bout de papier, Vol. 17, No. 3 (2000) — Fall 2000 // Automne 2000, pp. 4–9

Note de la rédaction : Cet article a d’abord paru dans le numéro de l’été de Politique étrangère de la France, publiée par l’Institut français des relations internationales à Paris. politique ei

La mondialisation après Seattle

Le pouvoir politique exercé par l’Etat sur son territoire a permis le développement de l’économie et de la liberté comme jamais auparavant. C’est cette forme de pouvoir qui a rendu possible la création de sera Fazta marchés nationaux dans un espace plus grand que celui des villes et plus petit que celui des empires, où est né le capitalisme. Ironiquement, c’est cet ordre établi que conteste aujourd’hui la mondialisation.

Si, récemment encore, on a pu constater que l’État, «trop exclusivement» politique — qui n’a pas su comprendre les signaux du marché -, a commis de gros impairs, on peut voir maintenant que le marché «trop exclusivement» économique — qui ne sait plus percevoir les signaux de l’État — conduit à des erreurs non moins énormes. Ce nouveau rapport entre économie et politique, imposé par la mondialisation qui a rompu le rapport établi au cours de la modernité, devra tenir compte du fait que les individus doivent réorganiser leur vie pour s’épanouir dans la liberté et en viendront à recomposer le monde qui connaît actuellement des progrès et des développements imposants, mais aussi des désordres et des ruptures.

État-nation, internationalisation et mondialisation

Depuis les traités de Westphalie et l’émergence de l’État-nation, l’autorité s’est exercée de façon verticale, c’est-à-dire du haut (les dirigeants) vers le bas (les citoyens). Surtout, elle s’est appliquée sur un territoire — justement dénommé «national» — occupé par un groupe humain relativement homogène, précisément appelé «nation». On a ainsi pu développer des marchés nationaux permettant une grande amélioration de la qualité de vie des citoyens dans les États concernés.

Avec l’avènement de l’Etat-nation, on est donc passé de marchés locaux relativement restreints et nombreux à des marchés moins nombreux, mais plus larges géographiquement et démo-étrangère graphiquement, plus unifiés légalement et davantage structurés politiquement, économiquement et financièrement. Le lien entre ce que l’on pourrait appeler une évolution institutionnelle, l’Etat-nation, et les évolutions parallèles d’activités fondamentales comme l’activité économique ou politique se révèle empiriquement de manière fort claire. Avec l’internationalisation, les liens entre États se multiplient : liens juridiques officiels dans des organismes internationaux et liens organiques à travers divers modes de coopération, par exemple entre entreprises qui oeuvrent dans différents États où chacun exerce toujours une autorité verticale. L’internationalisation continue donc d’élargir l’étendue géographique des activités en regroupant au sein d’ensembles un certain nombre d’États. Ainsi s’accroît l’interdépendance entre États-nations. Identifiée comme une condition essentielle de la paix, elle a conduit les dirigeants de l’après-guerre à accentuer le phénomène de l’internationalisation, dès lors encouragée et portée par les institutions de Bretton Woods et des Nations unies.

Avec la mondialisation, au pouvoir vertical de l’État succède progressivement la puissance horizontale du marché : à la différence de l’internationalisation, la mondialisation réduit le rôle des États-nations en élevant le niveau d’intégration fonctionnelle des diverses activités. L’autorité verticale de l’État s’en trouve réduite, et la souplesse des organismes oeuvrant partout dans le monde — entreprises, ONG, corps scientifiques et autres —, accrue : des entreprises, ignorant les frontières, peuvent désormais choisir d’accomplir telle ou telle fonction industrielle dans tel ou tel espace géographique selon une logique économique et nonobstant toute considération politique. Apparaît de la sorte une nouvelle répartition mondiale du travail qui suit une hiérarchie technologique.

La formation des États et la constitution corrélative de grands marchés nationaux se sont révélées bénéfiques sur le plan de la qualité de vie des citoyens. Grâce à de tels changements, l’industrie a pu se développer, et avec elle la science et la technologie qui la supportent. Pour la première fois de l’histoire humaine, des sociétés entières ont pu échapper au dénuement.

Avec l’internationalisation, ce qui survient ne constitue donc pas un changement dans la nature et la structure du pouvoir et de son exercice. Simplement, il arrive que certaines entités, notamment des entreprises, oeuvrent dans différents territoires nationaux, ce qui en fait à la lettre des entreprises multinationales. Cependant, chaque pays dans lequel ces sociétés déploient leurs activités conserve sa pleine autorité et son plein pouvoir qu’il exerce toujours — verticalement — sur toutes les personnes, physiques ou morales, présentes sur son territoire national.

Avec la mondialisation, en revanche, on assiste à un changement fondamental, essentiel et structurel. Les accords toujours plus nombreux entre pays qui souscrivent à l’intégration de leurs marchés bouleversent l’exercice traditionnel du pouvoir et le régime politique dans lequel nous vivons. L’entreprise globale, plus flexible, remplace la multinationale.

En Europe et en Amérique du Nord, la libre circulation des capitaux, des biens, des services et, de plus en plus, des personnes a pour effet de transformer l’exercice du pouvoir, de vertical qu’il était naguère, en horizontal qu’il est devenu et sera vraisemblablement toujours davantage. Au pouvoir vertical de l’État succède donc progressivement la puissance horizontale du marché, portée par les développements de la recherche, de la science et de la technologie.

Alors que les développements institutionnels, l’Union européenne et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ont éliminé certaines barrières, contribuant à réduire les frontières entre les pays ; l’UE a aussi cherché à affirmer le pouvoir vertical en transférant une partie de la souveraineté des pays-membres à Bruxelles. Ceci peut parfois permettre un contrepoids politique au renforcement de l’économie. L’ALENA, au contraire, n’a pas cherché à redéfinir la souveraineté politique verticale en la transférant vers une entité supranationale. Il a simplement réduit le rôle du pouvoir politique et renforcé la puissance — horizontale — du marché.

L’honorable Pierre S. Pettigrew
L’honorable Pierre S. Pettigrew

La rupture des espaces et des temps

Si le passage du national à l’international puis au mondial s’explique en grande partie par l’évolution technologique, cette dernière permet, à son tour, de comprendre les ruptures survenant dans les espaces et les temps qui ne sont plus les mêmes pour le politique et l’économique. Alors que les espaces économiques tendent à s’intégrer, les espaces politiques ont, eux, tendance à se fragmenter, et ce, de plusieurs façons, comme les expériences de la dernière décennie le révèlent de manière particulièrement significative.

Pendant cette période, une trentaine de nouveaux pays sont apparus, principalement en raison de la chute du communisme. Plus fondamental encore, le phénomène de l’émergence des villes et des régions à titre d’acteurs autonomes et de centres de décision s’est imposé partout au monde, et ce, même dans des organisations supranationales originales, telle l’Union européenne. Qui plus est, les progrès de la démocratie et les replis communautaires viennent intensifier la quête d’une plus grande souveraineté politique par les minorités de pays actuellement constitués.

En raison de l’intégration des espaces économiques, de la continentalisation des économies elles-mêmes et de la mondialisation des entreprises et des marchés, cette recherche de souveraineté politique accrue s’accompagne paradoxalement d’une perte de signification, ou du moins de portée, de cette souveraineté politique si intensément convoitée. En effet, les espaces politiques deviennent de plus en plus exigus, et les espaces économiques de plus en plus vastes.

La fragmentation du politique risque alors de renforcer encore davantage la puissance économique. En effet, la rupture de la coïncidence entre espace économique et espace politique pénalise le pouvoir politique des États. De plus, à cette rupture des espaces correspond celle des temps politique et économique, plus précisément une rupture de leurs durées.

Les États doivent maintenant tenir compte des droits de la personne et consulter plus que jamais les groupes identitaires et les groupes de pression de chaque région de leur territoire. Ils sont tenus de mener ces consultations avant même de se concerter entre eux pour coordonner leurs actions et leurs politiques. Désormais inhérentes à un processus décisionnel déjà complexe, ces consultations à la ronde, y compris celles des tribunaux, prennent beaucoup de temps. Le temps politique, le temps de l’État, connaît de ce fait un ralentissement certain. La capacité d’action et de réaction de l’État s’en trouve ralentie.

Au contraire, le temps économique devient de plus en plus rapide. La technologie et la déréglementation accélèrent l’innovation et réduisent le cycle de vie d’un produit. À preuve, le secteur de l’informatique et le carrousel des logiciels…. Le capital voyage à travers le monde à la vitesse de l’éclair. Cette seconde rupture des coïncidences, celle des temps économique et politique, contribue également à affaiblir le politique.

Constater que l’ère de l’internationalisation a résolument cédé le pas à celle de la mondialisation est une chose. Il importe — et c’est une tout autre chose — de saisir en quoi ces phénomènes sont non seulement distincts mais aussi contradictoires.

L’internationalisation implique tout d’abord, l’élargissement de l’étendue géographique où se déploient les activités et, ensuite, l’existence de frontières nationales que cet élargissement a précisément pour vocation d’envelopper dans des ensembles de plus en plus larges. L’internationalisation accroît donc l’interdépendance entre les sociétés conçues comme Etats-nations. D’ailleurs, le terme même d’internationalisation évoque justement les échanges accrus «entre nations» et signale une certaine étanchéité des espaces nationaux, c’est-à-dire politiques.

La mondialisation est qualitativement d’un autre ordre. Elle réduit le rôle de l’État dans les relations internationales et modifie en profondeur ses compétences à l’égard de la société vivant sur son territoire. Les différents acteurs, dispersés à travers divers espaces, tendent à ignorer les frontières politiques. Il s’ensuit inévitablement une atténuation de l’autorité verticale de l’État sur l’ensemble de son propre territoire au profit des forces transnationales, et donc de la puissance horizontale. Ainsi, l’État ne peut plus assumer les responsabilités auxquelles il a habitué les citoyens, et ce, d’autant moins que la diminution de son autorité verticale rend fort peu efficaces, dans plusieurs domaines, les tentatives de coopération interétatique.

Récent, ce phénomène de mondialisation résulte aussi des progrès technologiques. La nouvelle répartition mondiale du travail — en choisissant d’accomplir telle fonction industrielle dans tel espace géographique selon une logique économique et nonobstant toute considération politique — suit une hiérarchie technologique. Contrairement à la multinationale qui devait répéter lourdement le modèle de la maison-mère de pays en pays, l’entreprise mondiale ou, si l’on préfère, globale, témoigne de plus de flexibilité et intègre souvent, par des réseaux ou des alliances stratégiques, ses différentes fonctions de production, de recherche, de financement, de marketing et d’informatique, s’acquittant de chacune dans l’espace qui lui sied le mieux.

En somme, la mondialisation ignore les frontières politiques et fusionne les espaces économiques. En marge des zones de responsabilité de l’État, émerge ainsi une nouvelle puissance anonyme et apatride, enivrante mais redoutable.

Le problème de l’exclusion et la question des valeurs

Bien que la mondialisation entraîne d’importants progrès sur de nombreux plans, elle peut aussi avoir des effets pervers. Elle risque, tout d’abord, de créer des conditions d’exclusion et de rejeter à la périphérie ceux — États marginalisés sur la scène mondiale ou populations marginalisées dans nos sociétés — qui n’arrivent pas à s’insérer dans les nouveaux réseaux. Autre effet pervers possible du phénomène : le recul du politique et, notamment, de l’État, qui risque de compromettre la redistribution de la richesse, nécessaire à l’égalisation des chances pour tous, ce dont le marché ne se soucie pas car ce n’est pas sa fonction — ainsi, les programmes sociaux subissent de puissantes pressions à la baisse.

Une redéfinition de l’activité politique s’impose en conséquence. Le politique, au sens le plus noble du terme, doit trouver le moyen de rappeler à l’économie sa finalité humaine. La mondialisation pourra donner sa pleine mesure uniquement si elle accepte que le pouvoir politique «réinventé» lui assigne une orientation plus respectueuse de l’ensemble des individus. Ce que, dans le passé, l’État a fait pour l’économie, et donc pour les personnes, en créant des marchés nationaux, le politique doit, à l’heure actuelle, le refaire en se constituant gardien vigilant et diligent des buts humains de l’activité économique.

Dans un tel contexte, l’éducation revêt une importance cardinale. Les technologies de pointe permettent d’augmenter considérablement le rendement de l’activité éducative et de relier plus de gens que jamais auparavant dans l’histoire. Bref, autant les nouvelles technologies peuvent entraîner l’exclusion, autant elles peuvent la combattre. Heureux paradoxe ! … dont il revient au politique d’exploiter toutes les virtualités.

La mondialisation actuelle non seulement représente une contestation redoutable et profonde de l’État, mais aussi provoque de façon compréhensible une crise d’identité chez les individus, non seulement politique et culturelle, mais aussi économique. Car, en passant du capitalisme industriel au capitalisme financier, on est passé trop souvent du phénomène de l’exploitation à celui, beaucoup plus radical, de l’exclusion. Or, l’exploité existait dans un rapport social, se situait sur une «échelle sociale»; il pouvait donc s’organiser et revendiquer. L’exclu, quant à lui, n’existant pas dans un rapport social, peut être ignoré. Alain Touraine décrit lucidement cette situation : «Hier encore, nous cherchions à définir, pour comprendre une société, ses rapports sociaux de production, ses conflits, ses méthodes de négociation; nous parlions de domination, d’exploitation, de réforme ou de révolution. Nous ne parlons aujourd’hui que de globalisation ou d’exclusion, de distance sociale croissante ou, au contraire, de concentration du capital ou de la capacité de diffuser des messages et des formes de consommation. Nous avions pris l’habitude de nous situer les uns par rapport aux autres sur des échelles sociales, de qualification, de revenus, d’éducation ou d’autorité. Nous avons remplacé cette vision verticale par une vision horizontale : nous sommes au centre ou à la périphérie, dedans ou dehors, dans la lumière ou dans l’ombre».

Nos valeurs de solidarité méritent d’être protégées et développées, surtout dans un monde où l’exclusion risque de s’accroître. Un monde dépourvu de valeurs de solidarité aurait tôt fait de devenir irrespirable. Le fait que le politique n’arrive plus à remédier efficacement aux inégalités excessives, dont rien de bon ne peut sortir, rendra encore plus vives les passions éthiques qui émergent actuellement et sur lesquelles on reviendra.

Le besoin impérieux de diversité culturelle

Il est aisément compréhensible que les gens veuillent «se retrouver», être eux-mêmes. Or, s’il est un domaine où cette exigence se traduit clairement, c’est bien celui de la culture. Le désir de créer des oeuvres dans lesquelles on se reconnaît a sa légitimité. La diversité culturelle trouve là son point d’appui. En revanche, il y a émergence d’une sensibilité qu’il faut bien appeler internationale, faute d’un meilleur terme.

Les citoyens préfèrent souvent ce qui n’est pas «de chez eux», et certains en sont irrités. Constatons d’abord que ce phénomène n’est propre à aucun pays particulier : certaines émissions de télévision américaines, par exemple, sont écoutées à peu près partout dans le monde. Constatons ensuite ceci : la qualité fait généralement son chemin tout comme ce qui répond véritablement aux désirs des gens. L’admirable film néozélandais, La Leçon de piano, n’a-t-il pas été acclamé partout dans le monde ? Constatons finalement que les gouvernements conserveront sans doute toujours un rôle en matière culturelle : le pouvoir politique doit préserver un espace où peuvent naître des oeuvres originales qu’une trop grande homogénéité ne permettrait pas. Laissé à lui-même, le marché ne se soucie pas plus de ce genre de choses qu’il ne se préoccupe du partage de la richesse.

L’internationalisation visait à changer le monde. La mondialisation, quant à elle, donne plutôt raison à Rimbaud qui, dans son exubérante jeunesse, voulait «changer la vie» : la mondialisation change effectivement la vie. C’est pourquoi les passions politiques des derniers siècles cèdent le pas aux passions éthiques, ce qui nous fait ressentir angoisses et insécurité, mais aussi des espérances et des émotions profondes.

Le rôle des artistes, toujours indispensable, devient absolument essentiel en notre époque résolument révolutionnaire. Les sociétés ont besoin de leurs intuitions et de leur éclairage. En effet, le rôle de l’art n’est pas d’abord de communiquer des émotions, mais surtout de les mettre en forme, d’où son extrême importance dans une société. Le besoin esthétique, et l’art en général, dans la mesure où il satisfait ce besoin, entraînent une double liberté : ils libèrent l’être humain de l’empire de la finalité biologique ; et l’intelligence, de la contrainte des preuves mathématiques, des vérifications scientifiques et de la facticité du sens commun.

En cette ère où la vie change tellement, nous ne pouvons nous priver d’aucun regard salutaire pour la société et pour l’humanité.

Après tout, qui sait d’où viendra l’oeuvre, la création qui nous permettra de mieux comprendre notre société et, plus globalement, la situation de notre monde ?

À cet égard, dès ses négociations de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis, le Canada a affirmé le besoin de diversité culturelle. Et il continue, avec la France surtout, de faire la promotion de ce concept dans tous les forums internationaux. Ce n’est pas surprenant, de la part du Canada qui a choisi d’assumer sa diversité, d’y voir une force plutôt qu’une faiblesse, et même d’y trouver un facteur essentiel de son identité. Les Canadiens ont, en effet, refusé de créer un État-nation traditionnel, et le pays qu’ils ont fondé s’est progressivement inventé suivant un modèle décidément original, et dont l’aboutissement est la fameuse mosaïque canadienne : il n’y a pas une langue supplantant impitoyablement toutes les autres, une culture s’imposant à tout le monde sans discernement, une religion évinçant les autres, ni un système légal dont l’hégémonie se serait imposée. De ce point de vue, le Canada ne constitue pas un pays de la norme, mais un pays de l’exception, le pays de l’accommodement.

L’expérience canadienne des identités plurielles

Le pluralisme est à la base même du Canada. Il englobe non seulement les Canadiens français et anglais, mais aussi les autochtones et les immigrants. Les premières nations nous ont fait bénéficier de leur expérience d’adaptation culturelle. Les Amérindiens nous ont aidés à apprivoiser notre nordicité et à cultiver un certain sens de la communauté, car, dans ces espaces et sous ce climat rigoureux, même l’individu le plus fort et le plus autonome ne peut survivre sans coopérer. Quant aux immigrants, leur apport est irremplaçable du fait que, chez nous, ils sont respectés tels qu’ils sont, ce qui permet la constitution d’une enrichissante mosaïque culturelle en lieu et place de la fusion au creuset d’un «melting-pot». Chaque vague d’immigrants a pu à la fois profiter de cette ouverture et l’enrichir. Tous ces groupes ont participé à la création de ce pays «a-normal» qu’est le Canada, et continuent de contribuer à cette création qui se poursuit sans cesse en vue d’assurer les nécessaires ajustements aux multiples et profonds changements qui surviennent. En cette ère de mondialisation et des nombreux flux migratoires qu’elle entraîne, ce pays qui a refusé le modèle de la modernité, celui de l’État-nation, est annonciateur d’avenir.

C’est la pression des Québécois et de l’ensemble des Canadiens de langue française qui a surtout imposé son originalité au pays canadien. Pour ces raisons parmi d’autres, les Québécois se trouvent à l’avant-garde de la post-modernité : ayant choisi, dès le XIXᵉ siècle, de partager leur souveraineté avec leurs voisins et renonçant à s’engager dans la voie de l’indépendance nationale, même lorsque ce concept était à la mode pendant la période de décolonisation, les Québécois sont sensibles aux courants et aux réseaux transnationaux. Ils ne veulent pas de la voie que sont obligés de suivre les ex-pays communistes. Ils rejettent le repli identitaire et continuent de préférer les espaces politiques à géométrie variable. Ils sont attachés à leur citoyenneté qu’ils ont tant contribué à forger et qui est non pas ethnique ou linguistique, mais politique et plurielle.

Bernard-Henry Lévy a bien exprimé ce qui sous-tend ce phénomène : «Toutes les terres de confins sont des terres riches, des terres où l’on réfléchit plus vite qu’ailleurs; où les intelligences sont extrêmement affûtées, où les cultures non seulement cohabitent, mais se télescopent les unes les autres. Les communautés qui doutent, les communautés fragiles, les communautés qui ont à se mobiliser pour exister sont des communautés où la culture est plus féconde qu’ailleurs». Et Richard Martineau — qui l’interviewait — de poursuivre en affirmant que «le Québec est un laboratoire fascinant» et qu’il «est en quelque sorte le brouillon du monde de demain, […] la bande-annonce du film à voir».

Les Québécois peuvent apporter une contribution unique et novatrice à l’avenir du politique. Ils sont situés au carrefour des grandes tendances de l’avenir et de leur propre destinée. Plusieurs, sinon toutes les sociétés, sont confrontées à des défis semblables mais, ici, ce débat est déjà fort bien défini : les Québécois sont avancés dans leur réflexion, ce qui constitue un grand avantage.

Une éthique renouvelée

Cet environnement inédit engendre forcément des nouveautés qui exigent des adaptations. D’où le besoin d’une nouvelle société civile globale et d’une nouvelle éthique. La place et la visibilité des organisations non gouvernementales (ONG) sont de plus en plus importantes. Et probablement destinées à augmenter puisque, pour l’essentiel, l’existence et l’influence des ONG tiennent aux progrès technologiques qui ont permis le marché mondial. En ce sens, le monde des ONG aussi se trouve au coeur du phénomène de la mondialisation, car cette dernière ne concerne pas uniquement les marchés et les économies.

Résultat immédiat de cette situation, la perte d’autonomie des gouvernements nationaux se transforme, bon gré mal gré, en partage des pouvoirs entre ces derniers et un grand nombre d’ONG. Celles-ci sont d’ailleurs parvenues à occuper une place décisive à l’échelle de la planète. Ainsi, l’aide qu’elles apportent aux gens dans le besoin, partout dans le monde, dépasse celle procurée aux mêmes personnes par l’ensemble des institutions de l’ONU, à l’exclusion de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Dans le domaine environnemental, la croissance des ONG est surprenante.

La prise en charge de problèmes globaux par ces associations déborde le cadre des questions environnementales pour toucher la survie des peuples indigènes, la justice sociale, les droits humains et l’économie. Les ONG émettent des jugements sévères sur les questions de la dette mondiale, du commerce et de la validité du rôle des banques dans le développement mondial. Le pouvoir de négociation des plus grandes ONG parvient à altérer l’action étatique dans plusieurs domaines.

Or, dans l’ordre international actuel, les moyens permettant d’affronter ces nouveaux enjeux et d’organiser ces nouveaux acteurs font défaut. D’abord et avant tout interétatique, l’ordre international n’a même pas commencé à refléter l’évolution favorisant la société civile aux dépens du secteur public. Marqué par son histoire occidentale et par sa formation dans le contexte de la Renaissance européenne, l’ordre international demeure prisonnier du droit international toujours incertain et fragile, voire déjà dépassé. D’où la question suivante : quoiqu’il n’y ait toujours pas de véritable communauté mondiale, peut-on dès maintenant penser à un droit mondial, à une nouvelle éthique? Non seulement cela est possible, mais nécessaire. Nous n’avons tout simplement pas le choix.

L’internationalisation cède le pas à la mondialisation. L’État est contesté par le marché. Une nouvelle éthique est donc requise. Le passage d’une éthique de la justice — froide et technocratique — à une éthique de l’altérité s’impose. On a longtemps cru indépassable un horizon tracé par les Lumières, celui d’une justice commutative axée sur la rétribution, la réparation des torts et la punition des crimes, le modèle de justice mis en oeuvre dans les États-nations. La révolution actuelle nous convie à une réflexion allant au-delà de cet horizon. Une illustration concrète et saisissante des perspectives qui s’ouvrent désormais à nous provient d’Afrique du Sud. Les travaux de la commission «Vérité et réconciliation» et la réflexion extrêmement féconde qui les a précédés démontrent que la justice des Lumières n’est pas la seule qui se puisse concevoir.

La contribution des femmes sera nécessaire à l’instauration d’une nouvelle éthique, car celles-ci se retrouvent au coeur de la mutation des valeurs — «le réflecteur se déplace — on l’a vu avec la marche du pain et des roses — vers la pauvreté, lieu où les femmes sont surreprésentées».

Ce n’est pas l’acteur dominant mais le dominé qui joue le rôle principal dans la recomposition du monde. Cette affirmation générale est démontrée par le fait, notamment, que ce sont les femmes, plus que les hommes, qui élaborent un modèle de vie recomposée. Parce que la masculinité s’est construite sur la domination de la féminité, les hommes éprouvent de grandes difficultés à inventer une forme particulière de recomposition de leur personnalité. Autant la société industrielle fut une société d’hommes, autant le monde contemporain se construit sur une société faisant une grande place à la féminité. Et ce n’est pas un hasard si de nombreux mouvements sociaux nouveaux sont pour la première fois animés par des femmes, tandis que le mouvement syndical et même les mouvements de libération nationale furent et demeurent très majoritairement dirigés par des hommes.

Les femmes ont non seulement voulu abolir ou atténuer les inégalités qu’elles subissaient et acquérir le droit de décider librement de leur vie, mais elles ont fait apparaître aux yeux de tous des problèmes et un champ de conduite sociale et culturelle si nouveaux que la pensée ne peut pas aujourd’hui définir le monde contemporain sans placer en son centre leurs réflexions et leurs actions.

Il faut en revenir au concept de bien commun. Selon son acception originelle, le bien commun vise l’accomplissement ultime de l’être humain et de la société humaine, c’est-à-dire le degré le plus achevé de développement à la fois personnel et communautaire. Pour la doctrine libérale américaine, le bien commun fait référence au «bien public» et à l’amélioration de la condition humaine partout sur la Terre par la vertu, la créativité et l’esprit d’entreprise des citoyens libres; dans sa version la plus récente, influencée par la doctrine sociale catholique du XXᵉ siècle, «l’essence du bien commun est de garantir dans la vie sociale les bienfaits de la coopération volontaire».

Les décisions d’aujourd’hui engagent un horizon spatial et temporel d’une ampleur sans précédent. Elles impliquent non seulement les relations entre États, sociétés et individus, mais aussi celles de l’être humain avec le reste de l’univers et les générations futures. Il existe, dès lors, une chose telle que la tragédie du bien commun. Elle consiste en ce qu’aucun acteur n’a intérêt à s’engager de façon unilatérale dans une politique de prévention quand seule une action mondiale concertée a quelque chance de succès.

Ne serait-ce qu’en raison de ce phénomène, l’adoption des comportements responsables requis par les circonstances actuelles nécessitera une éthique renouvelée. Cette éthique ne pourra pas reposer, comme dans le cas du développement économique, sur le seul intérêt individuel. Un autre niveau de conscience devra émerger. En effet, notre situation actuelle diffère substantiellement de celle décrite par David Ricardo qui a démontré qu’un pays gagnait à pratiquer le libre-échange même unilatéralement puisque, ce faisant, il introduisait chez lui les bénéfices de la concurrence. S’agissant des valeurs altruistes nouvelles qu’il nous faudra instaurer, le ressort du libre-échange ne nous sera pas d’un grand secours, car la coincidence objective entre l’ouverture commerciale aux autres et les avantages financiers de cette ouverture n’existe pas dans le cas de l’instauration des nouvelles valeurs et du bien.

On perçoit tout de suite l’ampleur du défi. Alors que le libre-échange s’est implanté grâce à la convergence extraordinaire et rarissime des impératifs de l’égoïsme et de la générosité, la poursuite du bien commun ne pourra se réaliser qu’avec le développement de cette nouvelle éthique. Celle-ci exigera une conscience plus élevée et une générosité renforcée capable d’ignorer ou, à tout le moins, de dominer les sollicitations de l’égoïsme.

Le sens de Seattle

À l’occasion de la réunion ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle, deux mondes se sont rencontrés : celui de l’État, codifié, ritualisé, formé d’un nombre fini d’acteurs, connus et plus ou moins prévisibles, d’une part, et, d’autre part, le monde «multicentré», constitué d’un nombre presque infini de participants ayant une capacité d’action internationale plus ou moins indépendante de l’État dont ils sont censés relever. La juxtaposition de ces deux mondes entraîne une configuration très complexe des allégeances. Le monde des États repose sur l’exclusivité des allégeances citoyennes et dépend de sa capacité d’agir en engageant totalement un nombre donné d’individus. Le monde multicentré repose, au contraire, sur un réseau d’allégeances très peu codifié, dont la nature et l’intensité dépendent de la volonté affranchie des acteurs concernés.

Il est clair que le monde du pouvoir, c’est-à-dire des États traditionnels, et celui de la puissance, c’est-à-dire le monde multicentré, coexisteront pendant plusieurs générations. Tout en se contestant, ils devront apprendre à vivre ensemble. C’est à l’indition du monde requise dans ce contexte, tâche fondamentale s’il en est et qui revêt un caractère existentiel.

Seattle a été le lieu d’une révélation, au sens où l’on parle de révélateur en photographie. On y a vu apparaître ce que, plus ou moins confusément, chacun pouvait jusqu’à un certain point pressentir : la puissance des regroupements horizontaux qui n’ont que faire de la force verticale des États, l’intuition — souvent prémonitoire — des milieux artistiques qui sentent venir des changements lourds de conséquences pour la culture et pour l’humain différencié, le surgissement d’un souci éthique que ne peuvent plus satisfaire les normes habituellement appliquées. Bref, loin de constituer l’aboutissement en forme d’échec d’un processus de négociation qui se poursuivra, quoi que l’on en dise, Seattle représente probablement le point de départ en forme de malaise prometteur d’un processus de renouvellement du politique.

Seule une lecture adéquate du présent permettra une organisation appropriée de l’avenir. Les observations réunies ici s’efforcent de jeter un éclairage sur un phénomène qui, en fin de compte, devrait beaucoup moins nous alarmer que nous inspirer.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 17, No. 3 (2000) — Fall 2000 // Automne 2000, pp. 4–9. Lire le reste de ce numéro →

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