bout de papier, Vol. 13, No. 3 (1996) — Fall 1996 // Automne 1996, pp. 30–31

La proposition de travailler pendant une année pour le ministère allemand des Affaires étrangères avait quelque chose d’exaltant. Il s’agit en quelque sorte de changer de peau et de jouer, si j’ose dire, au fonctionnaire allemand le temps de quelques mois, et de se plonger tête baissée dans la culture allemande. Or l’Allemagne est tout, sauf un poids plume. Découvrir de l’intérieur les rouages de l’administration d’une des grandes nations d’Europe ne pouvait qu’être des plus enrichissants, au plan personnel comme professionnel.
Se frotter à l’histoire et à la culture d’un peuple est une bonne préparation au décodage des mouvements politiques et sociaux d’un pays. Fréquenter le milieu diplomatique allemand offre aussi l’occasion de rencontrer ces deux Allemagnes, celle des traditions et celle de la modernité. Le «Bureau extérieur» (Auswärtiges Amt) existe depuis 1870, cultive un certain sens des traditions et se targue, comme bien d’autres de ses vis-à-vis européens, de représenter une certaine idée cosmopolite, moderne et plutôt élitiste du pays qu’il représente. Le Auswärtiges Amt n’est peut-être pas pour rien dirigé depuis des décennies par des ministres issus du petit parti libéral (F.D.P.), qui a toujours été le parti d’une grande bourgeoisie «libérale», plutôt dédaigneuse des grands partis «populaires» chrétien-démocrate et socio-démocrate. Le ministère change, mais il donne toujours l’impression d’être un club plutôt homogène, essentiellement d’hommes de vieille souche allemande ayant fait leur droit. Le vouvoiement est de rigueur, sauf entre camarades de promotion ou alors après avoir cassé la glace, après quelques déjeuners pris en commun à la cafétéria. Les rapports hiérarchiques sont plus stricts que chez nous, ce qui n’est pas incompatible avec la scrupuleuse célébration de chaque anniversaire, départ et arrivée à la direction, avec vin mousseux, café, gâteaux, poignées de main et un soupçon de courbette.
Ce côté traditionnel se reflète aussi dans une certaine indifférence ou méfiance pour toute nouvelle technologie. Il ne faut pas se moquer trop vite de ce trait connu du caractère allemand, qui me donna l’impression, en passant du Auswärtiges Amt à notre ambassade, de quitter l’après-guerre pour une nouvelle ère post-industrielle; je n’ai obtenu mon ordinateur, courrier électronique inclus, qu’après sept mois de démarches et les boites vocales ou même répondeurs resteront peut-être encore longtemps chose inconnue au Auswärtiges Amt, mais il y avait quelque chose de terriblement plaisant à passer de longues heures de travail, crayon à la main, en sachant qu’une secrétaire compétente s’occuperait d’à peu près tout le reste une fois mon texte terminé. Et puis les Allemands me semblent avoir atteint une qualité de vie si élevée, que je les comprends un peu de se méfier à priori de tout changement. Bref, là où le visiteur percevra à l’immeuble Pearson un bourdonnement comparable souvent à celui d’une salle de rédaction, il se croira, à parcourir les longs couloirs silencieux et voire monastiques du Auswärtiges Amt, dans quelque collège classique de province. Les couloirs sont un peu sombres puisque les fenêtres s’ouvrent et se ferment sur chacun des bureaux et pièces occupés: il n’y a pas de climatisation et c’est souvent chaud et bruyant, mais personne à Bonn ne travaille dans un trou…
Cela étant dit, le Auswärtiges Amt est un endroit idéal pour chercher à comprendre et réconcilier le passé et le présent, puisqu’il est constitué d’un corps d’hommes et de femmes cultivés et souvent polyglottes (l’anglais et le français sont obligatoires) parfaitement conscients de l’image toujours trouble, chez bien des étrangers, de l’Allemagne, à la fois marquée par son histoire et son poids démographique et économique au coeur de l’Europe (78% des Britanniques interrogés avouaient récemment toujours associer l’Allemagne avec Hitler et la guerre). Toute la diplomatie allemande n’a eu de cesse, depuis cinquante années et plus encore aux lendemains de la réunification et du regain d’inquiétude que cela suscita chez ses voisins, de réitérer ses engagements en faveur de la construction européenne et du lien atlantique, OTAN et dialogue transatlantique compris. Durant mon séjour au sein du secteur de l’Europe, j’ai été frappé par l’importance accordée par la diplomatie allemande à son étroite collaboration avec la France. Bonn reste conscient des sensibilités étrangères et sait avoir besoin de la caution française pour bâtir l’Union européenne sans se faire accuser de volonté d’hégémonie. Bonn sait aussi que le pays ne pourra sortir d’un certain esprit de prostration qu’à travers la réappropriation d’un patriotisme de bon aloi, c’est à dire d’un sentiment national fortement ancré dans le cadre européen. Depuis qu’elles sont accompagnées de la bannière étoilée bleu et or de l’Union européenne, les couleurs allemandes s’affichent avec moins de complexe.
Pour convaincre l’opinion européenne et mondiale de sa bonne foi, l’Allemagne investit énormément dans la diffusion de sa politique mais aussi de sa culture et de sa langue afin de faire simplement connaître ce qu’elle est et les valeurs qu’elle défend aujourd’hui. Les instituts Goethe et son réseau d’écoles et collèges sont connus à travers le monde, tandis que le Bureau de presse publie un nombre incroyable de brochures sur à peu près tous les sujets pouvant concerner le fonctionnement de l’État et de ses institutions. Le Président de la République fédérale, sans détenir beaucoup de pouvoir, se révèle pourtant par ses nombreux discours et interventions un personnage clé de la vie publique, un peu à la manière d’un bon pasteur de village ou autorité morale supérieure de la nation. Le Chancelier, le ministre des Affaires étrangères mais aussi la Présidente du Bundestag n’ont de cesse eux aussi de prononcer des discours édifiants réitérant les idéaux démocratiques et humanistes de l’Allemagne contemporaine. Les média assument leur part de responsabilité et diffusent avec application une ligne modérée afin d’éviter de favoriser, dans un pays où vivent sept millions d’étrangers, l’éclosion de mouvements xénophobes comparables à ceux fortement installés en Autriche ou France, toutes proches.
Alors que les chancelleries et ministères des Affaires étrangères étaient traditionnellement les bastions types du secret, le Auswärtiges Amt cultive une politique d’ouverture et de transparence vis-à-vis de ses interlocuteurs. J’ai été frappé dès mon arrivée par le peu de sécurité prévalent au ministère. Après un bref coup d’oeil sur mon passeport, un soldat me laissa entrer dans l’immeuble sans autre formalité. Après m’avoir fait signer quelques papiers, mon contact à la direction du personnel me laissa me diriger seul à travers le labyrinthe ministériel; je ne m’étonnai bientôt plus de voir passer sur les étages des tas d’inconnus et étrangers (dont ceux de ma propre ambassade !), sans même le moindre badge sécuritaire. Nous étions peu à posséder un coffre et rares étaient les collègues qui songeaient à fermer leur porte à clé, à moins qu’ils n’aient voulu protéger leur portefeuille ou quelque souvenir accroché au mur. Tout cela a un côté sympathique, mais je me demande parfois si cela n’explique pas, en partie, les succès d’antan de bien des espions est-européens à Bonn… Cette politique de la porte ouverte se manifeste aussi dans les documents, rarement classifiés, dans la tenue de nombreuses réunions et, surtout, la présence de plusieurs diplomates étrangers en détachement comme moi au Auswärtiges Amt. Si le Canada s’avance doucement dans cette direction, et compte augmenter le nombre de ses programmes d’échanges, il s’agit d’une pratique importante et systématique de la part des Allemands, surtout au sein du secteur de l’Europe. La France, qui reste comme je l’ai dit un partenaire privilégié, a en moyenne trois de ses fonctionnaires délégués au Auswärtiges Amt. Le Royaume-Uni, l’Italie, la Suisse, les Pays-Bas, d’autres États ouest-européens et les États-Unis envoient, pour des périodes de temps de quelques semaines à trois années, des fonctionnaires, de préférence en préparation pour une affectation dans l’ambassade locale. À ces représentants de pays traditionnellement alliés s’ajoutent, pour des périodes de temps plus limitées, de nombreux diplomates d’Europe centrale et de l’est, Russie ou Albanie inclus. Inutile de préciser que la fréquentation de ces étrangers se révéla riche de renseignement sur leur perception de la construction européenne, vaste sujet s’il en est… Le bénéfice essentiel de ces quelques mois passés à Bonn aura donc été la fréquentation de collègues, surtout allemands, différents et proches à la fois de ce que nous pouvons être ou vivre au Canada. Je visite souvent, cette fois comme diplomate canadien, le bâtiment du Auswärtiges Amt. Je continuerai à croiser mes collègues (quelquefois amis) allemands au cours de séances de «briefing», réceptions, ou même durant ces très sympathiques déjeuners mensuels entre jeunes diplomates étrangers et fonctionnaires allemands. Mais ce sentiment particulier de familiarité que je peux ressentir à croiser (et s’il vous plaît toujours saluer) ces visages plus ou moins connus me semble donner une couleur, une densité particulière à ma vision de ce pays. Je peux bien l’avouer : si l’intention de ce programme était de jeter de nouveaux ponts et réitérer l’amitié entre nos deux pays, je suis plus que jamais prêt à me prêter au jeu.
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