bout de papier, Vol. 7, No. 1 (1989), p. 30

Parler de Bill Jenkins, c’est parler de quelqu’un à qui s’appliquerait le testament spirituel de Gogol : « Que chacun accomplisse son oeuvre… Ne soyez pas des âmes mortes, mais des âmes vivantes ».
Ma femme et moi avons fait connaissance de Bill et Liliane en 1967 au Pakistan, où ils nous avaient précédés en affectation (il est impossible de parler de Bill sans parler de Liliane, car ils formaient un couple qui se complétait remarquablement). Or c’est tout de suite leur vitalité d’âme qui nous a frappés. Poussés par une soif de voir, de connaître, de comprendre, ils nous entrainaient aussitôt sur les pistes de haute montagne les plus effrayantes, dans des jeeps louées, pour connaître Hunza; dans les déserts et oasis d’Afghanistan, pour connaître le spectacle des caravanes de nomades; dans les régions encore sauvages du “North-West Frontier Province” “, pour connaître le milieu des tribus pathanes; bien ailleurs encore. Et partout, inlassablement, interrogeant, notant sur calepin, écrivant, photographiant et sympathisant avec le monde environnant. D’autres avaient connu de telles expériences avec Bill et Liliane avant nous, d’autres les connaîtraient par la suite sur les routes et dans les villages et campagnes de l’Inde, du Bhoutan ou du Népal ou encore parmi les récifs de la Mer Rouge en plongée sous-marine.
Bien sûr, j’ai connu Bill Jenkins comme l’ont connu tous ceux qui ont travaillé de près ou de loin avec lui, en tant que fonctionnaire exigeant, sérieux, dévoué, ne comptant ni son temps ni sa peine, ayant profité pleinement de toutes les affectations pour agrandir, élargir ses connaissances et sa vision du monde. Il avait commencé en cela au Service des Délégués commerciaux du Ministère de l’Industrie et du Commerce, où il a fait brillamment carrière pendant quatorze ans, de Manille à Lima à Rome puis au Pakistan, avant de passer au Ministère des Affaires extérieures de l’époque. Au cours des vingt courtes années qui lui restaient à vivre, il s’est manifesté comme étant une des plus belles forces et valeurs de ce Ministère, que ce fût à Lagos, à la Nouvelle-Delhi ou, en tant qu’Ambassadeur, en Arabie Saoudite et à l’OCDE, ou encore à Ottawa en tant que Sous-secrétaire suppléant et Sous-ministre 30 bout de papier Vol. adjoint, en passant par le Bureau du Conseil privé et la Vice-présidence de l’ACDI.
Beau modèle que celui-là! Mais c’est aussi dans sa vie privée, indissociable de Liliane encore une fois, que Bill Jenkins était un modèle. Car ce grand commis de l’Etat se doublait d’un homme modeste, profondément attaché à ses enfants Joanne, Nicolas et Christopher, et n’ayant cesse d’apprendre. Apprendre fut tout d’abord apprendre le français, par amour pour Liliane (il le fit parfaitement, et cela bien avant l’époque des cours payés); apprendre encore l’espagnol et l’italien selon les affectations; apprendre, lui qui était un intellectuel jumelé à l’âme d’un artisan-artiste, à trouver un équilibre entre l’étude des dossiers, la négociation, les responsabilités de chef, et la besoin croissant de créer avec ses mains (une fois encore, c’était Bill et Liliane ensemble : elle créant avec la plume par ses livres, lui créant avec sa chambre noire par une oeuvre photographique remarquable); apprendre en ayant toujours à son chevet deux ou trois livres en cours, traitant de sujets parfois disparates dont il était curieux tous à la fois.
J’ai mentionné la création à deux. Bill et Liliane aimaient aussi créer ensemble leur cadre de vie. Partout où ils sont passés, ils ont construit, ou restauré, ou rénové. En Italie, c’était la construction de leur maison au bord de la mer. À Ottawa, c’était d’abord la restauration de fond en comble de leur maison de la rue Stanley, puis l’aménagement et la décoration de leur appartement de la rue Bay. À Paris, c’était la réfection, restauration et aménagement de leur appartement au-dessus des toits du quartier latin. Partout ailleurs, en affectation dans les maisons ou appartements du Ministère, ils rénovaient et décoraient toujours une pièce qui soit non seulement « leur coin à eux » mais qui soit aussi l’expression de leurs personnalités, oeuvre à laquelle Bill mettait beaucoup de la sienne propre.
Que ce soit dans la vie professionnelle ou privée, Bill Jenkins était resté remarquablement ouvert aux jeunes, aux collaborateurs ou camarades, et aux amis. Il était toujours à l’affût d’une nouvelle tendance, perspective ou orientation; on pouvait lui présenter une idée ou projet en étant sûr d’être écouté. Si le projet était réalisable, que cela fût celui d’un proche ou d’un collaborateur au travail, on pouvait compter sur son appui et son aide.
Tous ceux qui ont connu Bill Jenkins peuvent témoigner de sa profondeur de caractère, de son aptitude à l’affection, à l’amitié sincère. C’était un homme sans détours, sans calculs dans ses rapports avec son prochain. Ma femme et moi avons eu le privilège de passer de longs moments avec lui et avec Liliane, à plusieurs reprises au cours des mois qui ont précédé sa mort. Ce fut pour nous une leçon. Leçon de détachement de soi et d’abnégation, car ses propos avec nous portaient sur beaucoup de sujets mais pratiquement pas sur celui de son état de santé, jamais sur celui de sont sort. Leçon donnée par un esprit qui, aux portes de la mort, continuait de s’intéresser vivement à la politique canadienne, à la vie du Ministère et à celle des collègues, aux crises et tensions diverses de par le monde, et toujours aux êtres humains qui s’y trouvaient mêlés. Nous nous souvenons de son sourire, encore prompt à se montrer au cours de ces semaines terribles, sourire fait de compréhension, de charité, et du sens de l’humour qu’il avait gardé jusqu’à la fin. Oui, vraiment, tout sauf un âme morte! Et il a accompli son oeuvre.
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