bout de papier, Vol. 7, No. 4 (1990), pp. 6–7
par Roger Paul Gilbert
La signature récente de la Charte de l’OEA par le Canada, marquant ainsi son adhésion à l’organisme hémisphérique et régional, atteste d’une nouvelle maturité de la politique étrangère canadienne. Cela ouvre aussi la porte à de nouvelles initiatives susceptibles de rehausser l’influence du Canada auprès des partenaires de l’Amérique latine et des Antilles. Le Canada pourra enfin utiliser à part entière ce nouveau forum pour la défense de ses intérêts, pour la stabilité dans l’hémisphère, la lutte contre le trafic des stupéfiants, réguler l’immigration, les réfugiés, protéger l’environnement, gérer les créances qu’il détient à l’égard de certains pays. En un mot, le Canada entend être un partenaire de poids avec les pays de l’Hémisphère et collectivement à l’égard des États-Unis. Organisme de type onusien, l’OEA n’est ni plus ni moins efficace que l’ONU ou d’autres organismes régionaux comme l’Organisation de l’Unité Africaine ou la Ligue Arabe : elle reflète la volonté politique de la collectivité de ses membres.
Un ancien Secrétaire américain, Dean Acheson, disait du Canada qu’il était un pays sans appartenance régionale. Son statut de demie colonie l’empêchait en effet de s’associer à une alliance régionale remontant à l’indépendance des anciennes colonies espagnoles et même à la fondation, en 1910, de l’Union Pan-américaine.
L’évolution de l’UPA fut marquée de médiations pour la solution des conflits de frontières, les questions d’asile politique, les accords maritimes et de commerce, ce qui permit d’établir un véritable droit interaméricain pour la solution pacifique des conflits régionaux. Les conférences régionales ont ainsi abouti à nombre de conventions sur le cabotage, les douanes, la poste, les chemins de fer, la santé, etc.
Le rôle prépondérant des États-Unis souleva de nombreuses polémiques depuis la notion de protection de ces pays contre les empiètements européens (Doctrine Monroe), jusqu’au remboursement de ses créances par l’imposition de la force ou l’occupation. Certes, la puissance impériale américaine a plus d’une fois exercé son hégémonie, malgré le principe de non-ingérence repris dans la Charte de l’OEA, lorsque ses intérêts vitaux ou prétendus tels étaient menacés. bout de papier Vol.
Certes, des conflits sérieux se sont développés avec l’émergence de la Révolution cubaine et l’adhésion du régime castriste au communisme de style soviétique. Le retrait de Cuba de l’OEA en 1963 fut une conséquence de l’incompatibilité déclarée de son régime avec les principes de la Charte. La crise des missiles soviétiques entreposés à Cuba déborda largement le cadre de l’OEA pour trouver sa solution au Conseil de Sécurité de l’ONU et par d’autres moyens de médiation. Les États-Unis s’engagèrent en échange du retrait des missiles à ne pas envahir Cuba ou à renverser son régime. L’OEA endossa néanmoins les décisions américaines de sanctions économiques contre Cuba, cependant que le Mexique et le Canada furent les deux seuls pays de l’Hémisphère à maintenir des relations à peu près normales avec le gouvernement cubain. Les sanctions économiques sont devenues caduques depuis 1975, sauf pour les États-Unis dont le dernier président, M. Bush, semblerait disposé à en réexaminer la levée. (Et pour cause, même les médicaments et autres équipements médico-hospitaliers américains sont assujettis au boycot.) La lutte livrée sans merci par Fidel Castro à des trafiquants cubains de stupéfiants fut interprétée comme une ouverture à l’égard des États-Unis. Aujourd’hui, la plupart des pays de l’Hémisphère souhaite le retour de Cuba au sein des organes politiques de l’OEA.
Certes, les situations politiques vont continuer de soulever des choix difficiles pour le Canada. L’intervention militaire récente de plus de vingt mille hommes de troupes américaines à Panama pour y saisir le dictateur Noriega, à la suite d’infructueuses médiations de l’OEA et malgré des pré-avis donnés par Washington à plusieurs chefs d’État, encourut le blâme d’une majorité des membres de l’Organisation.
Mais il appartiendra au Canada de rechercher des solutions mitoyennes comme il s’y est habitué au sein de l’ONU. À cet égard, son influence sera capitale auprès de la douzaine de pays du Commonwealth des Antilles devenus membres de l’OEA et avec lesquels il entretient des liens privilégiés. Ainsi, le Canada deviendrait au sein de l’OEA le leader naturel de plus du tiers de ses trente-cinq membres. Le Conseil Permanent de l’OEA siège à Washington et l’Assemblée annuelle alterne entre cette capitale et la capitale d’un État membre.
Rappelons que le Canada ne souhaite pas adhérer au Traité de Rio d’Assistance Réciproque de 1947, lequel constitue l’arme de défense dans l’hypothèse où un ou des États membres seraient victimes d’intervention extérieure. La rupture des relations diplomatiques, l’adoption de sanctions économiques et même l’emploi de la force demeurent des options possibles à soumettre aux voix des Etats. N’ayant pas adhérer au traité, le Canada devra s’abstenir de voter chaque fois que le Secrétaire général convoquera une réunion spéciale des Ministres des Affaires Étrangères sur un litige donné. Il pourra toutefois rechercher des solutions de compromise comme l’arbitrage, l’envoi d’observateurs en vue de maintien de la paix. Le Canada a déjà dépêché des observateurs au Honduras dans le but d’observer le démantèlement des forces de la Contra.
En plus de son statut d’Observateur à l’OEA depuis 1972, le Canada a joué un rôle certain au sein d’organismes techniques de l’Organisation. Ainsi le Canada est membre à part entière de l’Institut Pan-Américain de Géographie et d’Histoire, de l’Institut Inter- Américain des Sciences Agricoles, de l’Organisation Pan-Américaine de la Santé, de l’Institut Inter-Américain de la Statistique, autant d’organes qui servent à canaliser l’aide extérieure canadienne, sans omettre le Programme d’Assistance Technique de l’OEA auquel l’ACDI contribue annuellement. Les télécommunications, les chemins de fer, l’administration publique, les autochtones sont tous l’objet d’associations ou de rencontres au sein desquelles les Canadiens se retrouvent avec leurs homologues latino-américains.
Il convient de souligner que l’OEA dispose depuis quelques années d’une Charte et d’une Cour des droits de la personne. L’Assemblée générale annuelle reçoit le rapport de la Commission Inter-Américaine des droits, cependant que la Cour peut entendre non seulement les litiges soumis par les États mais aussi ceux introduits par les individus. Ceci dit, il subsiste un climat général dans certains pays qui échappe à la censure, fusse-t-elle de la Commission Inter- Américaine des droits. Il appartiendra donc aux États comme le Canada d’exercer auprès de leur gouvernement la représentation qui s’impose et au besoin imposer la parcimonie à nos relations avec les gouvernements impénitents.
Un Conseil Inter-Américain Économique et Social embrasse une foule de questions depuis les rapports commerciaux, les tarifs douaniers, le développement économique et régional, l’accès aux marchés étrangers, notamment américain, sous le système général des préférences. Il va de sois que des comités étudient à fond les problèmes attribuables à l’endettement des pays de l’Hémisphère. Le Canada aura à soutenir ses politiques au sein de ces comités et sans doute susciter une certaine modération dans les énoncés des solutions.
Le Conseil pour l’Éducation, les Sciences et la Culture recouvre un grand nombre de secteurs depuis les musées, l’arquéologie, l’éducation technique, l’artisanat, la science et la technologie. Il administre un programme de bourses d’étude favorisant de nombreux échanges. Il va de soi que les provinces canadiennes devraient s’intéresser aux activités de ce Conseil et de participer à ses réunions ainsi que de contribuer à ses programmes d’échanges culturels. Rappelons que l’OEA fonctionne en quatre langues officielles et que la participation canadienne renforcera notre présence linguistique enrichie du français.
Une association naturelle
On le voit, le Canada pourra exercer une influence utile aux affaires de l’Hémisphère en devenant membre à part entière de l’OEA. Sa décision représente un virage de première importance vers la globalisation dans nos relations. Du même coup, elle signifie une nouvelle prise de conscience de nos relations inter-américaines. Car il s’agit bien pour le Canada de s’intégrer au sein de l’organisme régional auquel il était convié depuis 1948, alors qu’un fauteuil sculpté aux armoiries du Canada lui fut aménagé au siège de l’OEA. Pour rejoindre le mot de Dean Acheson, le Canada devient désormais un vrai partenaire au sein d’une région.
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