bout de papier, Vol. 7, No. 3 (1990), pp. 16–19

Ligue des nations — Genève, 1928, de g. ad. : Dr. O.D. Skelton, l’Hon. Philippe Roy, l’Hon. Sénateur Raoul Dandurand, le très Hon. W.L. Mackenzie King, l’Hon. Charles Dunning, Dr. W.A. Riddell
Ligue des nations — Genève, 1928, de g. ad. : Dr. O.D. Skelton, l’Hon. Philippe Roy, l’Hon. Sénateur Raoul Dandurand, le très Hon. W.L. Mackenzie King, l’Hon. Charles Dunning, Dr. W.A. Riddell

Quand on représente son pays, il faut ne pas hésiter à le mettre à sa place ». Raoul Dandurand

D urant la décade de 1920, une fois conquise — graduellement l’indépendance du Canada par rapport à l’Angleterre, mais dans le cadre de l’Empire britannique, il restait à affirmer sans équivoque et à développer la nouvelle souveraineté internationale de notre pays. Ce fut là probablement la principale raison de l’adhésion du Canada à la Société des Nations. C’est à un fin politique et un diplomate chevronné, le très Hon. sénateur Raoul Dandurand, qu’est revenue une grande partie de cette tâche aussi exigeante qu’exaltante. Il a travaillé en étroite collaboration avec l’habile professeur/diplomate Dr. O.D. Skelton, sous-ministre des Affaires extérieures. Le Conseiller permanent du Canada à Genève était monsieur W.A. Riddell. L’oeuvre remarquable accomplie par le sénateur Dandurand mérite de ne pas être oubliée.

Sénateur à 35 ans

Né à Montréal le 4 novembre 1861, élevé dans un milieu particulièrement libéral, licencié en droit de l’Université Laval (à Montréal), et admis au Barreau à 21 ans, Raoul Dandurand se signala vite comme orateur réputé et organisateur politique redoutable. Rien d’étonnant que dès l’âge de 35 ans il était nommé au Sénat, par sir Wilfrid Laurier. Ministre d’État sans portefeuille, leader du gouvernement au Sénat, il fit partie de tous les cabinets de Mackenzie King, de 1921 à 1942 et présida le Sénat de 1905 à 1909. Ancien président de la Banque d’Épargne de la cité et du district de Montréal, le sénateur Dandurand était également versé en questions financières et en commerce international. Il est le fondateur du Collège Stanislas et siégea au Conseil de l’Université de Montréal. Madame Dandurand, née Joséphine Marchand, fille d’un premier ministre du Québec, était une femme de lettres et une journaliste de renom. Elle fit honneur à son époux à l’étranger, comme au pays. Ils eurent une fille, Gabrielle (décédée), et trois petits-enfants qui vivent à Montréal. La famille aimait passer l’été à l’Île d’Orléans, à Ste-Pétronille.

Le sénateur était de toutes les grandes luttes de son époque, que ce soit l’instruction obligatoire, le français en Ontario, le mouvement impérialiste, la guerre des Boërs, T’immigration, etc. Confident de Laurier, il devint vite conseiller de King pour le Québec, un peu comme l’était Ernest Lapointe. C’est le profil international du sénateur Dandurand que nous voulons esquisser ici, en résumant le rôle qu’il a joué à la Société des Nations, tribune qu’il considérait — avec Mackenzie King d’ailleurs — comme idéale pour affirmer et consolider l’indépendance du Canada.

Élu président de la Société des Nations

Le sénateur Dandurand était un voyageur infatigable (on le lui reprochait parfois), et presque chaque année il avait pris l’habitude de se rendre en Europe. En 1900, il représentait le Canada à l’Exposition universelle de Paris et en 1909, il dévoilait le monument de Montcalm en France. Peu avant, Laurier l’avait dépêché à Rome pour éviter la renaissance au Canada des luttes politico-religieuses de la fin du XIXE siècle. En 1908, il réussit à aplanir les difficultés qui faisaient obstacle à l’adoption, par le Sénat français, du premier Traité de commerce négocié avec Paris. Fidèle aux réunions annuelles de l’Union interparlementaire pour la paix, il avait connu bon nombre d’hommes d’État et de diplomates européens. Ainsi, il comptait parmi ses amis des personnalités comme Gabriel Hanotaux, André Siegfried, la comtesse de Noailles, Poincaré, Wilson et Aristide Briand. C’est pourquoi, lorsqu’il arriva à Genève, en 1924, pour y diriger la Délégation canadienne à l’assemblée de la Société des Nations (SDN), il n’était pas un nouveau venu; ses amis européens l’y attendaient. À peine un an plus tard, il était élu président de l’Assemblée de la Société des Nations, un honneur insigne non seulement pour sa personne mais également pour le jeune et lointain pays qu’il représentait à Genève.

C’est à un banquet offert par le premier ministre de France en 1925, M. P. Painlevé, que le sénateur reçut confirmation que son nom était mentionné comme future président de l’Assemblée de la SDN. En effet, un billet circulait aux tables sous la forme suivante: « Demain, l’Assemblée choisira comme président un « Canadien Pacifique ». Il y avait là quelqu’un qui connaissait notre système ferroviaire et aussi les efforts déployés par M. Dandurand pour la paix. Le lendemain, le sénateur, alors âgé de 63 ans, était élu sans difficulté et avec l’appui de l’Angleterre. Dans son premier discours comme président de la SDN, le sénateur parla de l’ascension du Dominion vers l’indépendance et du principe d’égalité proclamé dans l’Empire. Il voulait éviter toute équivoque à ce sujet et il contribua ainsi à l’affirmation du statut international du Canada.

Parfait bilingue, c’est en anglais et en français qu’il s’adressait à la SDN. À ceux qui n’arrivaient pas à déceler s’il parlait français avec un accent normand, charentais, picard, méridional, etc., il citait cette jolie pensée de son ami Édouard Montpetit : « Vous êtes tous dans la vérité, car les Canadiens français ont toute la France sur les lèvres ». Toujours il s’assurait de parler au nom de tout le Canada. Dans un discours qu’on lui avait préparé comme président, on le faisait parler au nom du Canada de langue française uniquement. Il s’insurgea, biffa le passage parce que, dit-il, « je représentais à Genève un pays aux trois quarts anglophone et le pays tout entier ».

L’entrée du Canada au Conseil

En 1927, la question se posait à savoir si le Canada prétendrait à un siège devenu vacant au Conseil de la SDN, l’organe central de l’organisation. Le premier ministre King avait eu quelqu’hésitation de poser la candidature du Canada au Conseil, car il craignait que nos obligations n’en fussent accrues dans le maintien de la paix en Europe. Le sénateur Dandurand lui représenta qu’au contraire le Canada serait, au Conseil, en meilleure posture pour faire valoir ses propres intérêts et éviter d’être gêné par des décisions auxquelles l’Angleterre, membre permanent du Conseil, aurait adhéré. L’influent ministre Ernest Lapointe appuya à fond la position du sénateur. L’arrivée d’un premier dominion au Conseil (qui ne comptait que 14 membres) serait un évènement de taille. Le rejet, par l’Angleterre, deux ans plus tôt, de l’arbitrage obligatoire des différends entre États, avait mécontenté la plupart des délégués à SDN.

Dandurand estimait donc que si le Canada voulait obtenir un siège au Conseil, il devait se dissocier de la défaveur dans laquelle se trouvait alors l’Angleterre. C’est pourquoi il mit en lumière l’attitude constante du Canada en faveur de l’arbitrage obligatoire, ce qui contribua certes à faire pencher la balance de son côté. Le sénateur fit valoir également auprès des délégations que le Canada était prêt à servir au Conseil et qu’il y « apporterait un esprit de très grande indépendance, car il n’avait aucun problème à lui soumettre qui l’intéressât directement ou indirectement » et que, pour marquer son appréciation, le Canada s’y ferait représenter par un ministre. En outre, le Canada apporterait au « Concert des Nations » une voix extra-européenne américaine qui lui manquait (depuis la lamentable défection des États-Unis).

C’est ainsi que grâce à la persévérance du sénateur et à sa logique incontournable, le Canada fut élu au Conseil par 26 voix (contre 23 pour la Grèce, et 14 pour le Portugal). Tout un triomphe pour la jeune diplomatie canadienne et pour l’affirmation de la personnalité internationale du Canada! Le sénateur croyait bien que la Grand-Bretagne avait naturellement voté (le vote étant secret) pour le Canada, ce dont doutait l’allié du Canada, le délégué de l’Irlande qui avait dit à Dandurand: « Vous ne la connaissez pas comme nous, la perfide Albion »!

L’hégémonie diplomatique anglaise prend fin

L’Angleterre, elle, était membre permanent du Conseil de la SDN. Le Canada, par la voix du sénateur n’admettait pas que le délégué anglais parlât au nom du Canada dans cette haute instance. Pour le sénateur, « il était important, que le Canada dès les premières années de sa présence à Genève, habituât la Grande Bretagne à la pratique de l’égalité entre les nations soeurs du (tout nouveau) Commonwealth ». Le Canada n’était pas isolé dans cette position; l’Irlande et l’Afrique du Sud l’appuyaient, mais l’Australie et la Nouvelle-Zélande craignaient que l’attitude de Dandurand n’entraînât la fin de l’Empire. La Conférence impériale de 1926 lui donna raison et aucun État membre du Commonwealth ne pourra plus dorénavant représenter un autre membre à Genève, ou ailleurs. L’élection du Canada au Conseil fit dire au délégué anglais, sir Austen Chamberlain, fervent émule du sénateur : « Je dois reconnaître que je ne pourrai plus parler au Conseil au nom de l’Empire ». L’hégémonie de la diplomatie anglaise sur les dominions prenait fin. Beaucoup de chemin avait été parcouru depuis le Traité de Versailles alors que le Canada avait contresigné cet instrument en retrait, après la signature anglaise et sous le titre de l’Empire britannique.

À Genève, le délégué anglais convoquait régulièrement les délégués des dominions dans le but d’arrêter une politique commune. Par déférence, l’Australie et la Nouvelle Zélande n’exprimaient guère de dissidence. Le Canada, au contraire, n’hésitait pas à exprimer librement ses vues; la position anglaise en était parfois modifiée. C’est ainsi que, grâce en bonne partie au tact et à la fermeté du sénateur Dandurand, les réunions des « britanniques » glissèrent de la concertation presqu’obligatoire à la simple consultation, chacun des dominions restant libre de prendre position comme il l’entendait à la SDN.

Fervent promoteur de l’arbitrage obligatoire

Deux autres grandes causes ont particulièrement marqué l’action du sénateur à la SDN : celle de l’arbitrage obligatoire des différends et celle des minorités opprimées en Europe.

Il connaissait déjà les vertus apolitiques de l’arbitrage obligatoire, puisqu’au début du siècle le président des États-Unis l’avait nommé arbitre international selon les termes du Traité de paix avec le Brésil. Quand la SDN déclara la guerre « hors la loi », Dandurand s’en était réjoui. S’il exprima des réserves, ce ne fut pas par isolationnisme mais parce qu’il craignait que le Canada ne fût précipité automatiquement dans un conflit lointain où l’Angleterre serait entraînée pour défendre ses propres intérêts (et non ceux de l’Empire tout entier). Il fit porter ses efforts sur la nécessité du règlement pacifique des différends entre États par l’arbitrage ou le recours obligatoire à la Cour permanente de Justice, récemment créée par la SDN (toute une innovation dans la société des États farouchement jaloux de leur souveraineté). Pour lui, la guerre ne pouvait être abolie qu’à ce prix.

En 1924, on s’occupait à rédiger le Protocole de Genève en vue de « boucher les fissures par lesquelles pouvait passer la guerre ». Cet instrument « révolutionnaire » se fondait sur l’arbitrage obligatoire, la sécurité collective et le désarmement. Dandurand était favorable au Protocole mais craignait que les sanctions militaires et économiques prévues contre tout pays agresseur éventuel soient fort lourdes pour le Canada, si éloigné de la scène européenne. Son discours du 2 octobre 1924 est resté célèbre à ce sujet, en particulier cette phrase souvent citée : « Me sera-t-il permis d’ajouter que, dans cette association d’assurance mutuelle (il faisant allusion au nouveau mécanisme de sécurité collective) contre l’incendie, les risques des États ne sont pas égaux. Nous (le Canada) habitons une maison à l’épreuve du feu, loin des matières inflammables (i.e. les problèmes européens)… » et c’est pourquoi le Canada exprimait des réserves au sujet d’un engagement d’aide militaire automatique en cas de conflit local en Europe. C’est ce qui amena le Canada à refuser d’adhérer au Protocle tout en indiquant clairement qu’il approuvait fortement les principes de l’arbitrage obligatoire et du désarmement.

Champion des droits des minorités ethniques en Europe

Un autre domaine où le sénateur apporta une grande contribution à la paix fut celui des droits des minorités ethniques en Europe. Les nouvelles frontières tracées par le Traite de Versailles avaient laissé quelque vingt-cinq millions d’Européens enclavés dans des États où ils ne se sentaient pas chez eux. Par exemple, la Transylvanie, anciennement Hongroise, avait été attribuée à la Roumanie. Pour accorder aux minorités une certaine protection, les Alliés avaient rédigé une clause qui devait former le statut officiel de ces minorités, statut qui était souvent bafoué dans les pays auxquels les traités l’imposaient. L’application de ce statut des minorités était confiée au Conseil de la SDN. Toutefois, les minorités n’avaient pas le droit de saisir directement le conseil et devaient s’en remettre au bon vouloir d’un État tiers pour assurer la tâche odieuse de dénoncer le gouvernement du pays où une minorité s’estimait lésée dans ses droits. Pour le sénateur Dandurand, c’était là l’équivalent d’une fin de non recevoir des plaintes; il s’y opposa vigoureusement. La position officielle initiale fut donc assouplie par la création du « Comité des Trois » qui transmettait les plaintes des minorités aux gouvernements visés.

Le sénateur siégea sur bon nombre de ces Comités, et il y exerça une influence très significative. Pour lui, les problèmes des minorités devaient s’aplanir par la bienveillance et la générosité des gouvernements. « C’est ainsi seulement, disait-il à la SDN en 1928, que se fera l’unité nationale non pas dans l’assimilation, mais dans la diversité des races et des cultures ». Grâce à son action persévérence en faveur des minorités, il obtint une modification de la procédure qui donna aux minorités une meilleure possibilité de faire valoir leurs légitimes revendications. Grâce à la « résolution canadienne », les dossiers des minorités furent suivis plus sérieusement et avec plus de justice.

En se faisant le défenseur des droits des minorités, le sénateur Dandurand avait largement contribué à l’oeuvre pacificatrice de la SDN. On le félicita pour des initiatives que les États européens, divisés et méfiants, n’auraient pas pu prendre. « Vous avez l’avantage, lui répétait-on, de ne pas être de ce continent-ci et d’être apparenté à la Grande-Bretagne et à la France. C’est ce qui vous a protégé contre les coups, car on n’osait pas mettre en question votre bonne foi ».

Le rôle de la Société des Nations

Fervent partisan de la Société des Nations, Dandurand devait lutter souvent à Ottawa pour que ses collègues du cabinet s’y intéressent un peu. Il avait partagé l’euphorie des premières années de l’organisation. S’il constatait que les grandes puissances dominaient à Genève, il voyait également qu’un mouvement de plus grande indépendance se dessinait chez les petites nations, mouvement qu’il appuyait fort habilement. En outre, il avait bien compris l’importance de cette tribune pour donner au Canada la place qui revenait à un État souverain. Ayant pressenti les conséquences de la montée hitlérienne, il avait écrit : « Bien qu’apparemment désarmées, l’Allemagne est pour la paix, la plus grande menace ». Sa désillusion fut amère de voir la SDN sombrer dans l’impuissance, impuissance qu’il attribuait en partie, à « l’égoïsme de l’Angleterre retranchée dans son isolationnisme » et à la « trahison des États-Unis » resté en-dehors de l’Organisation internationale. Le visionnaire qu’il était avait pressenti la Communauté européenne lorsqu’il prédisait que « les frontières européennes deviendront inoffensives lorsqu’elles seront devenues invisibles ».

L’ouverture de missions diplomatiques à Paris et à Tokyo

En dehors de la SDN, le sénateur Dandurand contribua à l’affirmation de la souveraineté du Canada en obtenant, par l’intermédiaire du Foreign Office, l’ouverture, en 1928, des deux premières missions diplomatiques canadiennes hors de Washington (1926), i.e. celles de Paris et de Tokyo. À noter que c’est le sénateur Dandurand qui encouragea des jeunes comme Jean Désy, Pierre Dupuy, Léon Mayrand et d’autres à se lancer dans « l’aventure » de notre diplomatie naissante.

Le sénateur Dandurand, doué d’une grande culture, était un homme distingué, affable et « jamais ministre qu’en traitant» (pour lui appliquer l’une des consignes que donnait Talleyrand aux ambassadeurs). Ce gentilhomme d’une autre époque, d’une grande vitalité, s’éteignait à Ottawa, à l’âge de quatre-vingts ans, le 11 mars 1942, après avoir prononcé, le jour même, un long discours à la Chambre haute. Les témoignages élogieux qu’il reçut dans la presse ainsi qu’à l’Assemblée législative du Québec comme au Parlement d’Ottawa, vinrent s’ajouter aux funérailles d’État qui lui furent offertes à Montréal. Le premier ministre King disait de lui : « Je n’aurais jamais pu avoir un ami plus loyal et plus intime ». L’oeuvre diplomatique remarquable de ce grand nationaliste canadien, doublé d’un internationaliste convaincant, a tout pour inspirer et motiver les jeunes qui aujourd’hui se destinent aux relations internationales.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 7, No. 3 (1990), pp. 16–19. Lire le reste de ce numéro →

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