bout de papier, Vol. 6, No. 4 (1989), pp. 8–9

Dessin : un homme à lunettes, assis à une table sous un parapluie ouvert, abrité de la pluie qui tombe dans la pièce.

On s’est beaucoup préoccupé ces dernières années du bien-être de nos employés à l’étranger et de celui de leurs familles. Les conversations abondent de témoignages sur des problèmes spécifiques ayant affecté des enfants, des conjoints ou des gens seuls à quelque mission. On comprend bien en revanche que le choix d’oeuvrer dans le service extérieur s’accompagnait de la conscience du fait que la vie n’allait pas nécessairement être aussi. confortable et chaleureuse que si on était resté chez soi, entouré à tout moment par les siens, au Canada même. Il faut reconnaître par ailleurs qu’au fil des ans beaucoup d’efforts ont été déployés pour améliorer les conditions de vie à l’étranger, notamment depuis la réaction très positive du gouvernement à plusieurs des recommandations de la Commission royale d’enquête sur les conditions de vie dans le service extérieur.

Quoi qu’il en soit, il arrive à l’occasion qu’un enjeu devienne plus prenant, soulève beaucoup d’interrogations et rassemble ou devrait à tout le moins rassembler spontanément autour de lui les membres du service extérieur. C’est le cas en ce moment des nouvelles règles devant régir à l’avenir la surface des logements du personnel à l’étranger. On a indiqué que dorénavant il y aura des types précis de logements selon qu’il s’agisse de familles avec enfant(s), de couples ou de personnes seules, ou plus communément appelées célibataires. Pour ces derniers, la barre a été étonnamment fixée bien bas : 90 mètres carrés (ou 968 pieds carrés) seraient ainsi tout l’espace auquel ils devraient avoir droit plus 5 mètres carrés dans les cas où le logement est aussi utilisé à des fins de programme, c’est-à-dire de représentation. Si l’on suit imperturbablement ce raisonnement, on pourrait avoir à une mission donnée trois employés du service extérieur logés de façon radicalement différente sans égard à ce qu’ils avaient choisi de s’offrir eux-mêmes à Ottawa lorsqu’affectés à la centrale ou à leurs responsabilités et obligations à la mission.

Il ne s’agit pas de nier le droit bien légitime des familles à élever leurs enfants dans un environnement approprié, soit une maison suffisamment spacieuse, complétée par un jardin, comme cela est accessible à la plupart des gens ici même au Canada. Ce qui est préoccupant au plus haut point dans les nouvelles dispositions, c’est que l’on semble méconnaître l’évolution sociale considérable des dernières décennies, et prendre pour acquis qu’une personne seule vit nécessairement dans un si petit espace. De plus en plus de gens vivent désormais seuls : les célibataires par choix (ou dépit!), des gens mariés dont le conjoint aura préféré rester au pays pour poursuivre sa carrière, des personnes séparées ou divorcées. Bref, les rangs actuels du service extérieur comprennent une proportion de plus en plus grande de personnes de cette catégorie, atteignant même, selon une estimation provisoire de l’APASE, un niveau de près de 50%. Or, les personnes seules, qu’elles l’aient toujours été ou, qu’en raison des circonstances de la vie elles le soient redevenues, vivent de nos jours de façon bien différente de celle des célibataires, beaucoup plus rares, d’antan. Elles ont très souvent leur propre maison, soit en banlieue, soit en rangée dans la ville même plus près de leur travail, ou encore un spacieux appartement, d’ailleurs de plus en plus souvent acheté que simplement loué. Il ne sera pas rare de les voir disposer en fait de l’équivalent de trois chambres à coucher aménagées à leur façon ou selon leurs besoins, de deux salles de bains et d’un espace vert attenant au logement, même si parfois restreint. À ceci s’ajoutera assez souvent l’accès à une piscine et à d’autres facilités devenues très courantes tels gymnases, saunas, terrains de tennis ou autres. Enfin, plusieurs ont ou partagent une résidence secondaire à la campagne. Bref, les gens ici ont de l’espace privé en abondance, s’accroissant habituellement avec leur âge et leur revenu, et un généreux accès à une espace public où ils puissent se sentir à l’aise et évoluer en toute tranquillité d’esprit.

On trouvera en fait de nos jours dans nos cités bien peu de gens seuls, au-delà de 30 ans, d’un niveau comparable à celui d’un agent du service extérieur 1 ou 2, confinés à un minuscule appartement pour tout espace vital. Or, c’est précisément ce que les nouvelles normes nous réservent, si elles sont effectivement mises en vigueur. L’incongruité de la chose est d’autant plus grande si l’on considère qu’à l’étranger, son chez soi devient plus important et plus central dans la vie de chacun, soit comme refuge si les conditions extérieures sont agressantes, inconfortables ou insécures, ce qui est de plus en plus le cas dans un nombre grandissant de capitales, soit comme outil même dans son travail : il est en effet illusoire de penser que toutes les responsabilités de représentation puissent s’accomplir autour d’un verre ou d’un repas au restaurant, les meilleures et plus utiles confidences ne s’obtenant pas naturellement dans des lieux publics et les personnes dont le contact est à cultiver s’attendant de toute façon à plus que cela.

Les nouvelles normes semblent hélas faire fi de tout cela même si sans doute inspirées d’un correct souci d’économie et d’une volonté d’abolir d’occasionnelles trop grandes distorsions entre la taille effective des ménages et celle des logements à l’étranger. Encore qu’un certain degré de distorsion soit plutôt en fait inévitable car des mêmes logements, acquis à long terme, seront appelés à loger tantôt plus ou tantôt moins de personnes selon la situation familiale des employé(e)s se succédant à une mission. Enfin, et c’est peut-être là où le bât blesse le plus, les nouvelles normes ne semblent pas tenir compte (du tout dans le cas des célibataires et pas suffisamment pour les autres) du fait que le coût du logement exigé aux employés à l’étranger est basé non seulement sur le nombre d’occupants, mais aussi le niveau de salaire, et donc la capacité de payer, c’est-à-dire le facteur sans doute déterminant dans les choix d’habitation que font les gens pour eux-mêmes au Canada. Ce critère du coût du logement à l’étranger en fonction du salaire serait donc, en principe, à revoir si l’on ne veut pas que les nouvelles normes, si elles sont maintenues, donnent l’impression de procéder d’une perspective purement économétrique mais incomplète, et dont les dommages sur le moral et la qualité de notre service extérieur ne tarderont pas à se manifester. On voit donc assez clairement que la taille de la famille ne saurait être le seul critère dans ce domaine. Les nouvelles normes prévoient d’ailleurs une surface légèrement plus grande dans le cas de deux personnes ou plus si le salaire est supérieur à un certain niveau; ne pas introduire une telle disposition dans le cas des célibataires paraît plutôt incompréhensible voire discriminatoire. Il est fort heureux que l’APASE, en consultation au besoin avec les représentants d’autres groupes d’employé(e)s, s’intéresse de près à la question. Les nouvelles lignes directrices sur les logements du personnel sont déjà en vigueur. Il est heureux qu’elles comportent des dispositions permettant une certaine flexibilité. Elles risquent toutefois de créer beaucoup de ressentiment, à tout le moins chez les personnes partant seules en mission à l’étranger. Il faut espérer que l’on saura rectifier le tir, à tout le moins à ce dernier égard.

D’autres enjeux préoccupent beaucoup aussi les personnes seules et il faudra certes en discuter lors de la prochaine révision périodique des Directives sur le service extérieur. Il conviendra toujours, bien sûr, d’établir des balises pour éviter les abus et les situations paradoxales, mais le maître-mot devrait toujours demeurer la flexibilité si l’on ne veut pas déshumaniser inutilement l’environnement très particulier que constitue le service extérieur et si l’on veut, ce faisant, qu’il demeure attrayant pour ses membres, indépendamment de leur statut civil ou situation familiale.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 6, No. 4 (1989), pp. 8–9. Lire le reste de ce numéro →

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