bout de papier, Vol. 8, No. 1 (1990), pp. 45–47
par Pierre Savard
De Mackenzie King à Pierre Trudeau.
Quarante ans de diplomatie canadienne.
From Mackenzie King to Pierre Trudeau.
Forty Years of Canadian Diplomacy,
1945-1985. Sous la direction de Paul
Painchaud, Éditeur, Les Presses de l’Univer-
site Laval, Québec, 1989, 748 pp. $35.00.
Professeur au département de science politique de l’Université Laval, Paul Painchaud est à la fois esprit friand de vastes synthèses et animateur tenace. En 1977, il a dirigé un collectif Le Canada et le Québec sur la scène internationale qui a rendu bien des services. Douze ans plus tard, il récidive avec un ouvrage plus systématique et au découpage temporel plus modeste soit les quarante années qui vont de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale à l’avènement du gouvernement Mulroney en 1984.
Le directeur de l’entreprise nous informe d’emblée qu’il s’agit de faire voir et comprendre l’élaboration d’un véritable système de politique étrangère depuis 1945. Durant toutes ces années, souligne Painchaud, la ti diplomatie canadienne est demeurée remarquablement stable tout en élargissant son action. Le directeur de l’ouvrage enregistre un net satisfecit, rappelant comment le système élaboré par le Canada (définition de rôles, de doctrines, de méthodes et d’instruments) lui a permis d’affermir son identité et de compenser les limites de sa position géopolitique et démographique. Painchaud dégage en particulier trois axes. D’abord, le Canada a pris sa place d’« acteur global » sur la scène internationale où il a cessé d’être « observateur distant ». Ensuite, il s’est libéré de l’« état trop étroit de ses relations avec la Grande-Bretagne et les États-Unis » en se liant de plus en plus avec l’Europe occidentale qu’il considère essentielle à sa sécurité. Enfin, il s’est ouvert sur le Tiers Monde à partir d’une situation unique (leadership dans le Commonwealth et dans la Francophonie). Ce ne sont là que les principales directions de développement : le directeur de l’ouvrage et tel ou tel auteur de chapitre apportent d’autres exemples de cette promotion diplomatique.
Divisé en 29 chapitres (après l’introduction substantielle de Painchaud) l’ouvrage se recommande par le clarté de son plan en quatre grandes sections : les fondements (par exemple, « Elaboration and Management of Foreign Policy »); le système global (par exemple, « Canada and North-South Relations »); les systèmes régionaux (par exemple, « Canada and the Law of the Sea »). Le terrain est ainsi bien couvert même si on peut regretter l’absence d’étude de tel ou tel problème comme l’environnement.
Le plan adopté a le mérite de la clarté voire de la symétrie. Certains regretteront que les relations bilatérales avec la Grande-Bretagne ou avec la France soient noyées dans les chapitres sur le Commonwealth et la Francophonie ce qui, en ce dernier cas, fait un peu anachronique pour la période antérieure aux années 1960…. L’article consacré aux États-Unis est relativement court mais l’ombre de la République du Sud couvre bien d’autres articles, comme celui où on analyse les tribulations américaines de Diefenbaker. Enfin, les auteurs s’arrêtent presque tous en 1985 tel que convenu. Ce qui nous prive de jugements et d’analyses des cinq dernières années par des experts qui, la plupart, se livrent par métier à de tels exercices.
La variété des collaborateurs tirés de disciplines diverses depuis le droit international jusqu’à l’économique en passant bien entendu par la science politique et la pratique de la diplomatie, assure un bon équilibre et fournit une heureuse complémentarité. On y trouve même des différences d’approches idéologiques Six collaborateurs sortent de l’Université Laval, quatre de l’Université de Montréal, deux de l’Université de Toronto, huit d’autant d’universités du Canada anglophone auxquels s’ajoutent des spécialistes venus de ministères ou d’agences (trois collaborateurs par exemple sont rattachés à la North South Institute).
Il faudrait des pages d’analyse pour rendre adéquatement compte de la richesse et de la diversité de l’ouvrage. L’article sur les relations avec l’Europe de l’Est et l’U.R.S.S. a déjà bien vieilli mais il se révèlera bien utile (et trop court!), Corée, Chine et Japon, dans ce bassin du Pacifique à l’ordre du jour, méritaient au moins le chapitre qui leur est consacré. L’article sur le Sud asiatique traite surtout de l’Inde comme on peut s’y attendre : l’auteur rappelle que les affinités de langue n’ont pas empêché un refroidissement des rapports avec l’affaire du réacteur nucléaire. L’article traitant du Proche-Orient se veut carrément révisionniste : l’auteur soutient que la politique pro-israélienne du Canada relève du mythe. Le chapitre sur l’Europe s’achève sur le constant résigné de l’échec de la « Troisième Option », ce qui augure mal pour les années 1990. L’auteur de l’article sur l’Afrique soutient que l’opinion est en avance sur le gouvernement pour un engagement plus ferme en faveur de ce continent. Critique de l’idéologie économique libérale, l’auteur du chapitre sur l’ordre économique mondial soutient carrément que c’est cet ordre qui commande avant tout les relations extérieures du Canada. Au chapitre de l’immigration, on loue la sagesse des politiques tout en exprimant des réserves sur leur gestion. La conclusion du chapitre sur l’économique est assez déterministe tandis que celle sur les organisations para-gouvernementale appelle à plus de souplesse et de confiance de la part de l’État. L’article sur les relations culturelles est incisif et son bilan n’a rien de triomphaliste. Quant aux rapports avec la France, il sont l’objet d’un bilan assez négatif avant 1960 : on voit ici que seule la diplomatie est prise en compte. Et les réactions premières d’Ottawa face à la francophonie sont évoquées avec pudeur…. Voilà quelques traits qui montrent l’intérêt de cette somme aux parties parfois contradictoires mais toujours stimulantes.
Publiés dans la langue des auteurs, les articles se répartissent à peu près également en anglais et en français. C’est, sans doute pour la maison d’édition, faire preuve de quelque témérité que de livrer au public un ouvrage bilingue même plus de deux décennies après la première loi des langues officielles…. Le risque reste grand que les lecteurs se jettent naturellement sur les articles de leur langue. Ils retrouvent ainsi des auteurs dont ils connaissent souvent déjà la pensée et ils négligent ceux de l’autre langue, souvent les plus propres à les instruire et à enrichir leurs perspectives. Faut-il ajouter que le public étranger auquel s’adresse aussi cet ouvrage (américain, japonais, italien…) n’est pas forcément bilingue anglais-français? Regrettons en passant l’absence d’un index des mots-clefs comme « Troisième Option » qui aurait rendu combien plus aisée l’utilisation de l’ouvrage. Un autre exemple est fourni par la bonne analyse de la crise autour du réacteur nucléaire de l’Inde traitée dans le chapitre 28 sur la non-prolifération et qui complète fort bien l’exposé sur les relations avec le Sud asiatique au chapitre 15. Combien de lecteurs feront le lien? Un index des noms principaux aurait aussi permis de repérer les jugements parfois contradictoires et souvent complémentaires sur telle organisation ou tel protagoniste. Ainsi, sur Diefenbaker et sur Trudeau au début et à la fin de son règne, les jugements parsemés tout au long de l’ouvrage sont loin de concorder. Quant aux précieuses bibliographies à la fin des articles, elles ne semblent pas obéir à quelque règle.
L’un cite des guides bibliographiques et énumère même jusqu’à des périodiques (p. 190-191). La bibliographie du dernier chapitre fournit même des sources (primary sources) tandis que certains chapitres ne comportent pas de bibliographie du tout. Notons au passage ce jugement sans aménité sur « l’imprécision étudiée des rapports annuels » (du Ministère des Affaires extérieures, en particulier), « source médiocre mais indispensable ». Une bibliographie générale choisie aurait ici aussi rendu de fiers services au lecteur étudiant ou chercheur. Ces réserves n’enlèvent pas les grandes qualités de ce vade mecum foisonnant de renseignements et d’enseignements. Il faut savoir gré à Paul Painchaud et à ses collaborateurs de l’avoir mené à terme malgré les obstacles.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 8, No. 1 (1990), pp. 45–47. Lire le reste de ce numéro →