bout de papier, Vol. 9, No. 4 (1992) — Fall 1992 // Automne 1992, p. 37
par Anne Leahy
Le monde a changé : le marché de la soie de Beijing (qui se répand continuellement dans les allées et sur les trottoirs d’un quartier central), est régulièrement pris d’assaut par de jeunes capitalistes russes à l’allure déterminée et armés d’énormes sacs. Travaillant par équipes, ils raflent systématiquement les boutiques pour revendre dans leurs pays. Les boutiquiers chinois cachent à peine leur mépris envers ces « pauvres russes » qui ne peuvent pas toujours payer en espèces et espèrent s’en tirer en troquant quelques reliques de l’époque soviétique. De toutes façons, plusieurs de ces entrepreneurs chinois semblent plutôt blasés et tuent le temps accrochés à leur Nintendo version pirate ou à leur téléphone cellulaire.
Le marché financier s’adapte rapidement à ce nouveau monde. Un boutiquier explique sereinement qu’il accepte de régler comptant en dollars américains et à un taux plus avantageux qu’à la banque parce qu’il lui faut des billets « pour voyager ».
Le temps est révolu quand le fait d’être canadienne, dans l’esprit du chinois, suscitait automatiquement la référence de rigueur à Norman Bethune. Un vieux rencontré au marché était fier de dire qu’il avait lu que le Canada est « le meilleur pays au monde ». C’est maintenant le nom d’un étudiant canadien « Dasha » (Marc Rosewell), plutôt que celui de Bethune, qui revient dans les conversations depuis que celui-ci s’est fait connaître comme comédien à la télévision chinoise.
Le nombre d’enfants obèses que l’on voit en se promenant dans la rue est frappant. Serait-ce la politique de limitation des familles à un enfant qui a conduit à cela? L’enfant de la famille est « gâté pourri » par tous ses parents qui le traitent en véritable petit empereur. Des camps d’amaigrissement spécialisés auraient fait leur apparition pour traiter de ce nouveau phénomène de société.
Le boom économique suscite de curieux ménages. De son mausolée, Mao pourrait sentir les effluves d’une icône du monde capitaliste, le Kentucky Fried Chicken. Il peut toutefois se consoler de faire un come-back : il se promène accroché au pare-brise des camions puisqu’il porterait chance aux chauffeurs. Ceux-ci en ont d’ailleurs besoin lorsqu’ils naviguent entre les bouchons automobiles (non plus seulement de bicyclettes) dignes de Rome.
La Chine demeure un pays en développement : l’état du Sheraton, qui fut le premier parmi les hôtels de luxe récents, prouve que cet élément essentiel de la modernité, la qualité de la maintenance, reste encore un objectif à maîtriser.

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