bout de papier, Vol. 5, No. 4 (1988) — Winter 1988 // Hiver 1988, pp. 10–11
Depuis la seconde guerre mondiale, le Canada s’est délibérément et constamment appliqué à préserver et à promouvoir sa souveraineté, son indépendance, son identité et son influence en mettant l’accent, dans sa conduite internationale, sur l’interdependance des nations et des peuples et sur le multilatéralisme dans la recherche de solutions aux problèmes auxquels ils font face les uns et les autres. La participation du Canada à l’Alliance atlantique — pacte régional strictement défensif conclu en 1949 aux termes de l’article 51 de la Charte des Nations-Unies — s’inspire des mêmes principes et des mêmes motivations en ce qui a trait à la sécurité collective et individuelle de ses membres. Pour le Canada, le multilatéralisme, qu’il soit appelé à s’exercer au sein du Commonwealth, de la Francophonie, des Nations-Unies, de l’Otan ou de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), est un prolongement naturel et quasi instinctif de son expérience historique, de la composition multi-ethnique de son peuple et du caractère décentralisé de son fédéralisme.
En quittant inopinément l’Otan pour adopter une politique de défense unilatérale, le Canada mettrait fin à une ligne de conduite qui a, tout au long des quatre dernières décennies, admirablement servi les objectifs de sa sécurité en même temps que ceux de la consolidation de sa souveraineté et de son identité nationales. Il se retrouverait seul, face à face avec les Etats-Unis sur le continent nord-américain, démuni de la présence politique quotidienne de ses alliés européens autour de la table du Conseil de l’Alliance et de la protection implicite que lui vaut la diversité de leur stature, de leur population, de leur richesse et de leur puissance.
Il y a lieu de se demander sérieusement si, dans de telles circonstances, le Canada pourrait continuer à poursuivre avec le même bonheur et le même succès que par le passé, une politique multilatéraliste dans les affaires civiles internationales si l’adoption d’une politique unilatéraliste dans les affaires militaires — laquelle verserait inévitablement dans le nationalisme et l’isolationnisme à plus ou moins brève échéance – devait ébranler la confiance de ses principaux partenaires internationaux quant à sa volonté et sa capacité de coopérer avec eux.
La sécurité du Canada, dans son sens le plus large, est fonction des objectifs et des politiques qu’il poursuit dans le domaine de la dissuasion et de la défense militaires; du contrôle et de la réduction des armements; de ses relations, tant politiques qu’économiques, commerciales, sociales, culturelles avec ses alliés d’aujourd’hui comme avec ses ennemis potentiels, avec les pays neutres et non-alignés, développés ou en voie de développement. L’Otan s’intéresse à tous ces aspects des relations est-ouest et des relations nord-sud dans la mesure où ils affectent la sécurité de ses membres dans les limites du territoire couvert par le Traité de l’Atlantique-Nord.
Les grandes préoccupations, responsabilités et activités de l’Otan, en tant qu’organe exécutif de l’Alliance, sont donc loin d’être étroitement et exclusivement militaires. Une revue, même sommaire, des principaux éléments de son ordre du jour met nettement en relief les avantages substantiels dont le Canada bénéficie grâce à sa coopération active et loyale au sein de l’Alliance :
a) Au plan politique :
- Le Conseil de l’Otan, au niveau des représentants permanents, des ministres des affaires étrangères, à l’occasion des chefs de gouvernement, passe en revue périodiquement l’état et l’évolution des relations est-ouest et en tire les conclusions et les recommandations qui s’imposent.
- Les alliés confrontent régulièrement leurs appréciations respectives des principaux développements internationaux susceptibles d’affecter leur sécurité individuelle et le comportement de l’Alliance.
- La consultation politique, toujours imparfaite et toujours perfectible, s’avère particulièrement critique et profitable au moment des crises internationales, comme celles provoquées par l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques ou par l’effervescence et l’instabilité de la société polonaise au début des années ’80.
- En tant que membre de l’Otan, le Canada prend part aux travaux de la CSCE, gardienne attitrée de la détente est-ouest et du respect des droits de l’homme au sein des trente-cinq pays de l’Europe et de l’Amérique du Nord qu’elle regroupe.
b) Au plan militaire :
- Les délibérations du Comité des plans de défense et du Groupe des plans nucléaires, lesquels relèvent des ministres de la défense, et celles du Comité militaire, qui représente les chefs d’état-major, permettent au Canada d’apporter sa contribution au développement de la stratégie et des préparatifs militaires de l’Alliance.
- La connaissance profonde que le Canada en retire de la situation militaire de l’Alliance ainsi que celle de ses ennemis potentiels lui permet d’établir une politique nationale sur le contrôle et la réduction des armements qui soit à la fois réaliste et efficace et d’en poursuivre les objectifs au sein des Nations-Unies, de la CSCE et de l’Otan elle-même.
- La participation bon an mal an des militaires canadiens de toutes armes et à tous les niveaux aux organes décisionnels et exécutifs, aux commandements, manoeuvres et exercices, aux sessions de formation et d’entraînement de l’Otan, constitue pour eux une école incomparable d’éducation, de responsabilité, de coopération et d’émulation internationales.
• Les forces canadiennes jouissent des services techniques et logistiques considérables que l’Otan a mis sur pied au cours des années. De plus, la base canadienne de Lahr en Allemagne sert de soutien administratif et logistique pour la conduite de certaines opérations canadiennes de maintien de la paix des Nations-Unies, notamment à Chypre et au Moyen-Orient.
c) Au plan économique et scientifique :
- L’Otan procède régulièrement à des études sur l’évolution de la situation économique en Union soviétique et sur les ressources matérielles et financières qu’elle consacre aux armements et à la défense.
- Tous les membres de l’Otan sont habilités à bénéficier des contrats importants qu’elle accorde pour la réalisation des projets communs d’infrastructure de haute technologie. Le Canada profite également des retombées économiques que lui procure l’entraînement sur son sol des troupes alliées.
- Enfin, sous l’égide de l’Otan se réunissent périodiquement un comité scientifique et un comité sur les défis de la société moderne, lesquels examinent les problèmes de leur compétence qui se posent aux nations de l’Alliance.
Aucun allié ne pourrait, par les seuls moyens de sa diplomatie bilatérale, rassembler toutes les données politiques, militaires, économiques, scientifiques et techniques intéressant sa sécurité qui découlent de son appartenance à l’Otan et bénéficier, aux fins de la mise au point de ses propres positions nationales, des analyses et des synthèses qui ressortent des délibérations systématiques et suivies de l’Organisation.
Aux douze pays fondateurs de l’Alliance, dont le Canada, se sont adjoints depuis 1949 la République fédérale d’Allemagne, la Grèce, la Turquie, et tout récemment l’Espagne. Aucun gouvernement socialiste d’un membre de l’Alliance n’a, lorsqu’il a accédé au pouvoir, mis à exécution les velléités doctrinaires de son parti de quitter l’Otan. Même les gouvernements socialistes marxisants de l’Islande, du Portugal et de la Grèce s’en sont accommodés en leur temps. C’est donc qu’à la réflexion, ils ont reconnu tour à tour que la vocation et le maintien de l’Alliance continuent à servir les meilleurs intérêts de la paix.
Pour se libérer de ses obligations envers l’Alliance, le Canada aurait, théoriquement, deux choix fondamentaux. Le premier serait qu’il dénonce le Traité de l’Atlantique-Nord, dont la durée minimale de vingt ans qu’il stipule est largement dépassée, et qu’il en avise le gouvernement des États-Unis qui en est le dépositaire. Après le délai prévu d’un an, le Canada serait ainsi complètement dégagé de l’Alliance. Le second serait qu’il se retire du commandement militaire intégré de l’Otan et qu’il rapatrie les troupes canadiennes encore en service en Europe. Le Canada cesserait par le fait même de faire partie du Comité des plans de défense, du Groupe des plans nucléaires et du Comité militaire et renoncerait aux contraintes comme aux avantages qu’ils comportent. Cette solution aurait pour effet de secouer dans ses fondements politiques et psychologiques le pilier nord-américain de l’Alliance. Même si elle a permis à la France gaullienne des années ’60 — pays dont la situation géo-stratégique et géo-politique est capitale pour la défense et l’avenir de l’Europe de l’Ouest — de continuer de participer au Conseil de l’Otan, il est moins certain qu’elle permettrait au Canada des années ’80 — pays dont l’apport politico-militaire au monde occidental devient de plus en plus aléatoire — de bénéficier de la même compréhension et de la même tolérance résignée de la part de ses alliés européens et américains. Quoi qu’il en soit, le Canada pourrait-il et voudrait-il, en toute dignité, continuer à récolter les avantages politiques, économiques, technologiques, etc. que lui vaut son appartenance à l’Alliance sans en payer le prix, sous la forme d’une présence militaire symbolique en Europe, garantie de la valeur et de la sincérité de son engagement envers ses alliés?
Il faut reconnaître pourtant que l’Otan traverse actuellement, au vu et au su des observateurs les plus autorisés, une période particulièrement difficile et critique. Les relations entre les grands alliés européens, en récupération politique et militaire et en progrès économique constants depuis l’épreuve accablante de la guerre, et les Etats-Unis, en déclin relatif depuis la création de l’Alliance, sont parsemées d’incompréhensions, d’ambiguïtés, d’équivoques, voire même de procès d’intentions de plus en plus inextricables et inquiétants.
L’accord que les États-Unis et l’Union soviétique ont récemment signé pour l’élimination des forces nucléaires intermédiaires (INF) se révèle, parmi les penseurs stratégiques européens, une nouvelle source de doutes, de soupçons et d’anxiétés au sujet de l’avenir de la présence militaire des Etats- Unis en Europe et de la crédibilité du « couplage » de la dissuasion et de la défense nucléaires entre les deux continents. Déjà les principaux pays européens, notamment la France, l’Allemagne et l’Angleterre, cherchent à parer à toutes les éventualités en renforçant leur coopération bilatérale en matière de défense, aussi bien conventionnelle que nucléaire, et le font de plus en plus par référence à l’Union européenne occidentale (UEO) plutôt que sous l’égide de l’Otan. Si le premier accord de désarmement entre les deux super-puissances devait, comment le laissent présager les sommets de Reykjavik et de Washington, être suivi d’une réduction substantielle de leurs arsenaux stratégiques — issue dont la valeur morale serait par ailleurs hautement souhaitable — les relations stratégiques et politiques et les rapports de force triangulaires entre les États-Unis, l’Union soviétique et la Communauté européenne en seraient profondément affectés. Les Européens seraient sans doute portés, en un premier temps, à accentuer leur processus d’intégration dans le domaine de la sécurité et de la défense et, à plus long terme, à explorer activement les possibilités de la mise en place d’un nouveau système de sécurité pan-européen, « de l’Atlantique à l’Oural ».
La nécessité s’impose donc avec de plus en plus de force et d’urgence d’une explication franche et directe entre les alliés de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord — les deux piliers de l’Alliance — en vue d’en arriver à une redéfinition et une redistribution entre eux des responsabilités, des fonctions de direction et des tâches, tant politiques que militaires, conventionnelles que nucléaires, internes qu’externes, aptes à réaffirmer la raison d’être de l’Alliance et à lui insuffler une légitimité rajeunie et une vigueur nouvelle à l’aube de son quarantième anniversaire.
Le Canada, qui a joué un rôle de premier plan dans la formation de l’Alliance et qui a contribué avec détermination et conviction à sa consolidation et à son orientation, ne pourrait pas se permettre d’être absent d’un tel exercice de nécessaire revitalisation. C’est dans cet esprit, plutôt que dans celui d’un unilatéralisme qui lui serait étranger, que le Canada, fidèle à son expérience historique et à ses engagements contractuels, se doit de rechercher des réponses appropriés aux priorités et aux problèmes de sa sécurité et de sa défense. Car il risquerait autrement, par le jeu combiné de la passivité, de la lassitude et du hasard politique de déclencher à son insu ; le processus de la désintégration de la sécurité collective et indivisible de l’Occident.
Bien qu’elle ait projeté une image réconfortante d’unité et de cohésion à la veille du prochain sommet Reagan-Gorbatchev, la récente réunion des chefs d’état et de gouvernement de l’Alliance n’a pas cherché, comme ce n’était d’ailleurs pas son objet, à arrêter des solutions aux problèmes politiques et stratégiques de fond qui se posent à l’Otan.
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