bout de papier, Vol. 7, No. 2 (1989), pp. 30–31

Un Diplomate

par Yvon Beaulne

George Ignatieff figure parmi les grands commis de l’État qui, depuis les années quarante ont établi à l’échelle mondiale la réputation de notre pays en tant que missionnaire de la paix et du progrès. Lester B. Pearson lui avait ouvert les portes du ministère des Affaires extérieures et avait guidé ses premiers pas dans la carrière où il devait s’illustrer. Il a été mêlé aux grands événements de la guerre et de l’après-guerre. Il a occupé des postes prestigieux où il a eu l’occasion de faire valoir ses dons exceptionnels.

C’était la belle époque, ainsi qu’il l’a rappelé dans ses mémoires : le Canada victorieux prenait rang, dans l’occupation de Berlin en 1945 aux côtés du Royaume-Uni, de la France, des États-Unis et de l’Union soviétique; il se transformait peu après en pourvoyeur d’outillage et de fonds à l’Europe en pleine reconstruction et aux autres continents en voie de développement. Dénué d’ambitions territoriales et d’appétit de conquête, serviable et généreux, il jouissait d’une cote d’amour. On écoutait ses porte-parole, on prisait leur avis.

C’est à l’Organisation des Nations-Unies que George Ignatieff s’est fait un nom. Son rôle au Conseil de Sécurité, surtout en ce qui a trait au règlement du conflit au Moyen- Orient en 1967, l’a mis en vedette et lui a valu les plus hautes distinctions. Pourtant, aimait-il à répéter, l’efficacité d’un ambassadeur à l’ONU dépend moins de son éloquence à la tribune que de son habileté à susciter des accommodements à huis clos. Dès son arrivée à New York, il avait pris soin de déménager à deux pas de l’Assemblée générale. La nouvelle mission était facile d’accès et abritée des oreilles indiscrètes. Elle devint bientôt un centre permanent d’entretiens confidentiels pour les délégués des quatre coins du monde. Je crois qu’elle l’est encore. En tous cas, cette location m’a grandement servi durant ma mission. En janvier 1969, en effet, j’avais l’honneur de succéder à George Ignatieff, qui était parti pour Genève où il devait représenter le Canada à l’Office européen de l’ONU, au Comité du Désarmement et au Comité de l’Accord général sur les Tarifs douaniers et le Commerce.

George Ignatieff and Lester B. Pearson, Lake Success, NY. 1948.
George Ignatieff and Lester B. Pearson, Lake Success, NY. 1948.

Quelques mois plus tard, il revenait au Siège de l’ONU en tant que membre de la Délégation du Canada à l’Assemblée générale, passant en quelque sorte sous mes ordres dans un cadre où il avait commandé. Ce renversement qui aurait pu donner lieu à de l’aigreur entre nous, ne fit que renforcer notre amitié. «Ce Slave émotif» comme il se décrivait lui-même, débordait dans le privé d’humour, de chaleur et de cordialité, sous des dehors de gentleman anglais qu’il avait adoptés dans des maisons d’enseignement de Toronto et d’Oxford. Haut de taille, le port altier, il manifestait une autorité naturelle dans ses manières et ses propos. Au cours d’un déjeuner en son honneur où j’étais convié, le Secrétaire général U Thant demandait à son voisin de table, l’ambassadeur soviétique Jakob Malik, si ce dernier s’entretenait ordinairement en russe avec son collègue canadien. «Oui et nous nous entendons parfaitement» réplique M. Malik, «Encore qu’il emploie des tournures un peu démodées. N’oubliez pas que son grand-père appartenait à une classe qui opprimait le mien!»

En bon diplomate, George Ignatieff était très sensible à la qualité de la langue. Le premier, il a fait des représentations à U Thant au sujet de la détérioration des services en français à l’ONU, représentations que j’ai renouvelées après lui et qui ont poussé le Secrétaire général à renflouer ces services en recrutant au Canada des fonctionnaires francophones. C’est donc en partie grâce à George Ignatieff que le français s’est retrouvé sur un pied d’égalité avec l’anglais, où l’avait placé la conférence de San Francisco.

«S’il est impossible d’éviter les disputes,» disait-il, «cela ne signifie pas que nous devons renoncer à les résoudre méthodiquement. Il s’agit d’abord d’en arriver à un modus vivendi, c’est-à-dire un compromis pratique en attendant un règlement définitif. Dans cette quête d’un modus vivendi, les qualités les plus souhaitables sont le bon sens, le pragmatisme et une vision de l’avenir. Tous ces traits tendent à unir, plutôt qu’à diviser.»

L’amabilité, la bonne renommée, la droiture, voilà les petites vertus d’un ambassadeur. Il les possédait ainsi que les qualités éminentes qui lui assurent une place de choix dans l’histoire de la diplomatie canadienne. Sans insister, je voudrais seulement citer quelques traits attachants de cet homme d’idéal et de probité : son doigté, sa perspicacité, sa ténacité, sa patience, sa compassion pour les victimes de bouleversements politiques et de catastrophes militaires.

Au moment de sa retraite, George Ignatieff déplorait qu’aux yeux des nouveaux dirigeants du ministère des Affaires extérieures l’art du vendeur semble l’emporter sur celui du conciliateur et que l’habile gestionnaire soit préférable à l’honnête homme. Les survivants de l’âge héroïque sympathisent avec lui. Dans son autobiographie, il s’est appelé «un colporteur de paix». C’est un titre trop modeste. À mon avis, il reste un «artisan de la paix», digne des bénédictions de l’Écriture.

A Peace-Monger

by Geoffrey Pearson

My last memory of George Ignatieff was of George surrounded by half a dozen Soviet Students at a Quaker camp for young people north of Toronto in the summer of 1988. They had come as guests of the Quakers for their first visit to a Western country and were surprised and delighted to find there a person who could tell them stories in Russian about the last days of the Tsar, stories which they had certainly not heard in their homeland. I was reminded that, when George came to Moscow in July 1983 with his son Michael, partly in order to do research on family history, he was treated with the greatest respect; not only, one sensed, because he was a “peacenik”, “, but because he was descended from Russian nobility. Of the five Ignatieff brothers, George appears to have been the only one to have returned to the Soviet Union, once in 1955 in an official capacity, and again in 1983. He did not let his dislike of the regime influence his deep belief in the need to find better ways of living peacefully with the USSR.

George was a large man, both physically and mentally. He was one of that remarkable group of people who joined External Affairs during or just after the war, and who, like some of them, never quite fitted into the comfortable chairs of officialdom. This did not matter as long as Canada was at the centre of events and George was there too. But, after the advent of the Trudeau government, the international ideals for which he stood seemed to have lower priority, especially in regard to disarmament, an area of policy to which Howard Green had given prominence and which George had come to put at the top of his own interests. It was not too surprising, therefore, that George should leave the Department in 1972 to take charge of Trinity College in Toronto, and, later, to become Chancellor of the University.

Once freed from the chains of official discretion George joined the ranks of the “peace-mongers”,, somewhat to the discomfort of his former colleagues who could hardly claim he was ignorant of either policy or process. Carefully at first, and then with growing urgency, he took up the cause of nuclear disarmament and, as a consequence, of a policy of nuclear nonalignment for Canada. During the Reagan years he became a major spokesman for the “peace” movement and certainly contributed to the public anxiety which impelled the Trudeau peace initiative in 1983. John Turner, in his brief tenure as Prime Minister, offered him the job of Ambassador for disarmament, which he accepted on condition that he have direct access to the Cabinet, which he expected to share his general views. I wonder how long he would have lasted in that job if the Liberals had won the election? Instead, George took on the Presidency of Science for Peace and became a well-known figure at Pugwash Conferences around the world.

But George Ignatieff was too warmblooded and warm-hearted ever to be a single-minded disciple of the one and only truth, at least in politics (he was always a devout member of the Russian Orthodox Church). He never let policy disagreements interfere with friendship and he remained a good companion for all those who knew him. Perhaps it was his Russian ancestry that gave him the skills of the raconteur, of which he was a master and which his memoirs reflect. I remember, in particular, his tale of the Ontario farmer whom he took to see the Minister of Agriculture in Belgrade where George was serving in the late 50’s. The farmer was raising pigs for sale and in order to demonstrate his product he pointed to the Ambassador: “look at those thighs and back” he said; “That’s a good straight side of bacon and that’s a good ham. I promise to deliver you just a thing like this”. “I never expected,” George would conclude, “to model a pig as part of my diplomatic career.”

Geoffrey Pearson joined External Affairs in 1952 and served as Ambassador to the USSR from 1980-83. He was the Executive Director of the Canadion Institute for Inter-

View the original scanned pages / Voir les pages numérisées →

Originally published in / Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 7, No. 2 (1989), pp. 30–31. Read the rest of this issue / Lire le reste de ce numéro →

Partagez cet article / Share this article

Facebook
Twitter
LinkedIn
Email