bout de papier, Vol. 9, No. 3 (1992) — Summer 1992 // Été 1992, p. 14

L’ex-ambassadeur Yvon Beaulne, a évoqué pour bout de papier certains souvenirs de ses interventions en faveur du français à l’ONU. Résumé d’une entrevue par Arthur Blanchette.

– Hélène Lafortune, Équipe de rédaction

Ayant été d’abord censeur de langue italienne au début de la guerre avant de devenir traducteur parlementaire au Secrétariat d’État, M. Beaulne connaît bien les difficultés des traducteurs. Il a même donné des cours de traduction à l’Université d’Ottawa avant de s’engager dans l’Armée canadienne où, en 1944, il est devenu correspondant de guerre pour les journaux tant de langue anglaise que de langue française. Il a toujours été soucieux de la correction, de la précision et de la qualité du français au cours de sa carrière au ministère des Affaires extérieures.

À son arrivée au ministère il est affecté au Protocole où l’une de ses premières initiatives est de créer des lettres de créance en français selon des modèles du Grand Siècle. Il le raconte lui-même : « comme M. Jules Léger devait présenter ses lettres de créance en tant qu’Ambassadeur du Canada au Mexique, il me vient à l’idée de les rédiger en français. Cela n’avait jamais été fait auparavant. Mon adjoint, Mario Lavoie, me propose donc des lettres signées par Louis XIV, ce qui donnait un texte d’allure solennelle. Je les envoie ensuite au sous-secrétaire intérimaire Charles Ritchie qui les fait suivre au ministre Pearson et de là, par l’intermédiaire de M. Norman Robertson, Haut-Commissaire du Canada à Londres au secrétaire de la Reine. Ce dernier, très surpris, convoque M. Robertson pour lui dire : « Quelle idée saugrenue avez-vous eue d’écrire à la Reine en français? ». M. Robertson répond que le français est une des langues officielles du Canada et que si la Reine ne veut pas signer les documents, on peut toujours les faire signer par le Gouverneur général. En effet, il existait depuis les dernières années de la guerre, un accord qui permettait au Gouverneur général de signer des lettres de créance en l’absence du Roi. Toutes les difficultés se sont dissipées, la Reine d’un coup a aimablement signé les lettres de créance en français à son Cher et Grand Ami le : Président du Mexique. Cette situation s’est par la suite répétée avec les lettres de créance de l’ambassadeur du Canada à Washington alors que Dean Rusk était secrétaire d’Etat. Et alors il ne lui paraissait plus étonnant que la Reine écrive en français à son Cher et Grand Ami, le Président des États-Unis ».

Dans le même domaine M. Beaulne rappelle les démarches du Canada à l’ONU pour la défense et l’illustration de la langue française. L’Ambassadeur George Ignatieff avait d’ailleurs reproché officiellement à M. U. Thant de traiter le français en parent pauvre dans les services de l’administration centrale.

Ces services avaient l’habitude regrettable de traduire d’abord tous le discours en anglais pour les retraduire à partir du texte anglais dans les six langues officielles. Les interventions à l’ONU que l’Ambassadeur Beaulne prononçait toujours en français, pour se démarquer de ses voisins américains, paraissaient alors dans les comptes rendus tellement déformées qu’il reconnaissait à peine sa pensée. Ses discours avaient été traduits en anglais avant d’être retraduits en français.

Les services en français avaient périclité à l’ONU et l’Ambassadeur Beaulne a fait des représentations au Secrétaire général au nom des délégations d’expression française pour la diffusion simultanée en français, tant à New York qu’à Genève, des déclarations, discours et communiqués de presse, qui pour la plupart ne paraissaient qu’en anglais depuis plusieurs années. Rappelons qu’en 1946, L’ONU avait adopté le français et l’anglais comme langues de travail. La division de la presse et des publications comprenait jusqu’en 1958 un bureau français qu’on a fait disparaître sans éclat et sans bruit au moyen de remaniement administratif. Les fonctionnaires comprennent bien ces méthodes. On a tout simplement muté graduellement les fonctionnaires de ce bureau pour les affecter à d’autres tâches sans les remplacer.

Le Secrétaire général U. Thant a répondu à la demande du Canada en octobre 1970 en prenant des dispositions pour remédier à une telle situation. Il a ainsi chargé le bureau du personnel de recruter au Canada des spécialistes francophones qui ont remis sur pied, en peu de temps, les services abolis subrepticement. Il faut donc se réjouir de ce que les langues officielles du Canada soient les principales langues de travail de l’ONU et que cela crée des emplois pour les Canadiens. Cela devrait être pour tous les Canadiens, non un motif d’embarras ou de lamentations mais un sujet de fierté.

D’autre part, à la veille du 25ème anniversaire des Nations Unies à l’été 1970, le gouvernement canadien avait publié un ensemble de documents sur la politique étrangère qui comptait au nombre de ses principaux objectifs la projection du Canada à l’ONU comme pays bilingue. Cela survenait également après la publication des travaux de la Commission Laurendeau-Dunton et l’adoption par le gouvernement fédéral de la politique du bilinguisme officiel. Ayant pris au sérieux ce point du programme, l’Ambassadeur Beaulne à New York prononçait ses interventions en français. D’ailleurs le secrétaire d’État aux Affaires extérieures lui-même, Mitchell Sharp, l’a encouragé à poursuivre cet objectif. Un jour, le recevant dans son bureau, il lui indique une pile de lettres à signer. « Vous me surprenez au moment où je signais des lettres à des anglophones indignés d’apprendre que vous vous exprimez en français à l’Assemblée générale ». Il est vrai que les débats commençaient à ce moment-là à être télévisés, M. Sharp ajoute : « et je leur répond, que vous avez l’entière approbation du gouvernement canadien ».

Malgré quelques réticences, ces initiatives ont généralement été bien accueillies et personne ne s’étonne aujourd’hui quand un diplomate canadien parle du Canada sur la scène internationale dans l’une ou l’autre des langues officielles du pays.

Yvon Beaulne a pris sa retraite en 1984 après une carrière de 37 ans au Ministère. Son dernier poste a été Ambassadeur du Canada près le Saint-Siège. M. Beaulne avait auparavant été Ambassadeur du Canada à l’UNESCO, 1976-1979; directeur général de la division Afrique et Moyen-Orient 1974-76; Représentant du Canada auprès des Nations-Unies à New York 1969-1972; Il a aussi été Ambassadeur du Canada au Brésil et au Vénézuela ainsi que Sous-Secrétaire d’Etat adjoint au Secrétariat d’Etat.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 9, No. 3 (1992) — Summer 1992 // Été 1992, p. 14. Lire le reste de ce numéro →

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