bout de papier, Vol. 6, No. 4 (1989), p. 2

Le 20 janvier, M. Chrétien, sous-secrétaire d’État associé, a fait salle comble à l’amphithéâtre de l’immeuble Pearson, après avoir offert d’y rencontrer le personnel du Ministère. La rencontre tombait pile en cette période où les restrictions et les réductions de dépenses, jumelées à un rôle sans cesse croissant pour le Canada sur la scène mondiale, ont drainé tant de vitalité chez le Service extérieur en minant sa capacité d’exécuter un travail efficace et professionnel. M. Chrétien n’avait pas de réponse instantanée à donner à quelques-unes des questions qui lui ont été posées. Mais, chose plus importante, il s’est rendu disponible afin de découvrir quelles sont les problèmes qui minent tant le moral au Ministère. Il y avait foule, non pas simplement des « FS », mais aussi beaucoup d’employés de soutien, ce qui témoigne bien de la profondeur et de la gravité des problèmes à régler. M. Chrétien a plus tard tenu une autre réunion, beaucoup plus petite cette fois, le 6 mars, avec des employées permutantes de toutes les catégories afin de discuter de questions d’intérêt particulier pour elles. Son intention de poursuivre un dialogue franc est louable, et il faut l’encourager.

M. Clark, lui aussi, a profité d’un rare moment, le 2 mars, pour parler aux troupes au sujet du nouvel échéancier de la politique extérieure et du rôle indispensable que les « penseurs » et les « exécuteurs » au Ministère jouent pour ce qui est de réagir à des situations nouvelles ou en voie d’évolution. C’est dans un climat de respect mutuel que M. Clark a répondu aux questions concernant la difficulté d’en arriver à un consensus sur la politique extérieure dans un Canada multiculturel et les répercussions possibles du prochain budget sur nos priorités en matière de politique extérieure. Toutefois, ce qui m’a frappé, c’est que personne n’ait posé de question au Ministre au sujet de la question banale mais cruciale des resources amenuisées du Ministère. J’imagine que l’obligation professionnelle de bien se conduire à tout prix a empêché quiconque de détourner l’attention des grandes questions de politique vers des « trivialités administratives ».

Cependant, une question cruciale tant pour les agents que pour les employés de soutien vient de ce qu’on en exige sans cesse de plus en plus d’eux et ce, au moment même où on sabre dans les postes et l’argent. L’avancement, les traitements, le congé de maternité, les garderies, l’emploi des conjoints et le logement ne sont qu’une partie de l’équation moral/satisfaction au travail. Les longues heures, les priorités urgentes qui supplantent les responsabilités permanentes régulières et minent le fonctionnement normal, le manque d’ordinateurs (en particulier ceux qui peuvent effectuer du travail classifié), les lourdes coupures dans la circulation de journaux et de périodiques, les réductions des budgets de voyages allant jusqu’à 75% de ce qu’ils étaient il y a à peine quelques années et, pour comble, plus de Notocollants 3M, voilà autant de facteurs qui ont contribué à affaiblir la capacité des agents et des employés de soutien d’être efficaces et de tirer une grande satisfaction de leur travail. C’est donc par un soupir de soulagement qu’on a, dans l’amphithéâtre, accueilli l’aveu de M. Chrétien que le Ministère avait atteint sa limite et que nous allions devoir en faire « moins avec moins ».

Bien que j’aie été du nombre de ceux et celles qui ont poussé un soupir de soulagement, j’en suis venue, depuis, à me demander de quelle manière nous pourrions y parvenir. Selon M. John Kirton, dans son article intitulé « The New Internationalism » dans le présent numéro, le Canada en est venu à assumer un rôle important sur la scène internationale, un rôle qui grandit et qui donne au Canada de plus en plus d’importance. Mais cela s’accompagne d’une responsabilité accrue. M. Kirton met en doute notre tentative d’administrer une politique extérieure à bon marché. Peut-être qu’au lieu d’en faire « moins avec moins », il faudrait plutôt en faire « plus avec plus ». Toutefois, qui pourra protéger le budget du Ministère, encore moins l’accroître, dans le climat de restrictions qui prévaut à l’heure actuelle?

Le Service extérieur du Canada en est à un carrefour crucial qui exige que l’on repense du tout au tout le rapport entre nos objectifs en matière de politique extérieure et le rôle, la structure et le maintien des machines bureaucratiques qui président à ces objectifs. J’utilise « machines » au pluriel parce que le ministère des Affaires extérieures est loin d’être le seul intervenant dans les affaires internationales. Cela a toujours été le cas, mais c’est aujourd’hui vrai plus que jamais. Le ministère des Affaires extérieures ne dispose tout simplement pas des ressources voulues pour s’occuper de tout. La responsabilité fonctionnelle pour ce qui est de gérer de plus en plus de questions appartient désormais de facto, sinon de jura, à un grand nombre de ministères « intérieurs », notamment ceux de l’Agriculture, de la Justice, de l’Environnement et des Finances, qui semblent avoir suffisamment d’argent et de personnel pour se rendre à d’importantes réunions internationales. En théorie du moins, le ministère des Affaires extérieures a pour objet d’être un genre bizarre d’agence centrale, doté d’un rôle de coordination ainsi que de fonctions de prestation de programmes et d’élaboration de politiques (quoique pas nécessairement pour les mêmes questions — le ministère des Affaires extérieures applique le programme de l’immigration, mais il n’établit pas la politique en matière d’immigration). Toutefois, même si j’estime que le ministère des Affaires extérieures n’a jamais été efficace dans ce rôle d’agence centrale, il n’en reste pas moins que les fortes coupures des dernières années entraîneront une érosion plus marquée de la capacité du Ministère de jouer, même marginalement, ce rôle, de même qu’une possibilité accrue que la politique extérieure soit erratique, non coordonnée et incohérente. Si le ministère des Affaires extérieures n’a pas les moyens de lire la presse internationale, d’assister à des réunions internationales et de produire assez rapidement les analyses et les mémoires nécessaires, son efficacité et sa crédibilité continueront de s’en ressentir. En notre qualité de membres d’un Service extérieur professionnel, cela devrait nous préoccuper.

En outre, d’autres facettes du travail et de la vie au Ministère sont victimes, elles aussi, de la mentalité de restrictions — la représentation et le logement. Je recommande aux lecteurs dans le présent numéro l’article de Laurel Pardy concernant la représentation, ainsi que celui d’Y von Turcotte et de Laurent Beaulieu sur la question du logement pour les célibataires à l’étranger. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement le luxe ou les gratifications, mais, d’une part, un outil indispensable pour la tâche de rassembler de l’information et, d’autre part, des principes fondamentaux de traitement équitable et de dédommagement convenable pour le « confort » canadien auquel on demande aux agents du Service extérieur de renoncer lorsqu’ils sont en mission à l’étranger.

Nous, de l’APASE, aurions intérêt à rappeler aux décideurs les conclusions de la Commission royale d’enquête de 1981 sur la situation dans le Service extérieur. C’est triste, mais, huit ans plus tard, nous sommes aux prises avec un grand nombre des mêmes problèmes, plus particulièrement des « économies réalisées non pas au détriment des programmes qui coûtent cher, mais à celui des personnes, soit dans leurs conditions de service, soit dans leur poursuite d’une carrière plus enrichissante, soit dans les outils dont elles disposent pour remplir efficacement leurs fonctions.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 6, No. 4 (1989), p. 2. Lire le reste de ce numéro →

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