bout de papier, Vol. 9, No. 2 (1992) — Spring 1992 // Printemps 1992, pp. 17–19

Le 27 octobre 1989, le Premier ministre Mulroney annonçait à San José, Costa

Rica, que le Canada n’entendait plus « rester à l’écart » de l’Hémisphère : nous allions donc adhérer à l’OEA et « devenir des citoyens à part entière qui jouent un rôle constructif au sein des Amériques ». Pour le Secrétaire d’État aux Affaires extérieures, alors M. Joe Clark, ce geste témoignait d’un changement dans la perception des Amériques par le Canada : plus que notre « maison », disait-il, nous entendons y voir notre « foyer », notre « chez-nous ». Le 8 janvier 1990 notre pays devenait ainsi le 33ième membre de l’OEA en ratifiant le Pacte de Bogota. C’était 100 ans après la naissance du système interaméricain, et 18 ans après notre admission en tant qu’observateur à l’OEA.

La décision canadienne était immédiatement reçue avec grande satisfaction, en Amérique latine, dans les Caraïbes, aux États-Unis. Pour le Président Carlos Andres Perez du Venezuela, avec l’arrivée du Canada « des perspectives nouvelles et intéressantes s’ouvrent pour le renouveau de l’OEA, (…) prisonnière d’un traditionalisme dépassé dans le monde (…) d’aujourd’hui ». Et nombreux sont ceux qui voyaient avec lui, en la présence du Canada, un facteur potentiel important pour cet exercice devenu combien nécessaire de renouveau du « système interaméricain » et de son adaptation aux réalités changeantes à l’intérieur comme à l’extérieur de l’hémisphère.

Deux ans plus tard, les commentaires entendus dans les milieux proches de l’OEA sont unanimes : la présence du Canada a déjà contribué au changement de ton dans certains débats, à des approches nouvelles à certains problèmes, au fait que certains sujets considérés naguère comme trop délicats, voire tabous, sont maintenant soulevés plus naturellement ou avec plus de franchise.

Le Canada n’aurait pas pu mieux choisir son moment pour se joindre à l’OEA. En effet, suite aux transformations politiques et économiques aussi profondes que rapides en train de modifier le panorama mondial, la prise de conscience d’un important accroissement d’intérêts communs dans un nombre grandissant de secteurs ayant des incidences directes sur notre mieux-être national exigeait cette décision par le Canada d’enfin franchir ce pas qui le faisait s’associer de façon immédiate à tout ensemble de défis hémisphériques conjoints. Pour la première fois dans l’histoire des Amériques, ou du moins à un degré jusqu’ici inconnu, tous les pays de l’hémisphère (si l’on excepte l’anachronisme que constitue Cuba) paraissent reconnaître qu’en effet ils participent d’une vaste communauté d’intérêts.

Or pour que les choses en viennent vraiment à « fusionner » au sein d’un organisme multilatéral composé de membres aussi différents que l’OEA, une sorte de « volonté collective » doit surgir; je crois que les chances de voir cela se produire sont meilleures que jamais auparavant.

Dans une certaine mesure on peut attribuer un développement aussi positif à la fin de la guerre froide. La disparition de ce que, à tort ou à raison, on percevait, au sein de l’hémisphère, comme une menace idéologique en provenance d’une « puissance externe » permet en effet que l’OEA ne soit plus utilisée ou considérée comme un instrument ou un outil dans des confrontations nées de cette guerre froide. Ce « prisme déformant » n’existant plus, les Etats-Unis, peut-être pour la première fois de leur histoire, peuvent reconnaître qu’ils ont besoin des Amériques d’une façon qui exigent des politiques à caractère novateur, ouvert et vraiment coopératif (dont « l’Initiative Entreprise pour les Amériques » lancée par le président Bush en juin 1990 pourrait constituer un exemple).

De façon coïncidente, l’émergence de démocraties dans tous les pays de l’hémisphère (à l’exception de Cuba), même si elles sont parfois faibles ou « à basse densité », confirme également que les choses évoluent de façon positive. Et ici l’OEA a su démontrer, avec une rapidité qu’on ne lui connaissait pas, qu’elle était apte à jouer un rôle actif et, espérons-le, efficace dans la naissance, renaissance ou consolidation de ces démocraties et de leurs institutions et processus. Par exemple, elle a participé de façon majeure à l’observation et au monitoring des difficiles élections au Nicaragua. Elle a de plus, dans ce même pays, et en rapport avec la démobilisation et réintégration des « contras », assumé un rôle que l’ONU considérait soit trop osé soit trop dangereux pour elle. De nombreux Canadiens ont été impliqués de façon visible dans cet exercice, grâce en partie à nos politiques reconnues comme équilibrées en Amérique centrale. Pour diriger sa cruciale mission électorale en Haïti en novembre-décembre 1990, c’est au Canada que l’OEA a fait appel en tout premier lieu. M. Pierre Côté, directeur des élections au Québec, a été choisi pour diriger toute l’opération. Et ce furent des Canadiens qui composèrent l’armature centrale de la présence de l’OEA dans ce pays.

C’est le Canada qui a introduit lors de sa toute première Assemblée générale à l’OEA, à Asunción, Paraguay, en juin de 1990, une résolution demandant la création au sein de l’Organisation d’une Unité pour la promotion de la démocratie. Venant des new kids on the block, des p’tits nouveaux que nous étions, cette initiative canadienne a paru osée à plusieurs, dans une organisation où la principe de la non-intervention tient lieu de pierre angulaire. Un an plus tard, à Santiago, cette Unité se voyait pleinement sanctionnée par les ministres des Affaires étrangères de l’OEA au moment où ils adoptaient « l’Engagement de Santiago envers la démocratie et le renouvellement du système interaméricain »; ils y manifestent leur volonté ferme d’adopter des mesures efficaces, opportunes et expéditives en vue d’assurer la promotion et la défense de la démocratie dans l’hémisphère. Le coup d’état du 30 septembre dernier à Haïti allait rapidement mettre cette nouvelle détermination à l’épreuve, on ignore encore avec quel bonheur.

L’hémisphère tout entier connaît aussi présentement des changements profonds au plan économique. En termes relatifs, l’Amérique latine et, dans un degré un peu moindre les Caraïbes, sont à vivre ce qu’il est permis d’appeler de véritables « révolutions économiques ». Et est-il besoin de mentionner, plus au Nord, les négociations en cours entre le Canada, les États-Unis et le Mexique en vue de la création d’une zone de libre échange qui pourrait constituer, entre le Yukon et le Yucatan, le premier pas vers un vaste marché unifié qui s’étendrait de l’Alaska à l’Argentine. De sincères efforts en vue de la libéralisation du commerce et de l’ouverture des marchés se répandent à travers l’ensemble des Amériques. Les investissements étrangers ne sont plus considérés comme des instruments de « domination ». Les pays de l’hémisphère se sont retrouvés unis comme jamais auparavant dans un effort concerté pour assurer le succès du « cycle Uruguay » des négociations du GATT.

Il y a quelques semaines à peine se terminait à Washington la première réunion depuis des décennies des ministres du commerce de l’OEA, avec comme agenda la réalisation d’un bilan provisoire de ce vertigineux — littéralement — ensemble de bouleversements économiques. La voix du Canada y a été écoutée avec attention, non pas que nous ayons des leçons à donner à quiconque, mais parce que nous apportons à ces rencontres une façon de dire et de faire qui donne aux débats hémisphériques une nouveauté d’approches qui faisait défaut. De plus, notre propre vécu avec nos puissants partenaires économiques d’outre 49ème intéressent grandement les autres membres de l’OEA.

Pour en terminer en cette matière d’économique et d’échanges commerciaux, il m’apparait qu’alors que nous sommes témoins de l’émergence de nombreux centres de pouvoir économique se disputant le leadership mondial, l’Amérique latine et les Caraïbes acquièrent non seulement pour les États-Unis mais davantage encore pour le Canada, pays à faible population, pays avec une large capacité productive, et donc pays largement dépendant de son commerce extérieur, une signification et une importance nouvelles pour notre propre développement et mieux-être.

Les droits de la personne, un sujet traditionnellement difficile et délicat à l’OEA, font maintenant l’objet de discussions beaucoup plus franches et ouvertes que ne le soupçonne le grand public. La vaste majorité des membres reconnaissent et admettent qu’il y a place à beaucoup d’amélioration. Sans prétendre que ces changements d’attitude sont dus à la seule présence du Canada, je ne peux que souligner la participation active et influente du Canada à chacune des 26 sessions de travail consacrées au renforcement de l’OEA en matière de droits de la personne entre les Assemblées générales de 1990 et 1991. L’élection du Canada, si tôt après son entrée à l’OEA, à la vice-présidence de l’importante Commission des affaires juridiques et politiques du Conseil permanent (c’est elle qui s’occupe des droits de la personne) peut aussi s’interpréter comme une preuve de confiance et reconnaissance à l’endroit des politiques canadiennes sur ces questions dans d’autres fora, notamment à l’ONU. Le Canada a défendu avec acharnement le rapport annuel 1990/1991 de la Commission interaméricaine des droits de l’homme, rapport qui allait plus loin que jamais dans la dénonciation d’abus précis et identifiés dans les Amériques.

La protection de l’environnement dans un contexte de développement durable est un autre parmi les sujets qui non seulement se prêtent mais exigent une action concertée aux plans aussi bien régional que global. Déjà il s’agit de l’un des trois secteurs que l’Agence canadienne de développement international (ACDI) a choisi de privilégier au plan de ses contributions spéciales aux fonds pour la coopération technique de l’OEA. La dernière Assemblée générale a lancé le tout premier programme d’action hémisphérique pour la protection de l’environnement, dans l’élaboration duquel le Canada s’est impliqué dès la première heure. Il nous apparaît bien évident cependant qu’il nous faudra être vigilants en vue d’éviter les doubles emplois coûteux avec ce que pourront être les résultats de la très importante Conférence de Rio sur l’Environnement et le Développement (juin 1992).

La dernière en date des initiatives canadiennes à l’OEA a pris la forme d’une demande de notre part, en mai dernier, de faire inscrire à l’ordre du jour de la Conférence générale du mois suivant l’étude des voies et moyens de contenir la prolifération des armements et d’assurer plus de transparence dans leurs transferts. Notre initiative qu’un journaliste a qualifié de « véritable pavé dans la tranquille mare de l’OEA » a surpris tout le monde et en a fait sourciller plus d’un dans un continent où il arrive encore fréquemment que les gouvernements civils sentent le regard des militaires par dessus leurs épaules. Mais en dépit de cela, ce sujet naguère tabou fait maintenant carrément partie de l’agenda de l’Organisation. Cette proposition canadienne a été à l’origine d’une autre initiative, centro-américaine celle-là, de créer un groupe de travail du Conseil permanent sur la sécurité en général sur le continent, sous tous ses angles (sécurité collective, rapports entre civils et militaires, mais aussi sécurité économique et environnementale).

La production, le trafic et la consommation illicite de drogues, un véritable cancer qui affecte de façon multiforme les sociétés de toutes les Amériques, est un autre sujet qui occupe une place prioritaire à l’agenda de l’OEA. Aussitôt entré à l’OEA, le Canada a été élu à la Commission interaméricaine de contrôle sur l’abus des drogues (CICAD), et est devenu l’un de ses membres les plus actifs. Nous avons été les hôtes, à Ottawa, l’été dernier, et pour la troisième fois au Canada, d’un séminaire d’entraînement pour des officiers de justice responsables de l’application de lois antidrogues venus des pays membres de l’Organisation.

Dans un autre ordre d’idées, séparé mais connexe, plusieurs des questions abordées ci-haut posent à l’OEA des défis aussi nouveaux que pressants dans le domaine du développement d’instruments juridiques interaméricains. Il s’agit là d’un secteur où traditionnellement le Système a su faire preuve d’innovation, mais ces défis requièrent maintenant une volonté renouvelée et un renouveau d’imagination. Le Canada, en raison de sa double appartenance aux régimes de droit civil et de common law, sera certes appelé, ici aussi, à contribuer de façon valable et apprécié.

Ces nombreux exemples montrent à mon avis que l’OEA, enfin, est à développer ce que ses membres sont unanimes à considérer comme un « agenda positif et opportun ». La conclusion générale d’un petit « groupe de réflexion » nommé par le Secrétaire général avait justement été, en résumé, la nécessité d’élaborer et de mettre en place un tel « agenda positif ». Encore une fois, il avait été considéré normal et naturel que le Canada en soit. Si l’OEA est ainsi capable de se donner en ce moment ce genre d’agenda, j’estime que pour une bonne part cela est dû au fait que les rapports ou relations interaméricaines sont entrés dans une phase unique où les problèmes bilatéraux sont réduits à un minimum, où les vieux soupçons se dissipent, où une communauté d’intérêts sans précédent se voit reconnue par tous les membres, grands et petits. Bien que l’OEA demeure certes très perfectible (son appareil de coopération technique me vient à l’esprit), je persiste à penser qu’elle est en meilleure position que jamais de se transformer en un forum où ses membres, pour différents qu’ils soient, peuvent vraiment développer entre eux une dynamique élaborée de façon à la fois collective et coordonnée.

Dans son rapport de février 1990, le Comité permanent du parlement canadien pour les Affaires extérieures et le commerce international recommandait, au moment même où nous nous incorporions à l’OEA, que le Canada y soit « un membre actif, autonome, et efficace ». S’appuyant sur sa présence respectée depuis longtemps au sein de plusieurs autres organismes interaméricains, je me permets de croire que le Canada a réussi, en bien peu de temps, à s’imposer et être reconnu comme, précisément, participant «actif, autonome et efficace » dans l’émergence à un rythme accéléré de cette communauté d’intérêts décrite auparavant. Une OEA dépourvue d’un tel facteur d’unité dans son dessein ne mériterait ni notre attention, ni celle de quiconque.

Malgré cette image très encourageante de l’OEA relativement à son évolution en cours, il y a bien sûr place à la prudence. Le Système interaméricain n’est pas né d’hier, et son histoire regorge de précédents peu reluisants. Nous y sommes venus bien récemment, … et sur le tard. À bien des égards, l’OEA demeure une organisation asymétrique, avec une tendance bien naturelle à regarder les choses à partir de vieux modèles ou de certaines conceptions avec lesquelles nous avons voulu, ou préféré, être étrangers. Certains de nos partenaires latino-américains et des Caraïbes se demandent comment l’OEA pourrait bien s’insérer dans ce « nouvel ordre mondial » proclamé tous azimuts; le Canada devra être attentif à cette préoccupation. Enfin, après une bonne lancée, notre crédibilité hémisphérique devra continuer à s’affirmer par des efforts suivis et constants si elle doit être préservée et maintenue dans le long terme.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 9, No. 2 (1992) — Spring 1992 // Printemps 1992, pp. 17–19. Lire le reste de ce numéro →

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