bout de papier, Vol. 20, No. 3 (2004) — Winter/Spring 2004 // Hiver/Printemps 2004, pp. 25–27

Ceux d’entre nous qui l’ont connu ne diront jamais : « Yvon Langlois n’est plus ». Pour nous sa présence demeurera. Comment en effet pourrait-on oublier l’intensité et la sincérité de son action, l’humour parfois cinglant de ses remarques, la chaleur de son amitié et de son affection. Comment pourrait-on oublier son œuvre écrite, une vingtaine d’ouvrages dont plusieurs traduits en anglais et en espagnol.

Aujourd’hui, j’aimerais rappeler son souvenir à partir de ses écrits qui retracent non seulement les grandes étapes de son parcours, mais nous font connaître diverses facettes de sa personnalité, tout en témoignant de sa vaste culture autant que de son plaisir à manier la plume.

Nous évoquerons Yvon Langlois tour à tour pigeon voyageur, homme aux racines profondes, homme de plume et profond croyant.

Yvon Langlois — pigeon voyageur :

Né à Amqui, dans la belle vallée de la Matapédia, Y von a toujours beaucoup voyagé. À cet égard, il aimait citer un poète libanais :

«Celui qui reste assis est une pierre; celui qui va est un oiseau ».

En début de carrière il a enseigné en Afrique : au Cameroun et en Haute-Volta, le Burkina Faso d’aujourd’hui, où j’ai eu le plaisir de le rencontrer pour la première fois. Il a aussi enseigné à l’Université d’Alger. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre que pour sa maîtrise ès arts, obtenue à l’Université Laval en 1958, son mémoire s’intitulait : Littérature blanche en Afrique noire.

Dans son ouvrage Ces apatrides aux semelles de vent il relate son expérience de coopérant de l’ACDI en Algérie. Cet essai nous permet de comprendre les réalités de la coopération internationale et les difficultés de la communication interculturelle.

Représentant tour à tour l’Agence canadienne de développement internationale (ACDI) ou le ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, il œuvra également dans plusieurs pays en Amérique latine et en Asie. Après quelques années de travail de coopération au Bangladesh, son dévouement et son attachement au pays lui valurent d’y être proclamé citoyen d’honneur.

Dans un de ses derniers carnets de voyage, Escales, Intermittences du cœur, il nous offre des souvenirs de quelques-uns de ses voyages autour du monde, entre autres sa visite à Oslo, en 1999.

Il fut aussi guide auprès de groupes de touristes pour des voyages au Proche-Orient, en Inde et au Mexique, notamment, ce qui l’a amené à écrire Jérusalem au sommet de ma joie, récit de voyage en Terre sainte.

Au total il aura vécu 21 années à l’étranger. « Vivre ailleurs, écrit-il, vous oblige à vous interroger sans cesse sur votre identité, à voir les différences obligatoires de percevoir les choses, à vous enrichir de nouvelles valeurs sans pour autant négliger les vôtres, bref à vivre en questionnement constant, ce qui vous amène à être authentique.

Comme il le notait dans Peut-être que je suis d’ailleurs, « je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenir complètement à aucun lieu. Je suis chez moi partout et nulle part… un vrai pigeon voyageur vous ai-je dit.

Yvon Langlois — homme aux racines profondes

À son entourage et à ses amis, il parlait souvent de sa famille : de sa mère Valentine, de son père, de ses frères et sœurs, de ses neveux et nièces, et de ses amis. Dans la préface de son ouvrage Je me souviens d’eux, il souligne précisément l’importance de nos racines. Je le cite : « Vous le savez, disait-il, les racines, c’est important. La crise moderne que nous traversons et le nombre effarant de suicides, surtout chez les jeunes, n’est-il pas un indice que nous avons perdu le sens de nos racines ou de quelque chose à quoi nous accrocher? … Oublier ses ancêtres, c’est un arbre sans racines, un ruisseau sans source, dit un proverbe chinois. Après tout, ne reçoit-on pas son âme des mains des autres.

Je me souviens d’eux lui aura permis de parler des gens qu’il admirait, qu’il affectionnait ou qui l’avaient influencé … une façon de leur rendre hommage tout en rappelant le souvenir de personnalités civiles et religieuses qui ont marqué l’histoire du Québec. Certaines de ces personnes depuis longtemps décédées étaient toujours bien vivantes pour lui. Et maintenant c’est lui, qui à son tour j’espère, demeurera bien vivant à notre souvenir.

Yvon Langlois — homme de plume

« Jamais je ne m’ennuie quand j’écris, » aimait-il répéter. Il avait pris une retraite anticipée pour se consacrer uniquement à l’écriture.

Au nombre de ses premiers écrits, il faut citer trois pièces de théâtre publiées à Paris, au début des années 1970, soit : Les Plantons, Les Pâquerettes pourpres et Les Goélands rouges. Ce qui est moins connu, c’est que pour l’obtention de son doctorat de l’Université Laval, en 1969, il avait présenté une thèse sur l’humour dans le théâtre d’Ionesco.

Plus récemment, il avait pris beaucoup de plaisir à rédiger De la plume au plumage, un ouvrage où il a imaginé une série de fables. Il s’est servi de diverses espèces d’oiseaux, pour entraîner le lecteur dans des mondes magiques où la gent ailée nous porte à réfléchir sur la condition humaine, quelques fois triste, et quelques fois pleine d’humour.

Lors de la publication de cet ouvrage, un critique a écrit qu’il s’agissait de « dix-huit nouvelles qui nous font traverser la planète, de Calcutta à la Rivière Rouge de Gabrielle Roy, dans lesquelles nous sommes transportés par la très belle qualité de langue de cet écrivain ».

Lors de la cérémonie au cours de laquelle il a reçu le prix Nobel de littérature, l’écrivain chinois Gao Xingjian, disait «l’écrivain est un homme ordinaire, peut-être est-il seulement plus sensible, et les hommes trop sensibles sont toujours plus fragiles ». Il me semble que cela s’applique à Yvon, homme de plume très sincère.

Yvon Langlois — profond croyant

Un grand nombre des publications d’Yvon Langlois sont d’intérêt religieux. Pensons aux nombreuses vies de saints et de saintes qu’il a publiées : Jeanne LeBer, blanche orchidée, Rosalie Cadron-Jetté, sage-femme, La petite Thérèse de Montréal, Une lanterne dans la nuit, Rosalie, sage-femme et Catherine de Saint-Augustin. Le dernier manuscrit sur lequel il travaillait au Mexique s’intitulera : Mère Teresa de Veracruz… personnalité que les Mexicains souhaiteraient voir béatifiée.

Dans ses voyages, chaque escale était pour lui l’occasion de se rappeler que nous sommes tous en transit sur cette terre. Il aimait citer l’auteur de la lettre aux Hébreux, « nous n’avons pas ici-bas de demeure stable; nous sommes tous à la recherche d’une patrie » (He 11, 13).

Lorsqu’il a été aumônier des sœurs de la Congrégation Notre-Dame à Montréal, pendant trois ans, il s’était donné comme tâche de préparer une homélie quotidienne. Son ouvrage L’aujourd’hui de ta Parole est un recueil de ces homélies et des textes liturgiques qui les ont inspirées. Laissez-moi vous lire quelques extraits de ses réflexions sur la parabole du bon Samaritain. Ce texte, t est intitulé « Qui est mon prochain?

« L’amour est universel. C’est un inconnu que le Samaritain rencontre sur son chemin. Pas un parent ni un ami. Même pas un compatriote. Mais c’est un homme. Et parce qu’il s’est approché de lui, il a aboli la distance qui le séparait de l’autre, il se l’est rendu proche…

Pour Dieu, tous les êtres humains sont égaux devant lui. Et justement, le modèle que le Seigneur nous propose n’est ni un lévite, ni un prêtre, mais un Samaritain, i.e. un étranger, un type mal vu des Juifs d’alors.

L’amour fait aussi l’unité. L’évangéliste note qu’à sa vue, le Samaritain fut « ému de compassion » parce qu’il y a entre les humains quelque chose de plus profond que l’appartenance à une race, à une famille, c’est le signe d’un absolu qui fonde la justice et commande le respect, reflet de l’amour…

L’amour est par le fait même ouverture. Le cœur humain n’a pas de frontière car il est à l’image de Dieu qui est ABSOLU. Bien sûr, il y a ordre dans la charité mais il y a aussi ouverture aux autres. Le Samaritain oublie qu’il a affaire à un Juif.

L’amour est aussi service. Le Samaritain ne s’est pas contenté de bonnes paroles de douceur: Il a agi. Sa charité s’est exprimée par des gestes concrets, elle s’est incarnée dans un service. Aimer sans servir n’est pas aimer.

L’amour est enfin magnifique. L’évangéliste souligne que le Samaritain s’est montré magnifique. Il a payé motel, repas, prescription. Il a donné de son temps et de son argent. C’est ce qui nous le rend si attachant. La manière de donner vaut souvent mieux que ce que l’on donne et donner de bon cœur, c’est donner deux fois »…

Ceux qui ont côtoyé Yvon Langlois savent qu’il était lui-même un bon Samaritain qui épousait spontanément la cause des petites gens.

Nous serons nombreux, j’espère, à honorer le souvenir d’Yvon Langlois, pèlerin à la recherche de la vérité et témoin de Dieu dans tous les pays où il a séjourné.

Les paroles s’envolent mais les écrits restent. Puisse la lecture de son œuvre nous aider à vivre sans lui.

Merci cher Yvon, de nous avoir laissé un si riche et précieux héritage. Espérons que nous en serons dignes!

Voir les pages numérisées d’origine →

Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 20, No. 3 (2004) — Winter/Spring 2004 // Hiver/Printemps 2004, pp. 25–27. Lire le reste de ce numéro →

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