bout de papier, Vol. 9, No. 3 (1992) — Summer 1992 // Été 1992, pp. 45–46
par Jean-Louis Gagnon
Oh Canada! Oh Quebec! Requiem for a
Divided Country by Mordecai Richler,
Penguin Books Canada Ltd., 1992, 277 pp.,
$14.99.
Faut-il s’étonner que la presse écrite et parlée de langue anglaise ait prêté un intérêt démesuré au pamphlet de Mordecai Richler : Oh Canada! Oh Quebec! qui reste, au bout du compte, une resucée de son article du New Yorker? À la surface des choses, cette boulimie s’explique d’autant moins que tous les faits historiques ou folkloriques, colligés par Richler, étaient depuis longtemps connus des historiens et des politologues qui s’efforçaient cependant, en toute honnêteté intellectuelle, de les situer dans un contexte explicite. Mais que les mêmes médias n’aient prêté qu’une attention distraite à la plupart des écrivains qui se sont arrêtés à ces questions, pour jeter leur dévolu sur les libelles de Richler, correspond, d’autre part, à l’impératif qui globalement les gouverne : rien n’existe qui ne soit d’abord divertissement. D’où l’importance accordée aux satires de Mordecai qui, du packaging à la digestion rapide, appartiennent au « fast food » de l’esprit.
Si la critique le reconnaît comme un romancier de talent, Mordecai Richler se révèle moins doué pour l’essai. Unidimensionnel, ce qui est le propre du pamphlet, Oh Canada! Oh Quebec! s’en tient aux idées reçues dans un milieu donné, sans tenir compte des causes, des circonstances et des coutumes qui caractérisent l’événement, fut-ce pour le condamner. Ignorance ou préjugé? La règle veut que le préjugé soit, le plus souvent, le fruit de l’ignorance. Mais je doute que dans sa critique de Lionel Groulx, l’auteur puisse plaider ignorance. Je combats le nationalisme de Groulx depuis 50 ans; mais sans perdre de vue que « le groulxisme » n’a jamais été une spécificité du Canada français. Sans remonter à Maurras ou à Hitler, rappelons que « ses propos anti-sémites, il (Groulx) les trouvait dans son bréviaire », comme le dit son thuriféraire Jean-Éthier Blais, essayiste et romancier. Mais on pourrait tout aussi bien faire état des capitalistes américains dont la plupart, à cette époque, interdisaient aux juifs et aux noirs l’accès à leurs clubs de golf. De fait, beaucoup d’hôtels de la Nouvelle- Angleterre affichaient alors à l’entrée : «No Jews— No Niggers » et parfois « No French Canadians ». Richler, qui n’est plus si jeune, n’a sûrement pas oublié qu’au temps de Groulx, l’antisémitisme était si répandu que le Mount Royal Club ne s’était pas gêné pour blackbouler le président de Seagram, M. Bronfman. Et comment ignorer que l’institution bancaire du Canada, le plus imperméable des establishments anglo-canadiens, qui a toujours recherché la clientèle des entrepreneurs d’origine juive, se refuse encore à leur ouvrir les portes de ses conseils d’administration.
Toute comparaison est odieuse, disent les Britanniques. Mais ne voir que le revers de la médaille, c’est se refuser à regarder la face. Cela s’appelle, en français, avoir deux poids, deux mesures. De toute évidence, Richler ne retient de l’histoire que ce qu’il croit utile au romancier. Le Québec, bien sûr, a été trop longtemps « a priest-ridden province ». S’il y eut toujours d’honnêtes gens pour dénoncer le cléricalisme ou l’influence indue du clergé, il a fallu attendre les années soixante pour que les Canadiens français missent fin à cet abus de pouvoir soi-disant de « droit divin». Mordecai Richler se félicite au contraire de la décennie précédente. À telle enseigne que l’auteur de Balconville, David Fennario, s’étonne que Richler garde la nostalgie des années cinquantes quand « English, as well as French thrived there (Verdun- Pointe Saint-Charles) and the two cultures enriched rather than excorciated one another. » Sûrement pas pour les francophones, écrit-il dans The Gazette du 18-04-92, « who were relegated to the worst-paying jobs with hardly any Hope of a higher edu-cation. Or for the Anglos…As late as 1965, only 10 per cent of the students in my high school went to University ».
Quoi qu’il en soit nous en sommes sortis. Peut-on, par contre, en dire autant d’Israël où des partis théocratiques s’opposent avec succès à la laïcisation de l’enseignement et de la société dans son ensemble?
Pour qui sait lire, il existe une façon Richler de faire état de certains événements comme de certaines situations et de certains comportements, à seule fin de donner libre cours à son ressentiment. Ce qui lui a permis de s’en prendre, dans le New Yorker, au phénomène de la natalité au Canada français d’hier. Que la morale intégriste des curés de paroisse et le nationalisme proclamé des députés du Québec aient eu pour résultat d’imposer aux mères de famille le devoir d’être enceintes année après année, m’apparait indiscutable. Mais si « la revanche des berceaux » peut être ressentie comme un calcul, sinon un complot pour en arriver éventuellement au baby bonus, il reste que les peuples incertains du lendemain, mais résolus à se continuer, y voient l’ultime moyen de fonder l’avenir. C’est ainsi qu’après la défaite de 1870, la France institua un régime de primes à la natalité. Et c’est pourquoi, face à l’holocauste, on vit se multiplier le nombre des enfants dans les familles juives de la diaspora.
Cela dit, il faut reconnaitre que la xénophobie est monnaie courante dans la plupart des pays. On parle toujours en Europe de « la perfide Albion », des « boches » et des «marchands de tapis ». Faut-il y voir du racisme? Les Canadiens français, sans doute, en sont encore aux « maudits Français», aux « maudits Anglais » et aux « maudits Juifs ». Mais rares sont les songe-creux du nationalisme et du cléricalisme qui, au Québec, aient fait fortune dans l’antisémitisme. Le fait qu’Ezekiel Hart ait été élu à la législature du Bas-Canada dès 1807, en dit long. Les écoles juives ont vu le jour bien avant que Maurice Duplessis n’instituât des écoles protestantes de langue française. Et on ne fera croire à personne que « l’achat chez-nous », à quelque moment que ce fût, ait mis en péril les établissements Pollack, Steinberg et Pascal et qu’il soit la cause de leurs ennuis.
Je me permettrai à ce sujet d’invoquer le témoignage de M. Ernest Steiman qui, en réponse à la diatribe de Richler, a su mettre les points sur les i (The Gazette, 9-04-92):
« Most Quebec Jews in Montreal lived in Jewish ghettos. Children rarely had French friends…In the English Protestant schools, Jews had Jews for best friends…. The French called me “maudit Juif” but also invited me into their homes and made me feel as welcome as any of them. WASPs seldom insulted our race — nor did they invite us for tea. That was yesterday. I still live outside Montreal where my children have grown up with a mixture of French and WASP friends and I am pleased that they never experienced any racial tension. For their generation, racism is just not acceptable.
Point d’orgue : le reste est silence, disait Shakespeare.
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