bout de papier, Vol. 6, No. 2 (1988) — Summer 1988 // Été 1988, pp. 32–34

The Vatican, Islam, and the Middle East,
Ellis, Kail C. (edited by) Syracuse (N.Y.),

Critique de Léopold Battel

Le Vatican est une institution religieuse, mais aussi politique, dont l’influence sur la scène internationale est reconnue, et à ce titre, l’Église de Rome a toujours porté un intérêt particulier au Moyen-Orient. Le Vatican maintient des relations diplomatiques avec plusieurs États arabes et islamiques et exerce un autorité morale sur des questions d’importance primordiale tant pour les Chrétiens que pour les Musulmans. Si d’ordinaire sa diplomatie est généralement préoccupée des questions reliées à la paix dans le monde, elle accorde une attention toute spéciale à celles des minorités chrétiennes en pays islamiques.

The Vatican, Islam, and the Middle East se propose d’examiner cette relation complexe entre le catholicisme et l’islam. Les contributions de théologiens, d’universitaires, de diplomates et d’ecclésiastiques permettent par la variété de leurs optiques, ou niveaux de préoccupation si l’on préfère, de mieux cerner les facettes du dialogue islamo-chrétien, ainsi que les approches de l’Eglise catholique envers divers problèmes touchant la région. Leurs analyses abordent trois domaines d’intérêt : le dialogue théologique entre l’islam et la chrétienté; la diplomatie du Vatican eu égard au Proche- Orient, et l’évolution des rapports entre chrétiens et musulmans.

La première partie « Islam and Christianity » analyse les relations islamochrétiennes à partir d’une perspective théologique et structurelle. À travers des comparaisons des doctrines, on cherche à établir des pont d’héritage commun sur lesquels jeter les fondements d’une compréhension et d’une coopération future. Les diverses attitudes catholiques envers l’islam (maximalistes versus minimalistes) constituent dans l’article de G. Anawati « An Assessment of the Christian-Islamic Dialogue », une preuve de divergences encore irréconciliables mais pas au point d’esquiver tout dialogue. D’intéressants rapprochements entre le catholicisme et le shi’isme tentent, au-delà des clichés, de jeter une lumière sur des préoccupations sociales parfois similaires à bien des égards.

La diplomatie vaticane reconnait le danger potentiel des conflits au Moyen-Orient pour la paix mondiale. La deuxième partie « Vatican Diplomacy in the Middle East » s’emploie à cerner le rôle de celle-ci au Moyen-Orient à travers cinq études. J.B. Hehir analyse dans « The Catholic Church in the Middle East: Policy and Diplomacy » l’action du Vatican en tant qu’acteur transnational disposant d’un système de communications efficace et surtout d’une force morale considérable, ce que soutient également Joseph Ryan s.j. dans « The Holy See and Jordan ». Ryan explique ainsi les raisons qui ont amené plusieurs États arabes à nouer des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Cependant, Hehir évite de trop concentrer sur la diplomatie du Vatican en tant que modèle classique de relations État-Église et souligne plutôt le rôle de l’Église dans la société comme défenseur des droits de la personne et de la dignité humaine. Il entreprend l’examen de cas, centre-périphérie, périphérie-centre en Amérique latine et au Liban qui démontrent comment une politique donnée peut-être élaborée soit au centre et/ou à la périphérie en fonction d’une gamme d’intérêts soumis au jeu des forces en présence et ainsi amener l’un ou l’autre à intervenir dans le débat.

Sans conteste une étude des plus intéressantes du livre, « The Holy See and the Israeli-Palestinian Conflict » de George Irani fournit une brillante analyse, très utile pour comprendre la politique pragmatique du Vatican. Irani soutient que le Saint-Siège étant en relation avec toutes les parties impliquées dans le conflit, celles-ci sont amenées à tenir compte des positions du Vatican. Irani affirme aussi que le Saint-Siège a adopté une attitude sympathique à la cause palestinienne. Attitude qui serait motivée surtout par le souci du Vatican quant au sort des Palestiniens chrétiens et par des considérations humanitaires touchant les réfugiés palestiniens. Irani conclut qu’il y a trois buts majeurs poursuivis par la politique vaticane au Moyen-Orient:

1) assurer et préserver la présence catholique en Terre sainte;

2) promouvoir le droit à l’auto-détermination des Palestiniens et 3) faire reconnaître l’existence de l’État juif et son droit à des frontières définies. Les autres études examinent les préoccupations vaticanes quant au statut de Jérusalem que le Saint-Siège aurait préféré voir placer sous le contrôle international des Nations-Unies. L’article de Ryan sur les liens entre le Vatican et la Jordanie met en exergue la problématique des enjeux locaux tout en exposant les différentes manifestations d’intérêt, de dialogue et de rapprochement du Vatican envers l’islam depuis Paul VI. Une dernière étude de Tasheen Basheer s’emploie à démontrer le caractère empreint de souplesse des relations entre l’Egypte et le Vatican, sans doute facilitées par la tradition copte égyptienne. La section « The Vatican and Muslim- Christian Relations in the Middle East » examine le rôle du Vatican et ses intérêts dans les communautés chrétiennes au Moyen-Orient. Les études sur les relations entre musulmans et chrétiens au Liban, en Egypte et au Soudan, présentent un grand intérêt pour ceux qui souhaitent une compréhension de la problématique de conflits persistants mais dont la longue durée obscurcit parfois les causes premières. Enfin, la dernière partie traite des relations entre chrétiens et musulmans devant la montée de l’intégrisme islamique à travers un survol qui touche le Pakistan, l’Inde, et les Philippines, ce qui a priori ne concerne pas la région visée par l’ouvrage ni les pays les plus touchés par ce phénomène, mais qui permet néanmoins d’illustrer les problèmes vécus par les minorités assujetties à la vision sociale et légale de la religion de la majorité. Le sujet est certainement d’actualité aujourd’hui, peut être parce qu’il est davantage mis en relief par l’intransigeance de l’intégrisme islamique qui se manifeste un peu partout et qui tend à subordonner à sa vision les valeurs et les habitudes des minorités pourtant tolérées durant des siècles. La première et la dernière partie se rejoignent dans les fins qu’elles se proposent soit par la recherche des dénominateurs communs qui devraient normalement conduire à la compréhension mutuelle donc à la tolérance, au dialogue.

Axée sur les aspects dogmatiques et théologiques, utiles à la compréhension des particularités de chacun, la première section n’en néglige pas moins les assises socio-culturelles propres aux sociétés chrétienne et islamique. L’islam est une religion englobante qui applique ses préceptes spirituels dans la vie quotidienne, sociale et économique des sociétés. Son code juridique découle de l’interprétation du Coran (usul-al-Fiqh), et n’est pas séparé du religieux comme dans la plupart des sociétés occidentales où on assiste encore à des efforts de séparation de l’Église et de l’État. Le laïcisme musulman est, ou a été, un phénomène plutôt minoritaire. Si le dialogue peut exister tout comme une recherche de la compréhension à l’égard de l’autre, les écarts de valeurs, inscrits dans un contexte historique trop différent, sont tels de part et d’autre, que le mieux qu’on puisse espérer c’est la coexistence pacifique de deux modes de vie, que risque cependant de compromettre la tendance intégriste actuelle, imbue de la ferme conviction de la justesse de sa cause qu’elle veut imposer.

A.H. Hourani faisait remarquer dans son ouvrage paru en 1947 « Minorities in the Arab World » (Oxford University Press) que le problème découle du fait que la majorité et la minorité ne constituaient pas une communauté l’une avec l’autre. De plus, chez les Arabes, le nationalisme était étroitement lié à la religion. Les minorités non-musulmanes avaient toujours dû veiller à la défense de leurs droits et ont subi des impositions légales et fiscales discriminatoires rendant une intégration communautaire réelle impossible. Alors que les musulmans abhorent l’idée de vivre dans un pays où le pouvoir est détenu par des non-musulmans, l’inverse a de fait été une source de préoccupation constante pour les « dhimmis », citoyens de deuxième zone en pays islamiques (chrétiens, juifs et zoroastriens). De plus, l’ouvrage néglige trop complaisament de décrire le fonds social de l’intégrisme actuel qui revêt, par son discours révolutionnaire, des allures de promotion sociale pour beaucoup de marginaux. L’ouvrage a cependant le mérite par la compréhension mutuelle qu’il veut susciter d’effacer l’image d’un islam stéréotypé et ainsi contribue à un rapprochement possible.

Pour ce qui est de la diplomatie vaticane, on en conclut que celle-ci se fonde sur sa force morale (qui devient un atout plus important que les prérogatives traditionnelles d’un Etat) et sur un réseau de communications qui lui fournit des renseignements de plusieurs sources; ceci lui permet certainement de mener une politique bien informée et habile. Le Vatican se profile dans l’arrière-plan, sa diplomatie se concrétisant par quelques déclarations bien pesées, mesurées alors que sa stratégie reste enveloppée dans le secret. L’ouvrage d’ailleurs avertit « … not to expect new insights into the Vatican’s décision-making process ». La déception provient justement de ce qu’on reste sur notre faim côté diplomatie vaticane. Par contre, « The Vatican, Islam and the Middle East » expose bien les tendances et les intérêts en présence dans la région et son but avoué de recherche d’un dialogue entre deux religions qui se sont longtemps affrontées au cours de l’histoire survient à une période où il est plus nécessaire que jamais d’encourager l’ouverture d’esprit dont faisaient preuve l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen et Louis Massignon envers l’Islam.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 6, No. 2 (1988) — Summer 1988 // Été 1988, pp. 32–34. Lire le reste de ce numéro →

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