bout de papier, Vol. 17, No. 3 (2000) — Fall 2000 // Automne 2000, pp. 44–46
ERNEST LAPOINTE AND QUEBEC’S
INFLUENCE ON CANADIAN FOREIGN
POLICY, by John MacFarlane, University of
Toronto Press, Toronto, 1999, 288 pp. $50.00
par Anne Leahy

L’été est un moment propice pour se rattraper dans ses lectures. Il est même très approprié que ce soit à Sainte-Pétronille, île d’Orléans, que j’aie lu “Ernest Lapointe and Quebec’s Influence on Canadian Foreign Policy” de John MacFarlane. Les recherches de MacFarlane jettent un éclairage nouveau sur le processus politique qui a sous-tendu l’élaboration d’une voix proprement canadienne sur la scène internationale. On a relativement peu écrit sur Ernest Lapointe qui pourtant fut un homme politique marquant sur la scène canadienne pendant vingt ans et encore moins sur son impact sur la politique étrangère du Canada. D’autres noms nous sont plus familiers dans ce domaine, tel celui du sénateur Dandurand, qui passait justement ses étés à Sainte-Pétronille. Bien que nous ayons quelques ouvrages et mémoires de francophones ayant participé à la mise en oeuvre de notre politique étrangère, peu d’historiens ont exploré la relation entre les positions canadiennes sur la scène internationale et la dynamique politique interne du pays. Le livre de MacFarlane est une invitation à poursuivre sur cette voie.
Ernest Lapointe, né à St-Eloi, représenta Kamouraska et le comté de Sir Wilfrid Laurier, Québec-est, à la Chambre des Communes de 1904 à sa mort en 1941. Il est bien sûr connu pour avoir été le “lieutenant pour le Québec” d’un premier ministre unilingue anglophone, Mackenzie King. C’est d’ailleurs un rôle que nous imaginons mal aujourd’hui tant les données politiques ont changé. La contribution de MacFarlane est de nous montrer que partant de son intérêt primordial pour la défense des intérêts des canadiens-français, Lapointe intervenait auprès de Mackenzie King dans toute délibération pouvant les concerner au pays et forcément aussi en politique étrangère. Les dix-sept dossiers que MacFarlane a choisi de nous présenter pour illustrer son propos démontrent bien que la politique étrangère n’est que la poursuite de la politique nationale à l’étranger.
Quelle est l’influence de la province de Québec dans la politique étrangère du Canada? L’intérêt de la question tient bien sûr au fait que s’agissant du Québec, à la différence de toute autre province, nous touchons à l’essence même du Canada. Une amorce de réponse à cette interrogation est donnée dans ce livre qui couvre la période formatrice de la personnalité internationale du Canada. Les dix-sept dossiers de politique étrangère ont été choisis en fonction de leur importance pour le Québec. Ils s’ouvrent sur la demande de la Grande-Bretagne d’envoi de troupes en Turquie, le Traité sur le flétan avec les États-unis de 1923 — sait-on que Lapointe, signataire de ce traité, tenait encore plus que Mackenzie King à le signer sans contre signature de la Grande-Bretagne et qu’il dut se battre au cabinet pour créer ce précédent — et la définition du statut de Dominion à la Conférence impériale de 1926. L’étude se poursuit autour des débats sur la sécurité collective et la place du Canada au Conseil de la Société des Nations, où Lapointe a clairement manifesté son intention de se démarquer des positions “impériales” et se termine avec les péripéties d’un des épisodes les plus marquants dans les relations entre canadiens français et anglais, la crise de la conscription outremer pendant la seconde guerre mondiale.
Le procédé analytique qu’utilise MacFarlane est de chercher à déceler comment et dans quelle mesure Ernest Lapointe a exercé son influence auprès du premier ministre, qui cumulait le portefeuille de secrétaire d’État pour les Affaires extérieures et sur la décision finale du cabinet. Il le fait au moyen de concepts développés par les politicologues Vincent Lemieux et Robert Dahl visant à mesurer la dominance d’un acteur dans la prise de décision. Cela se fait surtout à partir du champ d’action et des ressources qu’il possède de même que l’habileté à les faire jouer. MacFarlane voudrait apporter le plus de précision possible dans son examen des questions pour déterminer si Lapointe a exercé un rôle déterminant, co-déterminant ou non-déterminant dans la décision finale.
MacFarlane veut montrer que le Québec par la voix de Lapointe a eu plus d’influence que les historiens canadiens-anglais et québécois ont bien voulu lui accorder à ce jour. Il réussit par exemple, à montrer à quel point Mackenzie King se fiait sur Lapointe et à corriger l’impression que sa voix comptait pour moins qu’en réalité, en examinant l’ensemble du contexte de certaines de ses déclarations.
La démarche valait la peine d’être entreprise malgré les défis. Certains sont de taille: il reste peu de témoins de l’époque, Ernest Lapointe ne tenait pas de journal tout au contraire de son premier ministre et les minutes du conseil des ministres ne furent tenues qu’à partir de 1940. Il s’agit donc de compenser pour la pauvreté de la matière première. Il reste sûrement des sources primaires à explorer, telle la correspondance d’amis de Lapointe comme Chubby Power, également ministre du Québec auprès de Mackenzie King.
Il est malheureux qu’à peu d’avis, un cancer du pancréas emporta Lapointe en novembre 1941 en plein débat national sur la conscription. Quoiqu’on puisse faire des suppositions, on ne peut que spéculer sur l’attitude qu’il aurait adoptée finalement tenant compte de l’évolution de la guerre. Son fils, Hugues, qui était déjà député et devint ministre subséquemment, se porta volontaire avec le Régiment de la Chaudière et prit part au débarquement de Normandie.
L’importance que Mackenzie King donnait aux conseils de Lapointe tient certainement au respect qu’il avait de son flair politique et à la loyauté que Lapointe manifesta dès le congrès à la chefferie libérale de 1919. Ceci est bien relevé par MacFarlane. La fille de Lapointe, Odette Ouimet, raconte qu’à ce congrès, Anathase David avait proposé à Lapointe que les députés du Québec fassent bloc et appuient Fielding qui se présentait contre King à la tête du Parti libéral. On sait que Lapointe refusa et vota pour King, ce qui lui permit de gagner. Mme. Ouimet se souvient que David ne salua pas Lapointe pendant très longtemps mais que son père ne lui en tint pas rigueur puisqu’il le nomma au Sénat après la défaite des libéraux au Québec. (Les remarques de Mme. Ouimet rapportées dans ce texte proviennent de conversations avec l’auteur en août 2000.)
Il est connu que la relation du premier ministre et de son lieutenant pour le Québec était uniquement professionnelle et que les deux hommes n’étaient pas intimes. Le témoignage suivant de Mme. Ouimet illustre toutefois la qualité de cette relation. En 1938, celle-ci était mariée depuis à peine un an (à Roger Ouimet) et allait participer à un congrès du parti comme représentante des jeunesses libérales. Son père ne pouvait pas s’y rendre et la chargea de dire à Mackenzie King qu’il était fatigué et qu’il voulait partir. La réponse du premier ministre la surprit: “Would you let Roger go?” Mackenzie King ne prétendait pas comprendre la mentalité des canadiens-français et s’en remettait donc à un homme de confiance puisque c’était politiquement essentiel. Sur les questions de la position du Canada vis-à-vis de la Grande-Bretagne, les deux hommes voyaient l’avenir du pays du même oeil, soit une évolution vers la défense des intérêts canadiens avant ceux de l’Empire. Il est intéressant aujourd’hui de constater combien le poids des dispositions politiques des canadiens-français a contribué à l’émancipation du Canada en politique étrangère dans les années vingt et trente.
Ce thème est d’ailleurs est un des plus intéressants du livre de MacFarlane. Il en traite particulièrement dans le chapitre “Autonomy in the Empire”. Ce n’est pas seulement la certitude de savoir que l’opinion publique canadienne-française l’appuyait pleinement qui motivait Lapointe à pousser pour un comportement indépendant du Canada. Il agissait par conviction. MacFarlane relève d’ailleurs que certains historiens ne sont pas justifiés de minimiser cette conviction surtout par rapport à celle du premier ministre.
Pour Lapointe, le nationalisme canadien était un point de rapprochement avec des nationalistes canadiens-français tels Henri Bourassa. Cette attitude de son père porte Mme. Ouimet à observer que le lieutenant de Mackenzie King avait moins de différends avec Bourassa qu’avec certains notables de son parti à l’époque tels Louis-Alexandre Taschereau dont on disait qu’il représentaient les “intérêts financiers”. Cette observation peut se comprendre en regardant les origines familiales de Lapointe. Il venait de St-Éloi, de la campagne, son père était le sacristain de la paroisse et son grand-père, un “habitant”. Ce n’est qu’après son mariage à Gabrielle Pratte en 1904 qu’il commença à apprendre l’anglais. Leur fille rappelle que le premier discours qu’Ernest Lapointe prononça en anglais fut contre le règlement 17 de la province de l’Ontario attaquant les écoles de langue française.
C’est donc par le biais de la politique nationale que Lapointe se penchait sur les questions d’actualité internationale et il faisait valoir ses vues avant tout auprès du premier ministre. Pour avoir une idée plus complète de son influence dans l’élaboration des positions canadiennes, il serait intéressant de connaître le degré d’inter-action entre Lapointe et les haut-fonctionnaires, puisqu’on sait le rôle discret mais réel que peuvent exercer ces derniers. Cela demanderait une analyse approfondie des notes et correspondance officielle aux archives nationales. MacFarlane note que le sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures de l’époque, O. D. Skelton, “Fully appreciated Lapointe’s rôle and relied on his influence to keep King on track”. Il semble bien que les deux hommes s’entendaient bien et partageaient la même orientation. Mme. Ouimet se souvient d’une remarque de son père qu’il lui avait faite en rentrant d’un dîner à trois avec King et son très puissant sous-secrétaire aux Affaires extérieures, O.D. Skelton. Lapointe se réjouissait que les trois hommes soient sur la même longueur d’onde. Toutefois, tout ne baignait pas toujours dans l’huile et Lapointe connut des frustrations avec le comportement d’un jeune diplomate dans la crise de d’Éthiopie traité à la Société des nations, un cas notoire bien relaté dans le livre de MacFarlane. Le sous-titre du livre de MacFarlane se réfère directement au rôle d’Ernest Lapointe et on peut dire que le Québec, via son lieutenant, a certainement eu une influence dans les positions adoptées par le Canada sur la scène internationale de son vivant. Une étude plus approfondie de cette question nous dirait si c’était le cas surtout à cause à l’unique relation qui existait entre le lieutenant et son premier ministre. Aujourd’hui la question ne se pose plus tout à fait en ces termes ne serait-ce que parce que le contexte politique canadien a évolué, l’intégration nord-américaine est dominante et de nouveaux réseaux de décision apparaissent en-dehors des liens étatiques traditionnels.
En nous présentant Lapointe, le livre de MacFarlane a le mérite de nous inviter du même coup à examiner le champ d’études très riche de la primauté des considérations d’unité nationale dans les positions du Canada en politique étrangère.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 17, No. 3 (2000) — Fall 2000 // Automne 2000, pp. 44–46. Lire le reste de ce numéro →




