bout de papier, Vol. 6, No. 3 (1988), pp. 38–39
par Paul Lapointe
Il m’arrive souvent de regretter de ne pas avoir tenu de journal au fil des années que j’ai passées en poste à l’étranger ou durant mes nombreux voyages officiels. Sans doute, me disais-je alors, que ce qui m’arrivait était plutôt banal et que bien d’autres de mes collègues étaient déjà passés par là. Mais avec le recul du temps, il m’apparaît maintenant que certaines de mes petites aventures pourraient trouver leur place dans la petite histoire du Ministère, celle qu’un raconteur comme Sid Freifeld voudra bien écrire un de ces jours. Du moins, il faut l’espérer.
Voici donc quelques anecdotes que je livre de façon tout à fait décousue et pour ce qu’elles valent. Ne me demandez surtout pas d’être précis quant aux dates, noms, distances, etc… Si vous ne me croyez pas, Bo Pen Nyang.
En juillet 1961, j’arrive à Saigon et y découvre un monde exotique, fascinant et extraordinairement intéressant. La présence française avait alors beaucoup diminué, mais elle restait encore importante et les Américains n’étaient encore que fort peu nombreux. La ville était encore, donc, à peu près ce qu’elle avait été sous le régime colonial et on pouvait s’y amuser ferme. Pas de couvre-feu, pas de restrictions. Il y avait plusieurs bons restaurants français et d’excellents restaurants chinois à Cholon. Je m’en voudrais de passer sous silence la beauté des Saïgonnaises, mais si vous vous attendez à des révélations juteuses de ma part, vous faites fausse route. Ce n’est pas du tout ce à quoi je veux en venir.
Quelque trois mois plus tard, on m’expédiait sur Hanoï. Quel contraste! Ce qui avait dû être une très jolie ville quelques années plus tôt était devenu une ville fantôme où ne circulaient que les vélos, où les belles villas d’autrefois (et les filles aussi d’ailleurs) manquaient de peinture, et où il n’y avait réellement rien à faire; pas de restaurants, pas de cinémas (sauf pour la propagande communiste), rien, rien, rien. C’est donc avec quelque soulagement que j’appris en décembre 1961 qu’on me transférait au Laos. Comme aujourd’hui, le Personnel a des raisons que la raison ne connaît pas.
J’arrive donc à Vientiane et on m’amène à l’hôtel Setha Palace; une agréable maison tenue par un Français (dont j’oublie le nom, mais je vous ai prévenu) marié à une nord-vietnamienne. Ils ont une petite fille qui court un peu partout. Quelle ne sera pas ma surprise une quinzaine d’années plus tard de la retrouver mariée à un de nos collègues. Mais je n’y reste que très peu de temps car on m’expédie, quelques jours avant Noël, vers la Plaine des Jarres. Et c’est là, enfin, que ma petite aventure commence.
Je monte à bord d’un Beechcraft que la Commission Internationale de Supervision et Contrôle (CISC) nolise d’une compagnie privée française. Comme je suis le seul passager, le pilote me fait asseoir dans le fauteuil du co-pilote, histoire de faire un brin de causette. Moi qui ne connais rien aux avions, je trouve cela plutôt amusant jusqu’au moment où, à mi-parcours, le pilote me demande de prendre le volant et de maintenir l’avion à l’horizontale pendant qu’il va se chercher à boire derrière. Tout ce dont je me souviens de ce premier et dernier vol solo, c’est que je suis resté gelé aux commandes pendant dix bonnes minutes, n’osant surtout pas bouger et à peine respirer.
Arrivés au-dessus de la Plaine des Jarres, nous la trouvons, comme c’était presque toujours le cas, recouverte d’un tapis de nuages. Comme il n’y avait pas de tour de contrôle, le truc consistait à utiliser les montagnes des alentours comme points de repère, et à trouver un trou dans les nuages. De cette façon, nous avons trouvé la piste sans trop de difficultés.
À mon arrivée, je suis accueilli fort aimablement par le lieutenant colonel Sévigny du 22e et le capitaine Tolson. La raison première de leur présence n’est pas tellement le respect qu’ils doivent à ma haute personnalité civile, autant que le fait que je leur apporte leur courrier personnel. Nous montons ensuite dans un véhicule militaire de fabrication russe, une GAS je crois, avec deux fauteuils à l’avant et deux banquettes en longueur à l’arrière. Je m’assois sur l’une des banquettes de bois et laisse le fauteuil rembourré au vieux (49 ans) colonel. La partie charnue de mon anatomie a eu à regretter cette politesse mais m’a gagné immédiatement le respect du capitaine Tolson qui avait la plus grande admiration pour son chef.
Nous nous dirigeons donc vers Xieng Khouang, là où se trouve notre quartier général, à quelque 30 kilomètres (peut-être plus, peut-être moins, je ne le sais plus) de la piste de la Plaine des Jarres. En route, nous nous arrêtons pour voir les fameuses “Jarres”. Il y en a quelques dizaines éparpillées au milieu d’un champ et tout près d’une belle grotte naturelle. Certaines font 1 m 50 de hauteur et un homme peut s’y tenir debout à l’intérieur. Personne ne se souvient de ce à quoi elles ont pu servir. Les jarres ont un rebord qui semble indiquer qu’elles ont eu jadis des couvercles, mais ceux-ci sont disparus. Étaient-ce des urnes funéraires ou des récipients de choum-choum, l’alcool de riz local? On ne le saura sans doute jamais.
Il pleut et la route inondée par endroits nous oblige à faire des détours par les champs. Oh! mes fesses! Pour me rassurer tout à fait, on m’explique que les maquisards méos ne posent plus autant de mines sur la route qu’ils le faisaient auparavant. Ce qui ne m’empêchera pas, quelques semaines plus tard, de voir une voiture blindée qui nous précède sauter en l’air sur un de ces engins. Ses occupants se retrouveront cul par-dessus tête sur la route, mais heureusement sans autre blessure que celle infligée à leur amour-propre.
Nous arrivons finalement à Xieng Khouang où se trouve la résidence de la délégation canadienne. C’est une des seules maisons « européennes » du village, et nous allons y vivre à trois pendant près de six mois. La maison est assez spacieuse mais meublée seulement du minimum. Les fenêtres sont tellement mal ajustées que le vent souffle au travers, mais nous avons des chaufferettes à l’huile et des canadiennes, courtoisie des Forces Armées canadiennes. Il y a une cuisinière et un frigo, ce qui nous permet de faire notre propre popote. Cinq couvertures de laine chacun nous permettent d’endurer l’hiver montagnard. Il n’y a qu’une douche rudimentaire et naturellement pas d’eau chaude. Cela pose un certain problème pour se débarrasser de la poussière des jours secs et de la vase des jours pluvieux.
Notre travail, et c’est beaucoup dire, consiste à maintenir le contact en tant que membres de la CISC, (les Indiens et les Polonais en font également partie) avec les Princes (ils sont demi-frères) Souvanna Phouma et Souphannouvong, respectivement chefs des partis neutraliste et communiste (Pathet Lao). On espère alors, en 1962, les convaincre de former avec le parti de droite qui se trouve à Vientiane, un gouvernement d’union nationale. Pour le moment, les deux princes ont uni leurs forces et se livrent à de petites escarmouches à la laotienne, c’est-à-dire pas très méchantes, avec leurs adversaires de droite auxquels se sont joints les Méos, ces nomades de la montagne pour qui le maquis et la guerrilla sont des activités innées. C’est à Khang Khai, un peu plus loin près de la Plaine, que je fais la rencontre des deux Altesses. Car même dans cette situation d’opérette, on donne du titre à tout le monde. Il y a là plus de généraux et de colonels que de sous-lieutenants. Quant à moi, je deviens immédiatement une « Excellence ». Les deux hommes sont par ailleurs extrêmement courtois, Souvanna Phouma surtout, chez qui l’on sent le monsieur de l’Avenue Foch où il a d’ailleurs une propriété. Souphannouvong est un peu plus fermé mais il consent, à cette époque, à jouer au plus jeune frère, même si ses idées sont radicalement opposées à celles de son Un beau jour, Souvanna qui est un mordu du bridge m’invite à faire une partie avec son demi-frère et un ex-instituteur français perdu dans le coin. J’arrive, comme d’habitude, avec ma bouteille de scotch car le ravitaillement de leurs Altesses n’est pas toujours sûr. Mais cette fois, les Princes ont reçu des langoustines de la Baie d’Along, un cadeau d’Ho Chi Minh, et du champagne, un cadeau de l’armée française. Les quartiers des princes se trouvent dans les anciens baraquements de la Légion étrangère. Dans la salle où nous nous installons, les murs sont toujours couverts des dessins faits par les légionnaires à la belle époque du protectorat, lesquels n’ont rien à envier à la page centrale du magazine Playboy. En fait, le tout est en beaucoup plus gros. Ce tableau, oh! combien naturel, est complété par un soldat laotien, à peine plus grand que son énorme fusil, qui fait la garde. Nous jouons avec des cartes russes; les Princes ont chacun un tue-mouche à la main et ils scandent leurs enchères de vigoureux coups sur la table. Souvanna est un excellent bridgeur, son frère, beaucoup moins. Mais comment fait-on pour engueuler une Altesse?
Quelques jours après mon arrivée à Xieng Kouang, c’est la Noël (1961). Sont toujours dans le village, malgré les restrictions de plus en plus sévères que leur imposent les Pathet Lao, quatre missionnaires français qui continuent à exercer leur apostolat dans des conditions assez misérables. Ils ont toujours une église et une école, mais ils doivent vivre à toutes fins pratiques des ressources du pays, ce qui veut dire de presque rien. Naturellement, la présence de Canadiens, catholiques en plus, les réconforte; de même celle d’un capitaine français et de cinq sous-officiers des paras qui ont la tâche d’entraîner l’armée laotienne en vertu des accords de Genève. Tout ce monde là se retrouve donc à 18 h 00, le 24 décembre 1961, à l’église, pour célébrer la messe de minuit, le couvre-feu ne permettant pas une cérémonie plus tardive. À ma surprise, il doit bien y avoir là une centaine de croyants. Ils font certainement preuve de bravoure étant donné le climat politique qui sévit. Néanmoins, le tout se déroule normalement, et je ne peux m’empêcher de réfléchir au caractère quelque peu extraordinaire de cette messe que j’ai vue répéter tant de fois dans ma jeunesse, à Québec, et que je revis maintenant à quelque 12 000 milles de distance dans un cadre pour le moins hétéroclite. Les formules rituelles sont là, et même les chants traditionnels français, (traduits en laotien naturellement). Lorsque j’entends « Il est né le divin Enfant », chanté par les enfants laotiens avec l’accent local, j’en ai pour un moment un coup de cafard. Il est difficile de décrire, par écrit, ce que ça donne comme musique. Imaginez « La Traviata » chanté par l’Opéra de Pékin.
La messe terminée, il a été entendu que les Canadiens seraient les hôtes du réveillon. Les militaires français fournissent le vin, le foie gras et autres délices qu’ils ont obtenus de leur quartier général à Vientiane, et nous, ce que nous avons pu accumuler de conserves et surtout de spiritueux. Les missionnaires apportent leur étonnante joie de vivre et leur bonheur de passer une bonne soirée avec des compatriotes et des francophones. Quelle nuit! Le divin nouveau-né a dû se retourner dans sa crèche à plusieurs reprises à la vue de nos excès de table, de nos libations ininterrompues et, surtout, à l’audition des innombrables chansons de corps de garde pour lesquelles Français et Canadiens rivalisaient d’ardeurs. Les quatre missionnaires, qui avaient fait leur service militaire, en savaient plus que tout le monde. Le garde Pathet Lao, qui nous “protégeait” de l’extérieur, en a eu pour son argent.
Ce serait trop long de décrire ici tous les petits voyages à travers le pays, notamment à Luang Probang, la capitale royale aux multiples temples, toutes les visites aux Princes, toutes les parties de cartes ou de pétanque, qui ont rempli les six mois qui suivirent. Toujours est-il que, finalement, le jour arriva où tous les partis, les Princes y compris, réussirent à s’entendre pour établir à Vientiane un gouvernement de coalition nationale. C’était l’aboutissement sur place t des accords de Genève de 1962. La CISC devait assurer le transport de Souvanna Phouma, nouveau premier ministre, de Souphannouvong, et de certaines de leurs troupes sur Vientiane. Pour moi, il s’agissait également de mon départ définitif de la Plaine des Jarres.
Or, voilà qu’au moment du rassemblement à la Plaine, il se met à pleuvoir. Et il pleut, et il pleut. Ça n’arrête pas. L’avion de la CISC, qui arrive de Vientiane, réussit à bien se poser sur la piste mais il fait l’effet d’un croiseur qui fend les vagues de l’Atlantique. Pas question de repartir dans de telles conditions. On attend donc pendant des heures. Souvanna nous fait servir du riz gluant et ce qu’il appelle du poulet, mais la multitude de mouches qui recouvrent le tout me convainc de me contenter des rations militaires d’urgence que nous emportions toujours partout, agrémentées de rasades de whisky.
Enfin, la pluie s’arrête et les vaillants soldats de l’armée laotienne se mettent au travail — avec leurs sandales — pour faire évacuer l’eau de la piste. Deux ou trois heures plus tard, le capitaine de l’avion, Domergue, un Français qui a piloté pour l’Amiral Darlan au début de la guerre et a ensuite fait les quatres cent coups en Indochine, donne le signal du départ. C’est ce même Domergue qui, l’année suivante, disparaîtra au-dessus du Vietnam du Nord aux commandes de l’avion qui transportait également notre regretté collègue, Doug : Turner. On ne sut jamais ce qui était arrivé.
Quoi qu’il en soit, en ce jour de juillet 1962, nous nous retrouvons à bord du quadrimoteur de Domergue et on démarre. Moi qui suis assis dans la cabine de pilotage avec les trois membres de l’équipage, j’entends le pilote dire aux autres qu’il lui faut atteindre une vitesse de 50 km/h vis-à-vis tel arbre, 75 km/h vis-à-vis la cabane en bois et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ait suffisamment de vitesse pour s’élever. Il y a toujours passablement d’eau sur la piste qui n’est pas pavée, naturellement. On roule, cela va assez bien. On frappe une flaque d’eau, on perd 10 km. On continue, le bout de la piste approche, la grande crevasse qui y fait suite aussi, Domergue tire de toutes ses forces sur le manche à balai, et en s’écriant « Youppi », il prend de l’altitude. C’est donc en repoussant mon estomac de ma bouche vers son habitacle naturel que je dis un dernier aurevoir à la Plaine des Jarres.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 6, No. 3 (1988), pp. 38–39. Lire le reste de ce numéro →