bout de papier, Vol. 15, No. 4 (1998-1999) — Winter 1998/99 // Hiver 1998/99, pp. 39–41
VU DU QUAI MÉMOIRES 1945-1983 par
Henri Froment-Meurice, publié chez
Fayard, 1998, 689 p. 59,95 $
par Jean-Pierre Juneau
Ceux que la politique étrangère de la France intéresse auront quelques bonnes heures de lecture devant eux, s’ils s’avisent de lire les mémoires que ce diplomate français vient de publier. Cet ouvrage est à la fois informatif, anecdotique et enrichissant, parce qu’il analyse et décortique les motivations et les objectifs de la politique étrangère française, dans la perspective de l’un des principaux responsables de sa mise en oeuvre, sinon de son élaboration; parce qu’il porte sur une période cruciale de l’histoire politique de la France qui va du redressement de l’après-guerre, suivi de la décolonisation, de l’amorce et du développement du processus de construction européenne, de la guerre froide, des initiatives françaises relatives au dialogue nord-sud et à la réunion des Sommets du G-7, jusqu’à l’accession au pouvoir de la coalition socialo-communiste en 1981, et l’arrivée d’Helmut Kohl à la chancellerie de la RFA; parce que l’auteur a une excellente plume, des convictions personnelles bien ancrées, un sens critique aiguisé, ainsi qu’une capacité d’analyse des caractères, des situations et des personnalités, plutôt inusitée; et parce que HFM fut sans doute un diplomate brillant, l’un des meilleurs de sa classe, comme l’on dit, récipiendaire du titre honorifique d’Ambassadeur de France, qui aimait profondément sa profession et son pays. Ces mémoires nous présentent en fin de compte le récit d’une vie professionnelle bien remplie et réussie, mais teintée néanmoins d’une certaine amertume.
Sa profession l’amena entre autre, en Algérie, en Indochine, en Egypte; il fut affecté à trois reprises à Moscou, dont la dernière fois en tant qu’ambassadeur de 1979 à 1981 avant de terminer sa carrière à Bonn en 1983. A l’administration centrale, il fut successivement directeur d’Asie- Océanie (1969-1975) avant de prendre la direction des affaires économiques et financières de 1975 à 1979.
La trame générale de ces mémoires s’articule autour des relations trans-atlantiques, de la construction européenne, des relations franco-soviétiques ainsi que des relations est-ouest à la lumière des rapports privilégiés et pour le moins complexes que la France a développés avec la RFA, en particulier depuis le traité de l’Elysée de 1963.
«Atlantiste, je l’ai toujours été, pour la raison exposée dans ce texte. Mais aujourd’hui, comme hier, mon atlantisme s’accompagnait d’un très fort engagement en faveur de l’intégration européenne» (p.247). Mal à l’aise avec l’attitude anti-américaine qui fut l’une des caractéristiques de la politique étrangère de la France, sous la Vème République, il suggère que son pays aurait mieux fait de concentrer davantage ses énergies dans ce domaine au développement du processus d’intégration européenne, et à la définition et à la mise en oeuvre d’une stratégie franco-allemande à cette fin. Il revient tout le long de ses mémoires sur la méfiance des hommes politiques français à l’égard de l’Allemagne, de Mendes France jusqu’à Mitterrand, du rejet de la communauté européenne de défense (CED) jusqu’à la réunification de l’Allemagne. Il rappelle que le rejet de la CED aura eu pour effet de consolider la place de la RFA dans l’OTAN, et par voie de conséquence de retarder de quelques décennies le processus d’intégration européenne dans ce domaine, un objectif qui incidemment est en train d’être ré-activé avec la première réunion informelle des ministres de la défense des quinze états membres de l’Union européenne qui se sont réunis à Vienne, au début du mois de novembre dernier, pour discuter de la dimension sécurité du deuxième pilier de l’UE (politique étrangère et de sécurité commune).
Tout en reconnaissant les développements franco-allemandes d’après-guerre, il déplore considérables que connurent les relations que l’attitude plutôt nationaliste du personnel politique français, en général, ait e- empêché d’avancer plus rapidement dans la voie de la construction européenne telle qu’imaginée par Schuman et Monnet, et d’asseoir plus fermement cet objectif sur un système de partenariat plus élaboré et sans arrière-pensées avec les dirigeants allemands. Ce livre est truffé de références à l’égard de l’Allemagne et des multiples hésitations de la politique étrangère de la France à l’égard de ce pays, politique qui ne faisait que refléter, semble-t-il, l’état d’esprit des principaux décideurs politiques de cette génération, de Pierre Mendes France, en passant par Maurice Couve de Murville, Michel Debré, Georges Pompidou et Charles de Gaulle. C’est finalement Valery
Giscard d’Estaing et le chancelier Schmidt qui s’engageront dans une véritable politique d’intégration européenne avec le développement de l’Union économique et monétaire dont l’arrivée de l’EURO, le jeT janvier 1999, marquera l’une des dernières étapes dans la réalisation de cet objectif.
HFM consacre les meilleures pages de ses mémoires aux relations est-ouest et à son expérience soviétique. Il analyse bien le caractère historique et particulier des relations franco-russes. Il regrette l’attitude complaisante des socialistes français à l’égard de l’URSS, au sortir de la guerre, et la fascination presque générale des leaders politiques et intellectuels français à l’égard de ce pays, s’imaginant disposer ainsi d’un levier à l’égard de l’Allemagne, et acquérir une marge de manoeuvre par rapport aux Etats-Unis et ses alliés anglo-saxons. L’auteur nous réserve à cet égard des commentaires personnels sur la politique publique de de Gaulle à l’égard de ces derniers pays, au cours de la fameuse année 1967 (discours anti-américain de Pnom- Penh — politique à l’égard d’Israël et du Canada) qui l’amena à songer sérieusement à démissionner.
C’est cette politique d’équilibre de la France entre les deux hégémonies (américaine et soviétique) qui expliquera en fin de compte selon HFM l’Ostpolitik de Willy Brandt. Cette politique devint par la suite la priorité de la politique étrangère de la REA en dépit d’événements tels que l’invasion de la Tchécoslovaquie (1968). La RFA devint également dans ces circonstances le principal allié des Etats-Unis sur le continent européen.
HFM est parfois humoristique; il donne de lui l’image d’un esprit rationnel, fin analyste, dans un monde politique et diplomatique malheureusement marqué trop souvent au sceau du nationalisme, de l’antiaméricanisme et d’une attitude naïve à l’égard de l’URSS : «Le coq gaulois, avec un micro-ordinateur dans le gosier, hurle “cocorico” plus que jamais, à la grande joie d’un public hélas trop nombreux (en Russie) et ravi de cette démonstration» (p. 639).
Il a parfois la plume acerbe et dure comme c’est le cas avec ses impressions relatives à Monsieur Pompidou comme suite à sa première rencontre avec le futur Président de la République : «L’homme m’avait paru secret, capable d’hypocrisie et beaucoup de cynisme à revendre. Il avait en outre un profond mépris pour les diplomates» (p. 234).
Diverses réflexions de HFM à l’égard de son métier de diplomate peuvent également servir d’inspiration aux plus jeunes générations d’agents du service extérieur : «J’ai toujours estimé qu’un serviteur de l’Etat digne de ce nom se devait, dans le secret du cabinet ou de la correspondance, de faire valoir ses arguments» (p. 246). «Je n’étais pas de ceux pour lesquels le métier diplomatique ne s’exerce qu’à Paris…» (p. 303). «Quand on n’a pas de politique, il arrive toujours un moment où l’on s’en aperçoit, mais trop tard» (p. 596). «…mais être Ambassadeur, c’est rapporter aussi ce que l’autre pense de vous» (p. 650).
L’auteur relate par ailleurs, avec une belle vigueur intellectuelle, et sur la base de ses affectations en Algérie et en Indochine, les circonstances et les difficiles péripéties qui ont précipité la fin de la IVème République, préparant ainsi la voie à l’accession au pouvoir d’un leader politique fort, et à une réforme des institutions de la Vème république devant mener au renforcement de l’exécutif et des pouvoirs du Président de la République. Il rappelle que les premiers pas de la construction européenne, amorcée sous la IVème République, connurent un nouvel élan avec l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle, et avec le développement d’un partenariat privilégié avec la RFA d’Adenauer, ce qui fut confirmé à l’occasion de la signature du traité de l’Elysée, le 22 janvier 1963.
Le récit de HFM contient également des renseignements insolites. Lorsqu’il fut affecté au Caire, en tant que chargé d’affaires, pour renouer les relations diplomatiques entre la France et l’Egypte après la crise de Suez, il dût se faire accompagner par deux spécialistes du déminage pour désamorcer un engin explosif conservé à l’Ambassade de France, une bombe destinée au leader algérien Ben Bella.
L’ouvrage contient diverses références au Canada, dont l’une au rôle constructif du Ministre MacEachen dans la tentative de mise en place d’un dialogue nord-sud, dans les années 70.
Par contre, l’auteur semble minimiser l’importance que l’on a généralement accordée au développement de la francophonie qui ne constituait pas, il faut bien le reconnaître sa «tasse de thé». Il ne semble pas non plus toujours apprécier à sa juste valeur l’importance des relations culturelles, académiques, scientifiques et technologiques dans le développement des relations internationales. Il consacre toutefois plusieurs paragraphes à ses rencontres avec des artistes et des intellectuels soviétiques, mentionnant au passage un concert que le pianiste canadien Glen Gould donna à Moscou et auquel il assista.
La carrière diplomatique de l’auteur prit fin soudainement en 1983, soit deux ans après le début de son affectation comme Ambassadeur à Bonn. Le Président- Sphynx-Séducteur, François Mitterrand était au pouvoir depuis le printemps 1981, et la coalition socialo-communiste au gouvernement, à l’époque, appliquait avec ardeur le programme commun de la gauche, avec son train de nationalisations. HFM eût sans doute beaucoup de difficultés à composer avec cette nouvelle donne, et sans avoir à l’accepter, il nous donne l’impression, dans la dernière partie de ses mémoires, d’avoir été très mal à l’aise pour l’expliquer. D’autres Ambassadeurs auront peut-être mieux réussi à composer avec la nouvelle situation politique française. Ce fut par exemple, le cas de Jacques Leprette, Ambassadeur de France et ancien représentant permanent de ce pays auprès des Communautés européennes à Bruxelles, et qui fut chargé par le Président Mitterrand d’être son représentant personnel pour l’organisation du 1er Sommet francophone qui eut lieu à Paris, en 1986, et qui collabora d’ailleurs étroitement avec nous pour assurer le succès de cette conférence.
Mais avec le temps, les choses ont évolué; le monde politique français s’est recentré; le Président Mitterrand est devenu un partisan de la rigueur économique et avec le chancelier Kohl un ardent promoteur de la construction européenne, permettant ainsi aux relations franco-allemandes d’atteindre un nouveau degré de maturité. Le temps aura donc donné ainsi raison à HFM, et les grands objectifs de politique étrangère auxquels il croyait profondément, auront aussi été poursuivis avec une vigueur renouvelée, durant la Présidence Mitterrand.
Ce qui ressort finalement de ces mémoires, ce sont les efforts incessants que déployèrent la France et son service diplomatique pour retrouver après 1945, et maintenir par la suite son rang de grand acteur au niveau international, pour manifester avec ingéniosité sa différence presqu’en tout temps, pour apporter une contribution nationale au processus de construction de l’Union européenne, et placer ainsi la France «autant que faire se pouvait au rang des nations qui gouvernent le monde» (p. 484).
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