bout de papier, Vol. 6, No. 2 (1988) — Summer 1988 // Été 1988, pp. 28–29
Chers amis, Je vais passer aux aveux tout de suite. Oui, je suis ému, très ému. J’étais bien, même très bien avec vous. Si l’inverse n’a pas toujours été vrai, je m’en excuse sincèrement. Je reviendrai là-dessus tantôt.
Entre temps, j’aimerais vous improviser un discours de 14 pages et demie, double interligne, revu et corrigé par une machine à coudre les mots et à repriser les discours.
J’avais pensé, dans un premier temps, vous entretenir de la dérive des continents qui démontre que, contrairement à nos attentes, l’Afrique s’éloigne implacablement du Canada d’un bon mètre et demi par année. Il aurait fallu vous entraîner dans les profondeurs abyssales de l’Atlantique. J’ai donc changé de sujet.
J’avais pensé aussi convoquer la presse et vous livrer un discours magistral sur le volet africain de la politique étrangère canadienne, mais là je risquais de voler la vedette à bien du monde. J’ai changé d’idée avant que des menaces appréhendées se concrétisent.
Par la suite, j’ai pensé me rabattre sur des sujets faciles et neutres comme les conflits régionaux que vous connaissez. On m’a fait comprendre, en haut lieu, que j’étais peut-être trop lourd pour traiter de ces sujets ésotériques et des légères divergences d’opinions entre les leaders des pays concernés qui expliquent leurs malentendus passagers.
Bref, j’ai compris. Je me vois donc dans l’obligation de vous priver de cet accès privilégié au savoir universel. Je vais donc me contenter d’un style « point form » pour vous prouver que j’ai au moins appris 3 ou 4 choses au cours des 5 dernières années. Je vais vous donner des exemples, mais je vous préviens, je ne les répèterai pas et je n’ai pas l’intention non plus de les expliquer, ni d’élaborer.
Je sais maintenant que le Lesotho n’est pas une marque de voiture. Je sais aussi que le Swaziland n’est pas une invention de Walt Disney, que le Mali n’est pas le préfet de Saint-Malo, qu’un wali n’est pas un député de la Wallonie, qu’il n’y a rien qui fasse « shaker » un Sheik autant qu’un autre Sheik. J’ai entendu parler de projets de barrages ESNA, BARBERA, etc. Au début je croyais que le Sahara occidental était une nouvelle danse; aujourd’hui je sais que c’est une étendue sablonneuse occupée par les «Inuits » du désert. Je confondais Libye et Lybies, l’Iman et l’hymen, le ramadan et la chaîne d’hôtels Ramada. Quand j’ai découvert les prêts 0-10-50, j’en ai demandé un à mon banquier qui a carrément refusé. J’ai essayé une section 31, ça n’a pas mieux marché.
Je lui ai demandé un petit PEMD, il n’a rien compris. Quant au rééchelonnement de ma dette, la stabilisation du prix de mes commodités, essence, gaz naturel, scotch, électricité et téléphone, j’aime autant pas en parler, pas plus d’ailleurs que de mon projet de réforme agraire dans mon potager. Depuis que j’ai passé ma tondeuse dans le jardin de fraises de mon voisin d’en arrière, je sais par expérience que le dialogue Nord/Sud n’est pas facile. J’ai constaté aussi que l’homme a perdu ses droits au profit de ceux de la personne. Chers amis, je ne saurais vous quitter sans vous confier la poursuite de projets inachevés.
Comme mesure additionnelle de protestation contre l’apartheid, je propose l’abolition des pneus à flanc blanc.
Puisque je dois en revenir à la deuxième partie de mon exposé, celle traitant de mes émotions en ce moment, vous me permettrez d’abord de m’asseoir, de quitter mon texte et de laisser parler mon coeur…
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