bout de papier, Vol. 29, No. 3 (2016), pp. 38–39
Critique par Frank Asi Talatini
«WHAT WOULD YOU SAY? AS GUEST SPEAKER AT THE NEXT CANADIAN CITIZENSHIP CEREMONY» de Robin Higham, Invenire, 2015, 139 pp., $ 16.95
A la suite d’une carrière dans le service extérieur canadien qui l’a conduit en Afrique, en Asie, en Europe et aux États-Unis, Robin Higham a poursuivi ses activités en tant que membre honoraire de l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa et directeur associé de la maison d’édition Invenire. À ce titre, il a organisé plusieurs conférences au Canada et en Europe sur les thèmes de l’immigration, de l’intégration et de la diversité culturelle. Dans son premier livre «Who do we Think we are? Canada’s reasonable (and less reasonable) accommodation debates» publié en 2009, il s’interroge sur le concept de nation commune dans un contexte marqué par une diversité constante et croissante de la population conjuguée à une politique officielle de multiculturalisme qui promeut le droit à la différence et à toujours plus d’accommodements raisonnables. D’après l’auteur, il y a des limites au compromis, au non-dit et à ce que la société d’accueil peut accepter. A force de trop vouloir plaire à tout le monde, le Canada, terre d’immigration, pourrait mettre en péril son propre modèle de gouvernance, de cohésion sociale et de croissance économique. Dans un article publié en 2014 dans la revue «Just Ottawa» et intitulé «Passports of Convenience», il réitère son appel à une discussion ouverte et franche sur les droits et devoirs reliés à l’acquisition de la citoyenneté canadienne.
Dans le même ordre d’idées, «What Would You Say?…» réunit de nouveau les protagonistes du premier ouvrage autour d’une discussion informelle et fictive sur la définition d’une identité commune. Le groupe de huit intervenants se veut représentatif de la société canadienne, avec quatre Canadiens « de souche » : un anglophone, deux francophones, une représentante des premières nations, auxquels s’ajoutent quatre nouveaux citoyens, aux origines, croyances et opinions aussi diverses les unes que les autres. Chacun est invité à préparer le discours idéal de la cérémonie de citoyenneté canadienne et à partager en toute honnêteté ses attentes vis-à-vis des nouveaux arrivants et ses conseils pour une intégration réussie.
Pour ce faire, Robin Higham propose d’emblée, dès l’introduction, de se débarrasser des contraintes qui, selon lui, empêchent toute conversation constructive sur les politiques publiques au Canada : le politiquement correct, la réticence à la confrontation, la culture du droit primordial et l’accommodement déraisonnable. C’est donc sans retenue et dans le cadre convivial d’une chaîne de cafés typiquement canadienne que les huit amis se retrouvent pour discuter de ce qu’ils diraient à la cérémonie de citoyenneté.
Le premier chapitre s’ouvre sur une conversation entre Henri, le francophone, et John, l’anglophone, sur la nécessité ou non d’apporter des restrictions au nombre d’immigrants accueillis face aux capacités limitées d’absorption de la société d’accueil et aux problèmes d’intégration économique, culturel et sociale qui en découlent. Le malaise public qui entoure les questions d’immigration en France et dans d’autres pays européens est de plus en plus évident, de même que la frustration et la résurgence d’idées réactionnaires et nationalistes chez certains face à la politique de l’autruche de leurs gouvernants. Les Canadiens devraient en tirer quelques leçons (chapitre 2) et définir aussi bien pour les premiers arrivants que pour les plus récents, les attentes des uns et des autres face à leur rôle de citoyens (chapitre 3).
Tour à tour, les intervenants présentent, dans les chapitres suivants, les huit recommandations de Robin Higham à l’attention des nouveaux arrivants, soit;
Laissez derrière vous les éléments de votre pays d’origine qui vous ont poussé à le quitter et rappelez-vous des facteurs qui vous ont attiré au
Canada;
e Faites tout avec civisme car c’est la
façon la plus efficace par laquelle
la société fonctionne;
¢ Soyez engagé et investissez-vous dans
les institutions démocratiques et les
communautés autour de vous; ¢ Devenez un citoyen peu demandant et
apportez votre contribution nette à
la société;
e Allez au-delà de votre enclave
ethnique et contribuez à bâtir un esprit de confiance parmi tous les citoyens; Evitez les comportements non canadiens qui peuvent nuire au
fonctionnement de la société;
¢ Veillez les uns sur les autres et
protégez-vous les uns les autres avec une attention particulière pour l’avenir
de la jeunesse;
e Acceptez l’existence de limites aux
accommodements de votre société d’accueil et attendez-vous à faire des ajustements à votre mode de vie afin
de vous mieux vous intégrer.
L’auteur tient également à rappeler dans chaque présentation, les principes fondamentaux qui façonnent la société canadienne, tels que l’importance de la cohésion sociale, le partage entre tous les citoyens des avantages et des responsabilités de la vie en commun; la protection de la liberté d’autrui; la séparation de l’Église et de l’État; le respect de l’espace public et la loyauté envers son pays d’adoption.
L’ouvrage s’adresse avant tout au grand public et il est aisément accessible aux non-experts et aux citoyens canadiens ordinaires. Il se veut simple, ouvert et utile pour comprendre les enjeux actuels de l’immigration et son impact sur le fonctionnement de notre société.
L’auteur privilégie le format de conversations informelles et le choix d’illustrations humoristiques pour transmettre les inquiétudes et les attentes inexprimées d’une partie croissante de la population canadienne. En d’autres termes, Robin Higham réussit habilement à dire ici tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Il parvient notamment à évoquer à travers ses différents personnages plusieurs idées et vérités qui poussent le lecteur à une introspection réelle et à une réflexion personnelle sur la question de l’appartenance nationale.
Si « What would you say?… » a le mérite d’apporter une dimension originale au débat sur l’intégration des immigrants, en revanche, le livre manque de rigueur dans sa forme purement anecdotique. L’absence de données historiques, culturelles, démographiques et statistiques, de même que d’une bibliographie de référence sur les lois, articles de presse, travaux universitaires et ouvrages écrits sur le sujet, demeure sa principale lacune. Il est regrettable de la part de l’auteur de ne pas documenter ses arguments par des preuves tangibles et des sources fiables de comparaison. Cette approche ne réussit pas à convaincre le lecteur rationnel, aussi ordinaire soit-il. Par ailleurs, l’auteur adopte, à certains endroits, un ton tantôt alarmiste tantôt paternaliste qui nuit à la crédibilité de son message. La représentativité des personnages et de leurs opinions semble également pâtir d’une tendance à la généralisation et il n’est fait aucunement mention de la majorité invisible des nouveaux arrivants qui ne demandent qu’à travailler et vivre en toute discrétion. Enfin, les problèmes socioéconomiques préexistants et latents de la société d’accueil ne sont pas pris en compte. Robin Higham laisse, pour ainsi dire, aux immigrants le poids de la responsabilité de cohésion sociale et de la survie du modèle canadien d’intégration.
En réponse au titre de l’ouvrage, j’ai moi-même retenu la proposition de l’auteur et posé la question « What would you say?… » à plusieurs de mes amis, collègues et connaissances. Les résultats obtenus ont permis de confirmer que l’accueil canadien des immigrants demeure une réussite malgré quelques problèmes d’intégration. Le concept du Canada comme « Je plus meilleur pays au monde » a encore de longs jours devant lui, aussi bien dans les esprits que dans les faits. Pour qu’il demeure une réalité, il est important de parler librement et ouvertement de ce qui nous définit en tant que Canadiens, tel que le suggère Robin Higham.
Frank Asi Talatini a joint le MAECD en 2009 à titre d’Agent de gestion et des affaires consulaires (AGC) après une carrière dans le secteur privé à Montréal. Il a été posté en tant qu’AGC adjoint à l’Ambassade du Canada aux Émirats arabes unis de 2011 à 2014. Il occupe présentement le poste d’’AGC par intérim à l’Ambassade du Canada en Thaïlande.
Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 29, No. 3 (2016), pp. 38–39. Lire le reste de ce numéro →