bout de papier, Vol. 9, No. 3 (1992) — Summer 1992 // Été 1992, pp. 18–19
par Olivier Nicoloff
Le 27 juillet 1989, c’est le départ pour ma première affectation, et cette journée m’apparait comme un grand soulagement. Elle signifie la fin de la course folle des dernières semaines : l’inventaire, cette forme raffinée de supplice, est classé au rang des cauchemars à oublier; les effets personnels ont été emballés, et c’est avec une résignation souriante que je constate mentalement les erreurs commises : non, les patins à glace ne seront pas très utiles au Sénégal alors que le costume de bain, lui, patientera jusqu’à mon retour, tant pis; les différentes démarches ont été effectuées, et pour ce que j’ai oublié, il est de toute façon trop tard, il faudra aviser une fois rendu à destination. Et que sera cette destination? J’en connais la description selon le guide de mission, les souvenirs éparpillés des collègues qui connaissent l’endroit, et les articles de journaux. Pas beaucoup, mais suffisant pour que se forme dans mon imagination une image de ce qui m’attend, image aux contours un peu flous que je me réjouis de préciser.
Le 27 juillet 1991, c’est le départ pour le Canada, et cette journée est triste. Il n’y aura pas de retour cette fois, et l’image du pays accueillant ne pourra dorénavant que s’estomper. Les dernières journées ont été tendues : trop à faire, trop de gens à voir, l’inventaire, l’inventaire toujours qu’il a fallu recommencer, le travail au bureau qui ne diminue pas pour autant, et ce sentiment de ce qui aurait pu être fait mais ne se fera pas faute de temps, en raison de ce départ, ce départ qui arrive au moment où j’établissais mes racines en terre sénégalaise. J’ai appris à connaître ces gens, à les apprécier, mes contacts avec eux sont maintenant très faciles, je connais leurs travers sympathiques, ils connaissent nos obsessions (« ah vous les canadiens et vos droits des femmes… »), je sais les faire rire. Il y a de la complicité dans l’air entre nous. Mais il faut partir. Le Ministère le veut, mon ambition m’y pousse. Et puis, nous allons retrouver le Canada, n’est-ce pas?
Le 28 juillet 1989, c’est l’arrivée à mon premier poste. Il y a un collègue de l’Ambassade pour m’accueillir. Le chauffeur est là. L’hôtel est réservé. Une tournée de la ville, vers l’école, les épiceries, les principaux centres d’intérêt, est planifiée. On me presse de choisir mes domestiques.
Le 28 juillet 1991, c’est l’arrivée à Ottawa. Il n’y a personne à l’aéroport, mais la ligne de taxis est juste là. L’hôtel est réservé. Le plus urgent est de louer une voiture et chercher une maison. J’ai quatre jours pour trouver cette dernière. Ah oui, quel est le circuit d’autobus qui assure la ligne entre l’hôtel et le Ministère? Combien coûte un billet? En fait, où se procurer un billet? On verra bien.
Le 30 juillet 1989, le chauffeur m’amène à ma maison. Elle est vaste, éclairée, la peinture vient d’être faite, je suppute la place des tableaux et autres décorations. La bonne est déjà là. Le gardien m’a ouvert la porte. J’hésite encore sur la personne que je vais engager comme nounou.
Le 30 juillet 1991, je suis avec l’agent d’immeuble à visiter une cinquième maison cette même journée. Les plans de toutes ces maisons s’embrouillent dans ma tête, les prix de vente sont devenus un amalgame de zéros qui s’étendent, affolants, à l’infini.
Le 31 juillet 1989, une collègue m’emmène à la plage. Très préoccupé d’éviter les coups de soleil, je me demande si cette mission a effectivement un indice de difficultés de niveau 4. C’est peut-être, justement, en raison de ce soleil dont il faut se méfier?
Le 31 juillet 1991, j’arrive, trempé par la pluie, d’une autre visite. Les magasins où je pourrais me procurer un parapluie sont fermés, et quant à celui qui est dans mes bagages, mais au fait qui va me dire quand et comment mes bagages vont arriver?
Le 1er août 1989, je suis présenté à mon personnel au bureau : une assistante consulaire, une assistante pour le commerce, une pour les affaires publiques, et une secrétaire. Et puis il y a tous les autres membres de l’Ambassade. L’atmosphère est très agréable. Il va falloir essayer de se souvenir de tous ces nouveaux prénoms.
Le 1er août 1991, je fais face à mon ordinateur. Il semble m’examiner autant que moi je peux l’examiner. Je me demande comment je vais l’aborder. J’ai déjà renoncé à lui donner un nom. Le Ministère me semble tentaculaire. La simple petite portion de travail que j’occupe va m’obliger à cavaler dans les méandres de ce labyrinthe : qui fait quoi ici? Et il va falloir essayer de se souvenir de toutes ces directions.
Le 15 août 1989, je croise dans le couloir de l’Ambassade l’agent d’administration et lui demande ce qu’il advient de mes effets personnels. Le dédouanement est complété, il faut attendre leur arrivée.
Le 15 août 1991, j’en suis à ma deuxième visite au bureau de Douanes Canada. Il me manquait un document la première fois. Ce n’est pas le même agent cette fois, mais son regard est toujours aussi soupçonneux, et je me sens coupable de n’avoir ni voiture, ni cigarettes ni alcool dans mes effets personnels.
Le 1er septembre 1989, l’Ambassade a envoyé quelqu’un percer les trous dans les murs de béton pour que je puisse fixer les cadres. J’hésite sur la place de quelques-uns, et demande à l’ouvrier de patienter.
Le 1er septembre 1991, je viens de plier la troisième mèche de ma perceuse électrique sur un mur de briques.
Le 15 septembre 1989, je me suis déjà laissé emporter dans ce monde de privilèges et de gâteries que représente le fait d’être le représentant diplomatique d’un pays ami, apprécié (et riche) dans un pays du tiers-monde. J’ai le statut, l’argent, le personnel, les privilèges, et un éventail impressionnant de responsabilités. Le travail ne sera jamais routinier.
Le 15 septembre 1991, ayant seulement raté le dernier autobus et n’ayant pas la monnaie pour téléphoner, je souris en me remémorant que durant les deux années passées j’ai été traité comme un demi-dieu et n’en ai à peine eu conscience. Il pleut encore, la grippe m’attire de tous ses charmes, et en me disant qu’il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade, je réalise la chance qui est mienne d’avoir comme cadre de vie le changement permanent : le demi-dieu du Sénégal est revenu sur terre, mais l’agent du Service extérieur prend conscience de ce privilège exceptionnel qu’il a de travailler dans un environnement où la monotonie et la banalité sont interdits de séjour.
(J’ai bien sûr, pour les besoins de la cause, quelque peu composé avec la réalité des dates et des événements…)
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