bout de papier, Vol. 7, No. 2 (1989), p. 2
Lors d’une récente réunion, un de nos collègues, pince-sans-rire, a déclaré que la crise qui secoue à l’heure actuelle le Ministère peut se résumer par « P et P »”. Non, il ne parlait des Priorités et de la Planification, quoique l’on aurait sans aucun doute beaucoup à dire sur les problèmes dans ce secteur, à tous les paliers du Ministère. Ce dont notre éloquent collègue voulait parler, c’était plutôt d’une crise de Papier et de Personnes.
Papier est le terme qu’il a utilisé par euphémisme pour englober le malaise administratif qui s’est traduit par des photocopieuses et des salles de bains sans papier, par le nonremplacement de tapis si taché et si usé à la corde que même l’Armée du Salut l’aurait refusé, par des ascenseurs fonctionnant à la vitesse de chauffards du dimanche dans la Gatineau, et qui semble tenir mordicus à découvrir précisément combien de personnes peuvent être entassées comme des sardines dans l’immeuble Pearson. On semble s’attendre à ce que les installations physiques du Ministère fonctionnent avec très peu de maintenance ou de perfectionnement. De telles questions revêtent beaucoup d’importance pour ceux et celles d’entre nous qui travaillent à l’immeuble Pearson, mais elles ne sont manifestement pas du genre de celles sur lesquelles se fonde la politique extérieure.
Les personnes sont la principale ressource du ministère des Affaires extérieures. Pourtant, tout comme les installations physiques du Ministère, on s’attend à ce que les personnes fonctionnent avec peu de maintenance et de perfectionnement.
La question n’a jamais été si intensément illustrée que lors du récent concours de recrutement de nouveaux agents du Service extérieur au niveau FS1 et FS2, plutôt qu’au niveau d’accès FS1-P. Ce recrutement avait pour prémisse que les agents déjà au sein du Ministère n’ont pas les compétences ou l’expérience voulues pour doter les postes créées. Le Ministère avait besoin d’attirer les «bonnes » personnes en offrant des traitements et un échelon plus élevés dans l’échelle de l’avancement. Bien qu’il s’agisse là d’une prérogative de la direction, le message que cette dernière a ainsi passé à ceux et celles qui oeuvrent déjà dans le service est particulièrement démoralisant. Pourquoi?
Le concours au niveau d’accès au Service extérieur, malgré tous les problèmes qu’il entraîne au chapitre de la permutabilité, de l’emploi des conjoints et des faibles taux d’avancement, n’en continue pas moins d’attirer un très grand nombre de postulants de fort calibre. Quelque 3400 ont subi l’examen, l’année dernière. Un grand nombre des personnes qui ont accepté des offres au fil des ans menaient d’autres carrières — avocats, fonctionnaires ou académicies; la plupart y ont accède vers la fin de la vingtaine et le début de la trentaine; et nombre d’entre eux ont accepté d’importantes diminutions salariales pour y accéder parce que, à ce qu’on leur avait dit, le seul moyen était de commencer au bas de l’échelle. Il est peu probable que cette perte soit jamais recouvrée dans les gains pour l’ensemble de la carrière, mais l’intérêt pour la politique extérieure du Canada et le travail en milieu international l’ont l’emporté pour la plupart d’entre eux sur les considérations financières.
Le recrutement d’un groupe de généralistes au sein de la filière Commerce aux niveaux FS1 et FS2 tourne en risée le prix qu’ont payé la plupart des agents actuels pour faire partie intégrante du Service extérieur. En outre, il ne tient pas compte de la « formation » que vaut des années de travail au sein du Service extérieur et de la valeur de cette expérience. Ces recrues devront passer par une courbe d’apprentissage semblable à ceux et celles qui accèdent au Service au bas de l’échelle —-apprendre comment le Ministère fonctionne, apprendre comment acheminer des propositions à travers le mécanisme de l’État, obtenir de l’expérience dans le contexte général de la politique extérieure afin d’acquérir du discernement, apprendre de quelle manière les autres pays réagissent aux événements et aux propositions et comment obtenir leur appui, obtenir de l’expérience de première main pour ce qui est de faire affaires avec un autre pays, etc. C’est principalement à cause de la formation pratique que le Service extérieur est, depuis ses tout débuts, un atelier protégé auquel on n’accède qu’au bas de l’échelle. Il est difficile de comprendre ce que ces recrues apporteront de plus au Service extérieur que les recrues de fort calibre au niveau d’accès. De même, il est difficile de comprendre pourquoi le Ministère a fermé les yeux sur les nombreuses personnes d’expérience au sein du Service qui sont mûres pour de l’avancement ou qui pourraient facilement occuper un poste à « un niveau inférieur à celui du poste ».
Cet exercice d’entrée latérale n’est qu’un exemple du manque de « soins et de motivation » que l’on donne aux personnes qui composent le Service extérieur. On nous a récemment tant rebattu les oreilles au sujet des nouvelles compétences dont on a besoin pour relever les nouveaux défis de la politique extérieure. Les personnes versées dans les questions environnementales, les questions macro-économiques, le droit commercial, le GATT, les droits de la personne, le commerce international de drogues et le blanchissage d’argent sont en forte demande. Pour y satisfaire, le Ministère s’est tourné vers les entrées latérales, les contractuels et les détachements. Les contractuels et les employés détachés apportent avec eux l’expertise requise à bref préavis et ils ne bouleversent pas l’intégrité du Service extérieur comme le font les entrées latérales. Toutefois, le Ministère ne déploie presque pas d’efforts valables pour garder son bassin de professionnels à jour et parfaitement apte à réagir aux priorités internationales qui ne cessent d’évoluer. Depuis plusieurs années maintenant, aucun budget n’est consacré aux congés de formation ou de perfectionnement. La conséquence de tout cela, c’est que les Ministère n’est plus au fait des courants actuels de pensée en matière de politique extérieure, de politique économique, de politique d’expansion et de politique commerciale dans les établissements d’enseignement et qu’il est incapable d’entamer avec les penseurs de l’heure un dialogue valable qui pourrait aboutir à des solutions ingénieuses à de difficiles questions de politique. C’est un fait que le Ministère encourage les agents à suivre des cours intensifs d’un ou deux jours en économie ou droits de la personne, ou l’art des compte rendus ou de la négociation. Toutefois, cela ne satisfait d’aucune façon la nécessité de disposer de connaissances spécialisées ou de tenir compte du contexte universitaire au sujet des nouvelles questions de politique extérieure. Si le Ministère désire évoluer au même rythme que le calendrier de la politique extérieure, il doit adopter une perspective à plus long terme et intégrer les congés de formation et de perfectionnement dans ses stratégies et son budget de gestion. Les ressources humaines du ministère des Affaires extérieures sont précieuses. C’est de ce bois que se chauffe la politique extérieure. Il y va de l’intérêt du Ministère de promouvoir et d’appuyer leur épanouissement professionnel.
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