bout de papier, Vol. 5, No. 4 (1988) — Winter 1988 // Hiver 1988, pp. 32–33

Deux équipes de hockey posent, bâtons à la main, sur une patinoire extérieure bordée d’arbres enneigés.
Les équipes canadienne (en foncé) et soviétique après le match nul de 11 à 11 disputé le 11 janvier 1987 sur la patinoire de l’ambassade soviétique.

L’hiver à Pékin, même s’il est moins rigoureux qu’à Ottawa, peut quand même paraître long et ennuyeux. En fait, puisqu’il ne neige pratiquement jamais, c’est plutôt du sable que les vents du nord amènent du désert de Gobi, dont il faut se protéger. Les distractions étant plutôt rares, il faut s’organiser pour tirer le meilleur parti des circonstances. L’une des plus satisfaisantes, autant pour les participants que pour les spectateurs, est sans doute de jouer au hockey contre l’équipe de l’ambassade soviétique.

Nous sommes au début de janvier 1985 et nous allons entreprendre la deuxième saison, après la longue interruption causée par l’invasion de l’Afghanistan. Les préparatifs sont d’autant plus fébriles que nous manquons de tout : d’abord, de joueurs puisqu’il n’y a que sept ou huit Canadiens qui ont une certaine expérience du hockey (pour faire partie de l’équipe, il suffit de pouvoir se tenir debout, avec ou sans bâton); nous n’avons pas d’équipement et il est impossible de faire aiguiser nos patins. Nous lançons donc un appel à l’aide aux ambassades «amies» et quelques Suédois, Finlandais et qui l’eût cru?, deux Mexicains viennent grossir nos rangs. L’un de ceux-ci est l’ambassadeur qui, tout fier, s’amène lors de l’unique pratique avec un uniforme neuf des Bruins de Boston et … une douzaine de bâtons de hockey. Il est accueilli en héros et se mérite un poste permanent.

Après de multiples négociations avec des représentants de l’ambassade soviétique, arrive enfin ce froid dimanche de janvier où nous allons disputer notre premier match. Nous nous regroupons à notre ambassade tôt le matin pour discuter stratégie et enfiler les quelques pièces d’équipement qui ont pu être dénichées dans les hangars de l’ambassade. Interrogé par Allan Abel, correspondant du Globe and Mail, l’un de nos joueurs qui joue sans suspensoir et coquille, déclare simplement qu’étant déjà père de trois enfants, il peut prendre ce risque…. C’est donc animés de cette foi de croisés partant combattre les forces du mal que notre équipe et nos nombreux partisans se dirigent vers l’ambassade soviétique.

Notre «contact» nous attend à la grille de l’immense complexe où est logée l’ambassade (situé au nord-est de Pékin, ce lieu a été continuellement occupé par les Russes depuis l’époque des tsars). Une fois les grilles franchies, les jeunes gardes postés à tous les vingt pas nous indiquent la direction : impossible de se perdre pour aller fureter dans quelque recoin! La patinoire se trouve sur un étang gelé; l’équipe soviétique est déjà sur la glace et, à notre grande surprise, tous les joueurs portent le numéro 12! C’est sans doute pour simplifier les statistiques…. Les partisans soviétiques sont nombreux, massés le long des bandes. Plusieurs sont des amateurs de photographie qui s’emploieront par la suite à prendre de nombreux gros plans de nos joueurs….

Notre «contact» nous avise que nous devons jouer à 4 contre 4, étant donné l’exiguïté de la patinoire. Il faut alors réorganiser nos lignes d’attaque en catastrophe. Deuxième surprise : il n’y a pas d’arbitre et un joueur de chaque équipe doit ainsi officier à tour de rôle. Le match s’engage sur une bonne note puisqu’un lancer bas et précis nous donne l’avantage dès les premières minutes de jeu. Cependant, le vent tourne vite et il est de plus en plus difficile de suivre nos adversaires, pour la plupart de jeunes gardes bien en forme. La troisième période est particulièrement pénible et malgré les prouesses héroïques de notre gardien, Leo Henneberry, nous nous inclinons 11 à 2.

Après le match, on nous invite à retourner sur la patinoire pour la remise des prix aux joueurs les plus méritants. C’est ainsi que sont récompensés le joueur le plus utile, le meilleur avant, le meilleur défenseur, le meilleur gardien, le meilleur ambassadeur mexicain et même la meilleure spectatrice! Puis, les verres de vodka s’entrechoquent pour célébrer l’amitié entre les peuples et les joies du sport, le tout accompagné d’excellent caviar.

Nous convenons rapidement de nous rencontrer à nouveau. Nous tenons en effet à venger ce cuisant échec. Le même scénario se répète donc, le dimanche suivant. Cette fois cependant, notre équipe s’est enrichie de deux hommes d’affaires de Régina venus négocier un contrat et qui, fervents amateurs de hockey, ont eu la bonne idée d’amener leurs patins avec eux. Le match est beaucoup plus palpitant et serré et après une troisième période essoufflante, les Russes l’emportent par le compte de 9 à 6. Nouvelle remise de prix (cette fois, nous avons aussi apporter les nôtres), vodka, caviar et autre match fixé à la semaine suivante.

Sur la patinoire, un homme en manteau sombre serre la main d’un joueur casqué en chandail blanc.
L’auteur de ces lignes recevant le prix du joueur le plus utile à son équipe après le match nul de 11 à 11 disputé le 11 janvier 1987 à l’ambassade soviétique.

Plus en forme et animés d’un fort désir de vaincre, nous nous lançons à corps éperdu dans la rencontre. Perdant 9 à 7 avec à peine une minute à faire dans le match, les dés semblent jetés quand deux buts rapides électrisent la foule et déclenchent les cris de nos partisans. La partie se termine par un compte égal de 9 à 9! Sans avoir gagné, nous avons quand même réussi à enrayer la machine russe. Le match suivant est donc attendu avec beaucoup d’impatience. Malheureusement, le dégel survient dans les jours suivants ce qui met fin à nos activités et à nos espoirs.

Les mois suivants sont consacrés à organiser l’équipe sur une base plus solide. Mis au fait de nos exploits, des hommes d’affaires de Calgary proposent même d’acheter tout l’équipement nécessaire. C’est cependant Ottawa qui, dans un court message et un grand élan de générosité, nous avise que l’équipement pour toute l’équipe est en route. De plus, histoire de prolonger la saison, notre ambassadeur a pris contact avec le ministre chinois des sports pour lancer l’idée d’une joute amicale. C’est ainsi que nous pouvons enfin mettre les pieds (patins?) dans l’unique aréna de Pékin. Nous pouvons commencer à penser à un match contre les Soviétiques sur une vraie patinoire…. Entre-temps, le maire d’Edmonton nous amène de précieuses reliques bénies par Wayne Gretzky lui-même. Nous sommes prêts à affronter l’ouragan.

Il est convenu que le premier match de la saison aura lieu le 16 février 1986. Les Chinois se montrent d’abord réticents à laisser des étrangers s’affronter sur leur patinoire intérieure mais se laissent finalement convaincre. De notre côté, notre équipe s’est considérablement renforcée avec l’arrivée de nouveaux Canadiens. Les spectateurs sont nombreux lorsque le match s’amorce. La première période est désastreuse : 3 à O pour les Soviétiques. C’est le délire chez leurs partisans qui croient l’affaire dans le sac. Loin de nous avouer vaincus, nous vivons alors l’un de ces revirements comme seul le hockey semble pouvoir en fournir. Les buts se succèdent si bien que nous remportons le match 7 à 5. C’est la première victoire d’une équipe canadienne sur celle de l’ambassade soviétique en plus de dix ans! Le match suivant se termine par un pointage égal de 5 à 5. Subitement, pour des raisons mystérieuses, les Russes indiquent que la saison est terminée.

L’année suivante, les discussions reprennent et aboutissent à un premier match le 11 janvier 1987. Entre-temps, notre équipe n’a cessé de se renforcer et nous risquons même d’être trop nombreux. L’équipe vit aussi ses moments de crise quand il faut décider si des femmes peuvent en faire partie. L’opposition est balayée lorsqu’il est promis que personne ne perdrait son poste même si une femme s’avérait plus talentueuse…. C’est ainsi que Denise Chong évolue pendant quelques parties à l’aile gauche contre des équipes chinoises. Quant à nos parties contre les Soviétiques, le premier match se termine par le compte de 11 à 11, nos deux derniers buts étant marqués à la toute fin de la rencontre. Les Russes gagnent la deuxième partie 8 à 5 puis malgré l’absence de quelques-uns de nos meilleurs joueurs, nous l’emportons de façon significative 7 à 2 lors du troisième match. C’est notre dernier match car les Russes nous avisent qu’ils ne veulent plus jouer, sachant sans doute qu’ils vont encore perdre.

La saison se termine par un match amical entre les membres de notre équipe. Les années de travail de l’ambassadeur mexicain sont enfin récompensées : grâce à un tir surprenant, il marque son premier but en carrière et en retire une joie profonde. Comme il se doit, la rondelle lui est remise et elle est sans doute maintenant bien en montre dans un salon de Mexico.

À bien y penser, les hivers à Pékin ne sont pas si longs et tristes que cela!

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 5, No. 4 (1988) — Winter 1988 // Hiver 1988, pp. 32–33. Lire le reste de ce numéro →

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