bout de papier, Vol. 9, No. 4 (1992) — Fall 1992 // Automne 1992, pp. 29–31
par J. Fernand Tanguay
C’est ainsi qu’Alexandre Nicholaevitch Iakovlev caractérisait le grand mouvement de révolution tranquille qui a balayé l’Europe de l’Est et l’URSS à la fin des années 80. En effet celui qu’on appelle souvent le « père de la Pérestroïka » s’est trouvé sur la route d’un certain Mikhail Sergueievitch Gorbatchev, alors que celui-ci dirigeait une modest délégation agricole au Canada en 1983. Iakovlev occupait l’austère ambassade de la rue Charlotte; beaucoup de discussions historiques qui ont transformé l’Europe et pourquoi pas … le monde entier ont dû se tenir là ou à la résident victorienne du chemin Buena Vista à Rockcliffe. Ce distingué membre de l’intelligentsia (mot emprunté à la langue russe) soviétique avait en effet été envoyé en exil à Ottawa par Mikhail Suslov, alors le gardien de l’orthodoxie marxiste-léniniste dans le régime Brejnev.
Iakovlev vécut la vie calme d’un ambassadeur à Ottawa du 21 juillet 1973 jusqu’au 19 juillet 1983. Il fut témoin d’élections de changements de gouvernement à deux reprises; ces questions l’intéressaient sans doute depuis ses années d’étudiant à l’Université Columbia de New York où il avait été affecté avec trois de ses « camarades » à la suite d’un accord culturel signé entre les gouvernements des EUA et de l’URSS en 1959 prévoyant l’échange de 17 étudiants de part et d’autre. Son sujet de thèse était très audacieux : les partis politiques aux EUA. Il avait 35 ans, ce qui est dans la bonne moyenne d’âge pour les étudiants soviétiques fiables qu’on autorise à « sortir »; suffisamment bien formés dans les thèmes marxistes-léninistes et ayant eu l’occasion de faire plusieurs professions de foi dans le système soviétique.
Il n’est pas facile d’imaginer la profondeur de choc culturel pour ce « jeune » intellectual, issu de la paysannerie russe de Iaroslav, petite ville au sol rugueux sur la Volga où les paysans sont considérés comme pauvres en comparaison de leurs camarades d’autres régions beaucoup plus fertiles. Mais c’était une petite ville où les gens avaient la foi chrétienne et avaient bâti des églises reconnues encore aujourd’hui parmi les plus belles du pays. Il aimait raconter que le seul héritage que lui légua son père fut : une Bible. Du kohlkoz de Iaroslav à numéro deux du Kremlin, l’itinéraire de Iakovlev est absolument fascinant : plus encore l’évolution de son développement personnel comme homme de principes et foncièrement honnête avec lui-même dans une société soviétisée où la fourberie a atteint un tel état de perfection que le faux semble plus réel que le vrai.
Membre du Parti
Dans un pays à régime totalitaire, la seule façon de percer sur la scène politique est de devenir membre du parti; voilà pourquoi, après la récente débâcle, les chefs des partis de l’opposition étaient tous d’anciens membres du P.C. La crédibilité de ces nouveaux chefs est souvent mise en cause. N’était-il pas un ancien communiste? Bien sûr s’il s’est intéressé à la vie publique dans sa jeunesse et dans l’âge mûr, il se devait d’y adhérer, car, autrement il serait aujourd’hui soit dans un asile psychiatrique, soit à deux mètres sous terre ou sous les glaces de Sibérie. Iakovlev comme ses contemporains, avait été séduit par l’idéologie communiste, d’autant plus que dans son patelin de Iaroslav, il n’y avait guère de grands propriétaires terriens; on n’avait rien à perdre mais plutôt quelque chose à gagner par la collectivisation des terres. Pour les Iakovlev à peine scolarisés, la Révolution d’octobre fut un souffle d’espoir dans la détresse et l’ennui du terrible quotidien. A peine âgé de 18 ans en août 1941, Alexandre Iakovlev s’enrôle dans l’Armée rouge depuis la ville avoisinante de Perm. Il est presqu’aussitôt envoyé au front à Volkov au Nord-est de Léningrad dans une brigade de fusiliers marins. Il sera témoin en 1945 des déportations staliniennes de ses compatriotes libérés des camps de prisonniers nazis vers des camps de travaux forcés en Sibérie. Il a 22 ans; blessé de guerre, il assiste impuissant à un spectacle dont il a honte, dira-t-il. Cette révolte intérieure qu’il devait subir et contenir dans son for intérieur l’a mis en garde contre l’admiration béate dont ses compatriotes entouraient le « camarade » Staline. Il devait s’en confesser dans une entrevue donné à la Komsomolskaka Pravda au printemps 1990. Malgré tout il choisit de faire carrière dans le P.C.
Dès 1945 il s’inscrit donc à l’« école supérieure » du Parti à Moscou, où sont formés la plupart des cadres supérieurs du Parti. L’un des métiers les plus séduisants dans un état totalitaire est sans doute le journalisme. En effet ces êtres éclairés chargés d’instruire le peuple sont en possession de la vérité et ils reçoivent la mission de la répandre. Iakovlev devint chef de pupitre dans un journal à vocation régionale : « Les travailleurs du Nord »; il n’y restera que deux années (i.e. 1948-1950) car les activités au sein du parti, toujours menées de front avec la carrière, l’ont emporté; d’abord au niveau de sa région natale Iaroslav, il franchira rapidement tous les niveaux de 1950 à 1953. Ses hautes qualités intellectuelles et son ardeur au travail le font remarquer de ses chefs qui dès 1953, l’invitent à venir à Moscou pour oeuvrer « dans le Saint des Saints » : le Comité central du P.C. De là à la grande école du Parti, « l’ENA soviétique », il étudiera trois ans à l’Académie des sciences sociales de 1956 à 1959 avant de se retrouver à Columbia.
Arrivé à New York, bien conditionné par les théories marxistes-léninistes, il est sans doute frappé par la pauvreté d’Harlem. Tout juste à côté du splendide campus de Columbia; l’indifférence des êtres humains les uns vers les autres, la mendicité permise dans les rues du pays le plus riche du monde et certains paradoxes impossibles à comprendre pour un esprit formé dans les thèses économiques du marxisme. Mais cette expérience directe d’une économie de marchés ne l’a pas laissé indifférent.
Rentré à Moscou, comme la plupart de ses contemporains qu’on retrouve aujourd’hui à la tête du mouvement réformiste, il a participé au fameux XXIème Congrès du P.C. (1956) dont les historiens diront sans doute qu’il fut un point tournant dans l’histoire car, le RAPPORT SECRET de Khrouchtchev aura un impact considérable particulièrement sur la jeune génération de l’époque tels Gorbatchev, Elstine et d’autres. Il a sans doute vécu encore une fois la honte qu’il avait éprouvé lorsqu’il avait eu connaissance du sort réservé aux anciens prisonniers de guerre; la liste des personnes déclarées « ennemies de l’État » sous Staline, dénoncées par Khrouchtchev avait de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. Il racontera lui-même plus tard qu’un secrétaire qui avait pour mission de dactylographier la liste de ces personnes destinées à l’exécution avait tout simplement ajouté le nom de sa voisine dont il convoitait l’appartement : le ministre de l’intérieur signa la liste et elle fut exécutée.
En 1965 il entreprend une période de sa vie qui allait durer 8 ans et allait en quelque sorte marquer son destin : le département de la propagande au Comité central du P.C. C’est là qu’il a eu une vision assez complète du système dans lequel il a grandi et qu’il a peu voir l’envers de la médaille.
Ce côté de la médaille de l’époque Brezhnièvienne n’était sûrement pas beau à voir : corruption, fourberies, intrigues, déception, mauvaise foi, xénophobie et antisémitisme et combien d’autres pratiques utilisées par les grands du parti; il en voit de toutes les couleurs suffisamment pour provoquer une crise de conscience. Décidé de faire quelque chose pour améliorer le sort de ses compatriotes, il publie un article dans les litturnaya Gazietta du 15 novembre 1972 qu’il intitule : contre l’antihistoricisme article audacieux pour l’époque qui laisse transparaître un mécontentement et qui dénonce la naissance des chauvinismes slaves et des nationalismes russes. L’article a fait suffisamment de bruit pour être discuté au Comité central et une motion de réprimande pour l’auteur a été adoptée.
On a vite fait, comme c’était la pratique courante, d’inventer une série de lettres du grand public dénonçant cet article. Cette manoeuvre n’a sans doute pas surpris Iakovlev, aguerri à ce genre de réaction, mais il n’en fut pas moins dégoûté. Il décide alors de quitter le Comité central et de se porter candidat à un poste académique; on lui préfère quelqu’un de plus orthodoxe pour instruire la jeunesse. À la suite de cela, il sent qu’on songe à l’éloigner le plus possible du Kremlin, selon le vocabulaire du parti. Il suggère le Canada au milieu de la guerre froide refroidie par l’invasion de l’Afghanistan en 1971; on lui accorde le jour même.
Plusieurs d’entre nous l’avons connu de l’autre côté d’une table de négociations, dans les bureaux du Ministère. Il aura ici en 1983, de longues discussions avec le futur secrétaire général du parti, Mikhail Serguevitch Gorbatchev (ce qui explique pourquoi il qualifiera lui-même plus tard la pérestroïka d’« une affaire canadienne ».) Son exil allait se terminer deux mois après le passage de Gorbatchev. Il rentre à Moscou plein d’espoir et avec un agenda personnel. Il devient directeur du prestigieux Institut pour l’économie mondiale et les relations internationales (IMEMO). Certains anciens collaborateurs qu’il avait identifiés comme ayant une intégrité intellectuelle se rassemblèrent rapidement autour de lui, et il transforma l’institut en un laboratoire de pensée.
L’entente de principes fondamentaux entre Gorbatchev et son hôte à Ottawa devait devenir la base de ce programme appelé pérestroïka dont on pourra extrapoler quelques idées de base.
Pourquoi le pays le plus vaste du monde n’a-t-il pas son autosuffisance alimentaire? Les paysans n’ont aucun intérêt et travaillent le moins possible. Or, l’agriculture fut la base de l’essor du monde occidental qui a su répondre aux besoins primaires de sa population. Pour illustrer ce point, Iakovlev raconte que dans la région de Tula (célèbre pour ses samovars) un chef de Kolkhoze de 400 personnes tente l’essai de la formule du travail à bail. Il choisi trois paysans, leur alloue 100 hectares chacun et des crédits leurs permettant l’achat d’un tracteur. Un an plus tard, le rendement de ces trois fermes est deux fois plus élevé car ces trois fermiers y travaillaient de longues heures. Lorsque les résultats furent connus des kolkhoziens, ces fermiers retrouvèrent leur tracteur vandalisé par les voisins qui avaient peur qu’on leur impose les mêmes horaires de travail.
À la ville et dans le monde industriel on a aussi peur du travail véritable; comme dans l’adage qui veut que « l’État fait semblant de nous rémunérer et nous … nous faisons semblant de travailler ». Il devient primordial de redonner au peuple l’esprit de travail et la satisfaction du travail bien accompli et dûment reconnu. Comment inspirer à chacun un esprit d’initiative et se débarrasser de ce que les russes appellent la fauteuilologie (i.e. celui qui occupe un fauteuil passe sa vie à défendre)?
Pour s’épanouir, l’être humain doit pouvoir faire des choix et avoir la possibilité de développer ses valeurs propres. Chacun doit prendre en main son destin. Voilà bien des convictions profondes de Iakovlev qui sont contraires aux écrits de Marx et Lénine.
Alors comment arriver à changer la mentalité de tout un peuple de plus de 300 millions? La première option qui s’offre est de transformer le communisme en réformant le P.C. Celle-ci semblait être la préférée de Gorbatchev. Pendant son temps au pouvoir, il s’évertuait à trouver des citations obscures de Lénine pour appuyer cette idée nouvelle.
La deuxième option : forcer l’établissement d’une économie de marchés de modèle occidental, semble être l’option choisie par Eltsine.
La troisième option, celle recherchée par Iakovlev et ses disciples, consisterait dans une ouverture politique et économique sur le monde entier tout en conservant certaines valeurs acquises en Europe orientale où l’on se méfie beaucoup de la richesse des individus et où l’État a assumé certaines tâches pour assurer le bien-être de tous ses citoyens. Pour Iakovlev, la pérestroïka c’est avant tout «l’accès de tous à des conditions décentes ». Mais, le citoyen qui a peur de l’économie de marché, a-t-il vraiment peur du chômage ou plutôt du travail véritable?
La tâche à accomplir est de proportion gigantesque. Gorbatchev y a mis toutes ses énergies et il s’en fallut de peu pour qu’il y laisse sa peau. L’histoire lui réserve sans doute une place d’honneur. Boris Eltsine sauve la démocratie encore à son état embryonnaire et se lance vigoureusement dans la mêlée. Nous lui souhaitons beaucoup de succès.
Quant à Alexander Iakovlev dont les Canadiens gardent un si bon souvenir, il restera celui qui a produit l’étincelle qui a provoqué l’incendie qui a englouti les théories et les pratiques de Marx, Lénine, Brejnev et les autres, espérons-le, à tout jamais.
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