bout de papier, Vol. 17, No. 3 (2000) — Fall 2000 // Automne 2000, pp. 17–19
par Jean Gauthier
Le dicton veut qu’uniquement deux choses soient certaines dans la vie: les impôts et la mort. Même à l’étranger, nous ne pouvons échapper ni à l’un, ni à l’autre. Si le premier est de plus en plus supportable, le second nous rappelle vite à l’ordre.
En moins de trois mois, quatre Canadiens de la mission ont appris que nous devions tous éventuellement perdre qui un père, qui une mère, et parfois peut-être les deux presque en même temps. Nos familles, au Canada, pensent qu’elles ont le plus gros du fardeau mais être à l’étranger nous rend peut-être les choses encore plus difficiles … du moins le pensons-nous. À l’étranger, lorsque cette réalité nous frappe, nous réalisons vite que rien de notre quotidien nous rattache à la réalité que vivent les autres membres de notre famille: bien que nous fassions face aux mêmes situations, nous vivons dans un autre monde et le nôtre est loin…!
État de santé critique
À trois reprises en moins de dix ans, et toujours à l’étranger, l’absence de réponse à un appel téléphonique aura été à l’origine des mauvaises nouvelles. Les deux premières fois, il n’y avait rien que nous puissions y faire et, malgré tout, tout est rentré dans l’ordre sans que j’aie pu me déplacer. La dernière fois aura été toute aussi difficile mais, cette fois-ci, il n’y a pas eu de retour.
Une bonne soirée, vous appelez à la maison, pas de réponse. Vous essayez un frère, une soeur, pas plus de réponse. Vous tentez de rejoindre une troisième personne … encore bredouille. C’est impossible, quelqu’un devrait être là: il y a quelque chose qui cloche, ils ne peuvent tous être sortis! Par chance, vous recevez tout à coup un courriel laconique d’un ami de votre soeur:

«Votre père est entré d’urgence à l’hôpital. Elle communiquera avec vous dès qu’elle le pourra». C’est tout, pas d’information sur l’hôpital ou la cause de l’hospitalisation.
Alors commence la première station de votre calvaire. Un habitué de la cueillette de l’information, vous ne savez plus par quel bout commencer. Dans quel hôpital est-il? Est-il aux urgences ou aux soins intensifs?
Est-ce grave et devriez-vous penser rentrer immédiatement à la maison? Alors que les DSE ont changé au fil des ans, quels sont les règlements? Toutes ces questions vous trottent dans la tête et malgré toutes les sessions d’information pré-affectation vous semblez tout avoir oublié….
L’impuissance, la frustration et surtout l’anxiété s’installent. Vous qui dans votre pays d’accueil savez à qui poser n’importe juelle question. tournez maintenant en rond À qui poser la première question? Mais quelle est cette question? Vous vous sentez seul, désemparé.
Puis la famille vous rejoint finalement et vous déferle ses mauvaises nouvelles. Coup de massue, vous devez prendre sur vous et accumuler tous ces renseignements pour mieux les digérer plus tard. En ce moment, tout ce que vous voyez c’est votre père dans son lit d’hôpital, souffrant, et surtout loin et pour lequel vous ne pouvez strictement rien. On vous rassure malgré les nouvelles et même si l’on ne vous cache rien, vous avez le sentiment que quelque chose de grave se trame et que vous êtes sur la rive à voir venir le raz-de-marée. Vous voulez clarifier la situation et vous voulez parler à votre père. Mais avec le fouillis dans les hôpitaux au pays, il faut s’y prendre de bonne heure et y passer la soirée. Vous devrez aussi aviser les enfants, mais de vive voix: «Ton grand-père se meurt et est à l’hôpital» n’est pas le genre de message qu’on laisse sur un répondeur. Toute votre diplomatie et votre sang-froid, ou du moins ce qu’il en reste, seront mis à rude épreuve car eux aussi veulent des réponses précises à leurs nombreuses questions. Nous pensons tous aux mêmes questions et n’avons pas de réponses.
Enfin, la conspiration du silence et de l’inexactitude se termine lorsque vous apprenez que votre père sortira sous peu de l’hôpital … il irait mieux même si sa santé n’est pas rutilante. Dans notre coin du monde, deux éventualités sont possibles : votre père décède immédiatement avant de quitter l’hôpital ou il rentre passer ses derniers jours chez lui. Dans le premier cas, vous vous mordrez les pouces de ne pas avoir pris le premier avion disponible. Mais qui aurait pu prévoir ou même vous émettre le certificat demandé par la DSE 54? Dans le second, vous poursuivez vos activités normales et préparez des «vacances». L’anxiété et une certaine morosité ne vous quitteront pas car vous nargue constamment une question, à laquelle seul le temps pourra trouver une réponse adéquate: «Arriverai-je à temps?»
Arriverai-je à temps pour avoir cette discussion que vous avez toujours voulu avoir avec votre père et au cours de laquelle tout ce que vous voulez lui dire est combien vous l’aimez, combien vous appréciez tout ce qu’il a fait pour vous … Aurais-je assez de temps, ou sera-t-il lucide assez longtemps, pour que je lui dise tout ce que je veux lui dire? Autant de questions qui vous trottent dans la tête et qui peuvent accaparer vos soirées, vos nuits, vos journées libres (ou ce qu’il en reste avec le sur-temps qu’on vous demande de faire)…!
Il vous faudra aussi trouver des billets d’avion, faire des réservations d’hôtel ou de pension, et tout ce que cela nécessite. Les choses devraient être relativement faciles bien que dans certains pays, il n’y a pas de vols vers le Canada ou même vers l’Europe tous les jours. Si vous voulez partir au début de la saison estivale, bonne chance car vous vous y prenez peut-être un peu tard! Vous avez peut-être trouvé moyen de quitter la mission, mais les portions qui vous permettraient de rentrer rapidement au pays sont combles. Si votre père était mort, cela serait différent; mais, Dieu merci il ne l’est pas encore ce qui veut dire que pour les billets, il vous faut du «wasta»….
Côté logement, de façon générale, vous devrez oublier pouvoir aller vivre chez Papa ou Maman. Vu leur grand âge et des besoins réduits, ils ont emménagé dans un petit logis qui leur suffit mais qui ne leur permet pas d’avoir des visiteurs à coucher. Il en va de même pour la famille.
À la mission, devriez-vous le dire à tout le monde ou garder pour vous cette peine? Outre le chef de mission, ne serait-ce que pour les besoins de la DES 54, à qui d’autre expliquer ce qui se passe? Qui est vraiment intéressé? Pourquoi, de plus, devrions-nous dire à qui veut l’entendre ce qui vous ramène au pays: pourquoi ne pouvons-nous pas, en ce moment difficile, garder le tout pour nous?
Enfin c’est le départ. Deux ou trois semaines se sont écoulées depuis l’annonce fatidique et vous êtes maintenant prêt pour rentrer au bercail. Ce ne seront certes pas des vacances même si «cela va vous changer d’atmosphère». Le voyage peut vous permettre de prendre enfin du recul ou tout simplement vous acculer au mur : les pires supputations sont faites et vous vous attendez à la catastrophe.
Veiller au chevet
À l’arrivée, quelle joie de voir son père toujours vivant et lucide. Mais comme il a changé! Le curé, venu lui donner les derniers sacrements, et le médecin, qui lui fait signer un certificat de «non-réanimation», vous rappellent à l’ordre. Sa situation est donc grave et c’est vraiment la fin. Ou du moins, tout y laisse croire.
L’impuissance et l’anxiété des premiers jours est dissipée: vous pouvez enfin avoir quelque réponse «pertinente». Avec le médecin traitant vous avez votre première conversation «intelligente» sur son état de santé et, même si vous vous y attendiez, les commentaires vous assomment. Vous arrivez juste à temps, à temps pour le voir mourir … L’anxiété et l’impuissance, devant l’inconnu et l’absence d’information, font place à l’impuissance et au désespoir devant votre inhabilité à changer quoique ce soit, devant l’inéluctable. Alors qu’avant votre départ de la mission vous vous demandiez si vous arriveriez à temps, maintenant vous devez déterminer quel sera le meilleur moment pour lui exprimer votre amour.
Papa avait décidé de rester à la maison. Les soins palliatifs, même à courte distance de la maison, étaient trop impersonnels. Pour faciliter ses dernières heures, le CLSC lui offre tout ce dont il a besoin : lit d’hôpital, visites d’infirmières et de médecin à domicile, aide-infirmier, ergothérapeute, etc. En fait, il a chez lui le même (in) confort qu’à l’hôpital à la seule différence qu’il est vraiment dans «ses» affaires.
En fait, pour nous de l’étranger, il n’y a pas grand différence entre l’hôpital et la maison. Vos frères et soeurs peuvent maintenir un semblant de normalité grâce au téléphone et aux amis : les leurs ne vivent pas aux antipodes comme les vôtres, selon les aléas des affectations et des voyages ministériels. Ils ne sont généralement pas étrangers dans cette ville que vous avez quitté depuis belle lurette. Alors vous patientez. Vous offrez des suggestions mais on vous répond «les choses se passent différemment au Canada, ce n’est pas comme en Afrique, ou ailleurs».
Une pièce devient celle du malade et cela transforme la maison. Lorsque papa est lucide, nous passons tout notre temps avec lui: le silence des vieux complices meuble beaucoup d’heures. À son réveil, nous nous attroupons autour de son lit et tentons de l’égayer quelque peu. Vous réussissez toutefois à vous sentir utile lorsque vous vous substituez à l’aide-malade : vous êtes capable de prendre soin de lui, de lui donner son bain, de lui faire prendre ses repas ou du moins lui faire avaler le peu qu’il mange. Vous le rasez, lui peignez les cheveux et lui redonnez l’impression qu’il est tout pour vous. Les brèves heures de lucidité vous permettent de parler du passé. Il s’intéresse aussi à l’avenir: le vôtre ne compte plus, c’est celui de ses petits-enfants qui prime. Ces très courts et très rares moments meublent en partie nos journées. Vous vivrez ou observerez, de loin, de très beaux moments: ses entretiens en tête-à-tête avec Maman, un souper familial de la fête des Pères, et enfin sa dernière journée de quasi-lucidité, celle de votre anniversaire de mariage.
Notre monde quotidien étant à l’étranger, nous n’avons rien d’autre à faire que d’attendre. Attendre ces moments où il sera éveillé ou lucide, attendre l’heure des repas, attendre l’heure assez tardive du coucher.
Dans une telle situation, ne pas être dans ses affaires pour une période prolongée a aussi des inconvénients particuliers : se trouver un logement n’est pas toujours chose facile et les hôtels deviennent vite hors de prix. Heureusement, il existe de plus en plus de «couette & café» (Bed & Breakfast) et leurs proprios se sont regroupés en association, ce qui rend les choses un peu plus faciles si vous devez prolonger votre séjour et ainsi changer de place.
Après les examens, les enfants sont avec vous et ils devaient rentrer à la mission. Que faire de deux grands gars de 16 et 18 ans qui n’ont, comme nous, rien d’autre à faire que d’attendre? Il faut aussi penser à les loger : vous les envoyez chez des amis ou de la parenté, loin du drame, et vous vous libérez d’un fardeau; eux, ils se sentent exclus, mis de côté et s’inquiètent tout autant.
Cependant, qui peut prévoir la durée d’une phase terminale? Quoi faire? Partir pour devoir retourner chemin faisant? Rester mais sans que «rien» ne se passe et être encore dans l’ «attente de la fin»?
C’est peut-être la fin, mais pas pour ceux qui restent derrière …
Enfin, une nuit alors que tout est calme, la lutte est terminée. Vous vous retrouvez, toute la famille, au pied du lit et attendez que les procédures administratives soient terminées. La police, Urgence-Santé et enfin les services funéraires. Toutes ces années à faire du consulaire vous ont préparé à passer cette nuit difficile : le choc viendra après les formalités. Votre calme est désarmant pour votre famille mais pour vous, enfin vous êtes dans un de vos éléments.
Après avoir annoncé la nouvelle à la parenté, aux amis de la famille, vous vous retournez vers vos collègues et amis: mais personne n’est là car ils sont soit en vacances, soit à l’étranger ou à la mission. Au salon, vous devrez être là pour la parenté qui sait qui vous êtes mais que vous avez perdu de vue: vous voyagez tellement! Il y a aussi ces amis de vos parents, ceux de vos frères et soeurs et enfin les rares de jadis ou du Ministère. Mais au ministère, ces soirées sont vues comme réservées à la famille, aux proches. On oublie trop souvent que ces visites au salon sont pour les survivants et non pour le disparu.
Il n’y a aucune différence que nous vivions au pays ou à l’étranger lors des funérailles. Vous ne voyez pas passer les journées et tout à coup l’oisiveté revient: après l’enterrement, vous êtes seuls et devez faire face à une nouvelle réalité. Il vous faut maintenant recréer une vie familiale, mais cette fois il y manque un gros morceau.
Vous voulez profiter des quelques jours qu’il vous reste de ce congé pour mettre en branle le règlement de la succession. Mais, pourquoi voulez-vous vous presser ainsi? Vous devrez attendre d’avoir les documents officiels et cela ne se fait pas en criant ciseau! Alors, vous voyez au retour à la mission et aux moyens pour régler de loin les nombreuses questions juridiques et administratives.
Le départ ne sera facile pour personne, mais surtout pour Maman qui sera dorénavant fin seule. Frères et soeurs retourneront à leurs occupations tandis que vous vous expatriez encore une fois. Toutefois, tous se déplaceront pour cet «au-revoir et revient le plus tôt possible». Le voyage de retour sera encore une fois l’occasion de refaire le point. Vous vous demanderez pourquoi êtes-vous au loin et pourquoi ne pourriez-vous pas trouver un moyen pour passer plus de temps avec votre mère. Mais rien à faire, tout le monde a une vie à vivre et voilà votre destin: vous servez à l’étranger.
À la mission, ce sont les longs visages, les questions d’intérêt personnel mais aussi la fameuse question : pourquoi ne nous l’avez-vous pas dit plus tôt? C’est à ce moment que vous commencerez vraiment à vivre votre deuil : lorsque vous vous retrouvez avec des gens du quotidien, avec votre monde à vous et que vous réaliserez vraiment que tout n’était pas un rêve mais bien la réalité. Tous s’empresseront pour vous offrir leur plus sincères condoléances mais tout ce que vous avez en tête, c’est de refaire le puzzle qui vous a mené de la naissance à cette mission.
L’intérêt et la sincérité des sentiments y est certes. Il y a ceux qui vous disent que seul le temps (et plusieurs années) permettent d’accepter la pilule. Il y a les autres qui, dans l’attente d’un sort identique, ne veulent pas en savoir trop ou ne savent pas trop comment aborder la question. Enfin, il y aura peut-être un collègue qui trouvera l’occasion, le temps et surtout les mots pour vous faire déballer votre trop plein. Il prendra le temps de vous écouter et, par ses silences et ses encouragements, vous permettre de réfléchir sur ces magnifiques années passées avec votre père.
Cependant, ce n’est pas parce que vous êtes à la mission que la famille n’existe plus, au contraire. Vous ne pouvez couper les ponts du jour au lendemain parce que vous êtes maintenant à quelques 16 heures de vol. Vous appelez au début peut-être tous les jours, puis ce sera à intervalles réguliers, mais un peu plus que par le passé, avant l’événement. Il y aura de ces appels qui vous font mal au coeur, car ils vous rappelleront trop de souvenirs, ceux qui se feront à l’occasion d’anniversaires ou pour souligner quelque chose en particulier. Mais à chaque fois, le pire sera, si vous êtes un bon écouteur, de savoir quand Maman aura la larme à l’oeil, quand elle pleurera en quasi silence et quand, franchement, elle éclatera dès que vous aurez déposé le receveur.
À l’étranger, il n’y a pas de remède: vous ne pouvez pas, la fin de semaine venue aller lui rendre visite. Tout ce que vous pouvez faire: placer un autre appel … Comme vous voudriez pouvoir dire «Beam me home, Scotty!» et être à la maison en l’espace d’un clin d’oeil! Mais nous ne sommes pas sur l’Enterprise et nous devons faire face à la réalité qu’est perdre un être cher quand on vit à l’étranger.
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