bout de papier, Vol. 8, No. 2 (1991) — Spring 1991 // Printemps 1991, pp. 38–39
par Marcelle Dumoulin
Si j’avais écouté mon père, je serais devenue
— et il aurait été fier de moi — ’femme chef d’entreprise’! Ce qui aurait bien correspondu à cette force de caractère que je tiens de lui et qui s’est trouvée, dans ce qui fut d’abord mon métier puis est devenu tout simplement mon gagne-pain, comprimée, étouffée, refoulée, mais non sublimée. J’aurais ainsi goûté à des joies d’un tout autre ordre que celles qui me sont actuellement réservées.
Si j’avais écouté ma mère : j’aurais tout fait pour être sa fierté en devenant pianiste virtuose’! Elle en rêvait; moi aussi parfois. J’avais d’ailleurs un certain talent. Je ne saurai certes jamais se je serais parvenue à m’élever si haut, mais je sais en revanche que si j’y étais arrivée, j’aurais pu extérioriser cette force qui m’habite.
De l’ambition de mon père, je n’ai conservé qu’un intérêt certain pour les Affairs qui font toujours vibrer en moi une fibre particulière. Des rêves de ma mère, il me reste un grand amour pour la musique que j’aborde avec de plus en plus d’humilité à laquelle s’ajoutent estime et admiration sans borne pour les musiciens.
N’en ayant finalement fait qu’à ma tête, je me suis casée « dans l’administration », pas n’import laquelle, les affaires extérieures. Là où l’on a deux vies bien distinctes : l’une à l’étranger et l’autre à Ottawa.
Le service étranger fait l’envie de tous. Fonctionnaires des autres ministères, professionnels en tous genres, personnel politique et militaire. rêvent de devenir et se voient même déjà « diplomates ». Ouais, sauf que je n’ai jamais bien compris pourquoi moi qui ai passé ma vie à gravir les échelons un à un et qui, à force de volonté, de patience et de labeur, suis parvenue à me tailler une toute petite place au soleil de l’Hon. Ministre Clark, et bien voyez-vous s’il m’arrivait un jour à moi de rêver de devenir quelque chose d’autre, militaire par exemple — Colonel pourquoi pas — ou encore avocat d’affaires, je sais d’avance qu’avant d’accéder au Saint des Saints, je devrais me recycler d’abord, puis certainement passer une épreuve probatoire.
Alors, comment se fait-il que ces réveu(ses)rs qui, dans bien des cas, n’ont aucune idée de ce qu’est une Ambassade, se voient propulsé(e)s en flèche, comme ça et sans à priori, à des postes de responsabilité — et quels postes! L’expérience se révèle parfois une réussite. Tandis que moi, je dois continuer encore longtemps sans doute; à tamponner des passeports, à courir dépanner ce jeune Canadien inculpé de trafic de stupéfiants, à être présente partout, à régler problème après problème tout en poursuivant avec assiduité et intelligence le reportage politique et économique, ainsi qu’à effectuer – c’est le métier – multes ronds de jambe et courbettes, à projeter l’image d’un Canada heureux, prospère et en santé, à sourire constamment en saluant à gauche et à droite, à rire même si — et surtout – j’avais plutôt envie d’hurler, le tout se déroulant dans des conditions de vie souvent impossibles. C’est ça, je crois, qui en fin de compte fait rager le Vérificateur général!
À Ottawa, je trime dur et j’écris des lettres (courtes et longues), des notes d’information, des discours, des communiqués de presse, des télégrammes…. Je couvre de textes des pages et des pages qui, au fur et à mesure qu’elles sont distribuées, pour consultation et commentaires, aux Directions géographiques, thématiques, sectorielles, et qu’elles montent dans la hiérarchie pour vérification et approbation par le Directeur, le Directeur général, et parviennent au Sous-ministre adjoint responsable du secteur, puis au Sous-ministre associé responsable de la moitié du ministère, enfin, au Sous-ministre responsable de tout le ministère, ces pages dis-je sont revues, modifiées, corrigées, rectifiées… Lorsqu’elles sont finalement envoyées au destinataire et que la copie m’est retournée, je découvre alors qu’elles se trouvent, à mon grand étonnement, à ressembler de très près à mon texte original….
Ah! si, au lieu de n’en faire qu’à ma tête, j’avais écouté mon père ou ma mère, je ne me serais pas ainsi retrouvée « nègre professionnel » et ne les aurais pas déçus, d’une certaine manière. J’aurais en revanche connu ces récompenses et ces contrariétés, ces craintes et ces griseries qui sont d’une manière générale la contre-partie de l’effort et de l’audace, de l’aventure et du danger tout autant que du risque, inhérents tant aux affaires qu’à l’art.
Mais, n’était-ce pas justement cet ensemble de contradictions qui m’a, disons le mot, « séduite » chez celui qui est devenu mon mari?
Et, l’aurais-je même un jour rencontré, si J’avais écouté mon père … ou ma mère!
Marcelle Dumoulin a été affectée à Paris, Saigon, New York, Bruxelles, Paris, Marseilles et Berne. Elle a déjà quitté le service étranger et est en train d’écrire un livre dans lequel cet article paraîtra.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 8, No. 2 (1991) — Spring 1991 // Printemps 1991, pp. 38–39. Lire le reste de ce numéro →