bout de papier, Vol. 7, No. 2 (1989), pp. 40–41

La grande illusion par Alain Minc (Bernard
Grasset Paris 1989), 365 pp., $20.00.

Compte rendu par J.E. Ghislain Hardy

Né en 1949, Alain Minc est à la fois industriel et journaliste, chef d’entreprise et intellectuel. La grande illusion qu’il dénonce est celle de croire que « 1992 » — année-clairon du parachèvement du marché commun — suscitera l’unité économique des douze membres de la communauté européenne, que cette unité économique façonnera l’unité de la société, que de l’unité de la société naîtra l’unité politique, puis l’unité militaire, et qu’ainsi se fera l’Europe, sans drame ni tension. Il qualifie cette confiante expectative de sympathique illusion, de fol espoir, de mythe, ou de leurre, suivant le contexte de son argumentation.

Pour Minc, la mise en place du grand marché ne répond à aucune des tendances stratégiques profondes qui travaillent l’Europe occidentale, laquelle tourne ses regards et projette ses aspirations d’avenir de plus en plus vers l’Europe continentale de l’Atlantique à l’Oural. « L’Europe occidentale, rappelle-t-il d’entrée de jeu, ne vient pas du fond des âges. Née avec le rideau de fer, elle risque, comme réalité stratégique, de disparaître avec lui. » À preuve de sa précarité et de l’incertitude de son devenir:

• Le découplage stratégique entre l’Europe occidentale et les États-Unis, désormais reconnu comme une donnée indéniable de part et d’autre, signale le passage du système de sécurité atlantique à un système de sécurité continental encore indéfini.

• Les États-Unis, par vocation historique isolationnistes et pacifistes, sont inévitablement appelés, à plus ou moins brève échéance, à se retirer du continent européen. La présence militaire américaine en Europe s’étiolera au fil des années, jusqu’au jour où la dynamique du désarmement y mettra définitivement fin. Minc entrevoit que, militairement, les Etats- Unis se désintéresseront de plus en plus de l’Europe, comme d’ailleurs des pays du Pacifique, et se replieront vers l’Amérique du Nord en imbrication croissante avec le Canada et le Mexique.

• L’Allemagne fédérale, longtemps le meilleur élève de la classe atlantique, petit à petit retrouve sa place traditionnelle au sein de la Mittel Europa, aux plans économique et culturel, sinon pleinement encore aux plans politique et stratégique. Les sociétés civiles de la RFA et de la RDA multiplient leurs relations, s’imbriquent et se ressemblent chaque jour davantage. Condition du rapprochement inter-allemand et de la renaissance d’une nation allemande, à la rigueur en plusieurs états, la soviétophilie monte en flèche aux dépens de l’américanophilie de l’après-guerre. Il devient ainsi de plus en plus difficile pour la République fédérale de se lier à l’Ouest au point de perdre toute liberté à l’Est.

• La force de frappe française, complexe Maginot qui crée l’illusion de la sécurité absolue pour le sanctuaire national, risque de mener la France à l’isolationnisme et de faire basculer l’Allemagne toujours plus irrécupérablement vers le Centre de l’Europe, à la recherche de sa propre sécurité dans un nouvel équilibre continental. Afin de freiner cette dérive de l’Allemagne, de maîtriser l’édification de I’« Europe, notre maison commune » si chère aux soviétiques, et de prévenir la finlandisation de l’Europe occidentale dans ses murs, la France ne devrait-t-elle pas, se demande fiévreusement Minc, tenter d’arrimer l’Allemagne fédérale en lui accordant formellement sa garantie nucléaire et en l’assurant qu’advenant un conflit en Europe, elle serait prête à l’utiliser de manière à forcer le couplage stratégique américain?

• La Grande-Bretagne pourrait aussi, en principe, mettre sa force nucléaire au service de l’Europe. Elle ne pourrait le faire cependant qu’avec l’accord des Etats-Unis qui détiennent un véto mi-juridique, mi-technologique sur son emploi. En s’accrochant au statu quo, c’est-à-dire au rôle de force supplétive de cette des États-Unis, elle s’évacue de la construction européenne et de l’équilibre continental en train de prendre forme.

• Avec la pérestroïka et sa diplomatie de mouvement, l’Union soviétique est devenue imprévisible. Pour tenter d’en percer le voile et d’en prévoir l’acheminement probable, l’auteur examine, à la lumière des objectifs historiques et des aspirations classiques de Moscou, trois scénarios : la poursuite d’une libéralisation ordonnée, ou despotisme éclairé; le retour à l’ordre ancien, ou restauration, à la suite d’un débordement incontrôlable; une libéralisation authentique, ou révolution tranquille, dont la dynamique engendrerait une Europe véritablement nouvelle. Minc n’arrive pas à croire à ce dernier mirage : pour sa part, la pérestroïka visera avant tout à accélérer la dérive continentale, à inciter l’Occident à bouger sur l’essentiel, l’Orient se limitant à bouger sur l’accessoire. Minc conclut la première partie de sa dissertation en affirmant que 1992 ne changera rien à la carte géo-stratégique de l’Europe et n’aura en soi aucun effet sur la dérive du continent. Avec la même clarté, la même assurance doctrinale, la même fougue, il entreprend dans une deuxième partie intitulée « 1992 ou le leurre » de faire ressortir à la fois les avantages mobilisateurs et économiques certains du grand marché, mais aussi ses lacunes et ses insuffisances en tant qu’instrument de la construction d’une Communauté européenne intégrale.

Les plus exaltés de ses adeptes attendent du grand marché et de la déréglementation généralisée qui lui donnera naissance, un véritable miracle de croissance, de productivité, d’économies, d’emplois, de dynamisme. Mais si 1992 suscite aujourd’hui un enthousiasme unanime, point n’est besoin d’être grand clerc pour anticiper les tensions à venir : entre les pays gagnants et les pays perdants, entre les activités en croissance et les activités en perdition, entre les consommateurs et les agriculteurs, entre les employés des services en expansion et les salariés des industries en régression, entre le secteur exposé à la concurrence internationale et le secteur abrité. Il faudra bien que tôt ou tard les responsables politiques interviennent pour réguler le marché et en compenser les excès.

Pris en lui-même, le grand marché n’est guère plus, pour Minc, qu’une vaste zone de libre-échange sans stature économique propre, sans identité politique ni réalité stratégique. Comme seul instrument de réalisation de l’Europe, il connaîtra rapidement ses limites. Au plan économique, cette « symphonie inachevée » exigerait que la Communauté européenne se dote tôt ou tard d’une monnaie commune, d’une politique macro-économique intégrée, d’un régime de péréquation entre les pays et les régions riches que le marché enrichira davantage, et les pauvres qu’il continuera à appauvrir, et d’une philosophie vis-à-vis du monde extérieur. Pour des raisons de tradition et de politique nationale enracinées, que Minc regrette, la Grande-Bretagne et l’Allemagne en particulier montrent peu d’intérêt pour de telles mesures, quand l’une ou l’autre ne s’y oppose pas ouvertement.

Minc termine son étude par un décalogue d’exhortations qu’il adresse d’abord à la France, mais indirectement aussi à l’Allemagne, qui vise à les inciter à poursuivre et à accélérer, dans une union de plus en plus étroite et avec un sens aigu de l’urgence de la mission à accomplir, la construction européenne, non seulement économique mais dans toutes ses dimensions : sociale, culturelle, politique, militaire, juridique.

La présente schématisation des grands thèmes politico-stratégiques et économiques que développe Alain Minc ne rend pas justice à la richesse et à la densité de sa documentation, à la perspicacité et à l’acuité de ses commentaires, à l’ampleur et à la profondeur de son analyse. Oeuvre d’un observateur professionnellement et intellectuellement engagé, « La Grande Illusion » mérite d’être lue et méditée par ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’Europe et se préoccupent des implications qu’elle comporte pour la politique étrangère et militaire du Canada.

Voir les pages numérisées d’origine →

Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 7, No. 2 (1989), pp. 40–41. Lire le reste de ce numéro →

Partagez cet article / Share this article

Facebook
Twitter
LinkedIn
Email