bout de papier, Vol. 4, No. 4 (1986) — Winter 1986 // Hiver 1986, pp. 32–34

Au cours de sa dernière année financière, la Banque Mondiale, la plus grande source d’aide pour les pays en voie de développement, annonçait dans son rapport annuel des engagements de prêts et d’investissements pour elle-même et ses institutions affiliées pour un montant record de $17 milliards EU.

Ces chiffres mettent en évidence l’importance de la Banque Mondiale dans le financement du développement. Ces fonds seront accordés en grande partie sous la forme de prêts d’ajustements en proposant des plans de redressement économique visant à inciter les pays emprunteurs à abandonner les barrières aux importations, à vendre les entreprises d’Etat et enfin, à ramener leur budget proche d’une situation équilibrée.

Parallèlement à la Banque Mondiale et à ses institutions affilisées, d’autres institutions financières multilatériales de développement étendent leur champ d’action à des régions particulières ou à un continent. Ces organismes de financement dites Banques continentales et dont les plus connues sont la Banque Asiatique de Développement, la Banque interaméricaine de développement et la Banque africaine de développement, prêtent chaque année des milliards de dollars qui contribuent d’une manière ou d’une autre au développement de nombreux pays bénéficiaires de prêts. Le but de cet article est de vous présenter une de ses institutions continentales, la Banque Africaine de Développement, et ensuite décrire la participation effective du Canada en tant que membre non-régional de cette importante institution financière internationale du continent africain.

La Banque africaine de développement (BAD) fêtait à l’automne 1984 son vingtième anniversaire. Au cours de ces vingt dernières années, l’institution financière africaine a vu son capital autorisé passer de $250 millions qu’il était en 1964 à près de $6 milliards EU. Sa capacité d’emprunt sur les marchés financiers, à peu près nulle en 1974, se situe maintenant dans l’ordre de $2 milliards EU. Ses réserves se chiffrent à plus de $160 millions EU.

La création d’une banque régionale de développement en Afrique se discutait bien avant 1960. Cependant, c’est au cours du premier sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à Addis-Abéba en 1963, conscients de l’insuffisance des apports extérieurs en capitaux, que certains chefs d’Etat africains décident de la création d’une banque régionale. L’objectif assigné par les fondateurs sera de contribuer au développement économique et au progrès social des Etats membres régionaux et collectivement par l’encouragement à l’investissement de capitaux publics et privés sur le continent africain.

L’accord portant sur la création de la BAD entre en vigueur le 10 septembre 1964 et ce, malgré les difficultés qui jalonnent son parcours. Les opérations de la Banque ne débuteront pas avant juillet 1966. Constituée à l’origine de 23 Etats africains et d’un modeste capital-actions, la Banque a choisi la voie du conservatisme et de la prudence en lançant en 1975 un premier emprunt de $25 millions sur le marché des capitaux.

A. La Banque et ses institutions

A titre d’institution financière, la Banque consent des prêts, effectue des investissements et fournit de l’assistance technique pour l’élaboration, le financement et la mise en oeuvre des projets de développement. Ce faisant, elle peut opérer seule ou conjointement avec d’autres institutions financières.

Le Groupe de la Banque est composé des institutions affiliées suivantes: outre la BAD ne prêtant essentiellement qu’aux pays membres dont le PNB per capita est supérieur à $990 EU, i.e. Côte d’Ivoire, Gabon le Fonds africain de développement (FAD), créé en 1972, fournit des prêts à des conditions de faveur à plus d’une quarantaine de pays du continent africain.* Les ressources du Fonds ont été reconstituées en 1984 pour un montant de $1.099 milliard couvrant la période 1985-1987. Il est à noter que le Canada, à titre de pays souscripteur, se situe au troisième rang, tant par son apport financier à cette troisième reconstitution des ressources du Fonds qu’au total cumulatif de ses souscriptions.

Parallèlement à ces institutions, mentionnons les efforts louables entrepris par la Banque au cours des dernières années pour régionaliser ses activités par l’ouverture de représentations à Yaoundé, Nairobi, Harare et à Londres, ou encore pour agir à titre de chef de file lors de la création d’organismes panafricains ou par la prise de participation importante du capital dans quelques-uns des organismes suivants correspondants à son objectif fondamental du développement économique de l’Afrique.

• la SIFIDA (Société internationale financière pour le développement en Afrique), en 1979;

• l’AFRICA-RE (Société africaine de réassurance), 1978;

• Shelter-Afrique en 1983; et • la FECA (Fédération des consultants africains), en 1984. Le Groupe de la Banque encourage le développement sous-régional par le financement de projets multinationaux qui représente environ 7% de l’ensemble de ses prêts. Ces financements concernent les projets d’infrastructure et se situent en grande partie dans la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), i.e. chemin de fer Côte d’Ivoire/Burkina Faso, liaison routière Liberia/Sierra Leone, etc. On s’attend d’ailleurs à un accroissement du volume des investissements par le biais de projets régionaux.

Priorité de la BAD

Depuis le début de ses opérations de prêts en 1967 jusqu’à la fin de 1984, le Groupe de la Banque a investi environ $5.6 milliards EU dans les économies des pays africains, sur un total de 776 projets. Le montant des décaissements cumulés se chiffrait, en 1984, à près de 2 milliards EU.

Ce flux s’est accru rapidement suite à l’ouverture en 1982 du capital-actions aux membres non-régionaux dont, le Canada. En effet, le plan quinquennal opérationnel 1982-1987 du Groupe prévoit des investissements devant s’élever à $7.3 milliards EU. À la fin de 1983, plus des trois quarts des pays régionaux auront bénéficié des prêts de l’une ou l’autre des institutions de la Banque.

Parmi les différents secteurs et services financés par la BAD, on compte l’agriculture, le développement rural, les infrastructures urbaines et rurales, les installations médicales, les systèmes d’adduction d’eau et d’assainissement, l’énergie électrique, les transports, les télécommunications et l’industrie.

Les secteurs de développement privilégiés par la BAD sont l’agriculture, les équipements collectifs et l’infrastructure. En effet, ce sont ces trois secteurs qui ont bénéficié de la majeure partie des prêts octroyés par le Groupe de la Banque jusqu’à présent.

Secteur BAD

Agriculture 9,20 Transports 23,50 Equipements collectifs 24 50 Industrie 35,20 Education et Santé 7,60 Total 100,00

Cette priorité accordée à l’infrastructure et à l’agriculture est conforme aux priorités

– définies par les gouvernements des pays africains dans le Plan d’action de Lagos (PAL) dont l’idée maîtresse est de réaliser le développement socio-économique du continent africain d’ici l’an 2000 en amenant les pays à unir leurs efforts par l’établissement d’une communauté économique africaine. En se donnant pour objectifs le renforcement de l’autosuffisance, la croissance économique et le développement autocentré, le PAL insiste sur l’intégration des réseaux de transport et de communication en vue d’accroitre les échanges commerciaux, de même qu’il attache une grande importance à l’autosuffisance en céréales et en produits de l’élevage et de la pêche. Cette priorité se poursuit au cours de l’exécution du plan quinquennal 1982-1987. Le Président de la BAD annonçait au 20e somment de l’’OUA que pour les deux dernières années de son programme quinquennal, 30.3% des ressources seraient consacré à l’agriculture, 22% aux transports et télécommunications et 28.7% aux équipements collectifs. Le secteur Education et santé, i.e. hôpitaux, centres de formation, continuera d’évoluer lentement à hauteur de 9% du total du porte-feuille de la Banque.

Mobilisation du capital et co-financement

L’ouverture du capital-actions aux Etats non-régionaux s’est discutée pendant prés d’une décennie chez les membres africains de la Banque avant d’être acceptée par le Conseil des gouverneurs en 1978 et rendue effective à Lusaka en 1982.

Pour conserver le caractère strictement africain de la BAD, l’ensemble des membres non-régionaux, dont le Canada, ne devra pas détenir plus du tiers du capital-actions de la Banque. De cette manière, les membres africains pourront s’assurer non seulement du contrôle effectif des postes clés de l’institution mais aussi des aspirations qu’elle s’est octroyée à sa création.

L’ouverture du capital-actions aura eu des effets positifs immédiats. Le capital autorisé de l’institution s’est accru considérablement pour passer, depuis sa création, de $2.7 milliards à $6.3 milliards EU. L’Assise financière de la BAD, et partant sa capacité de mobilisation de capitaux sur les marchés financiers internationaux, a été élargie. Enfin, cette décision a créé un climat de confiance et amélioré la cote de crédit de FAD FSN Groupe de la Banque 40,00 17,80 22,70 25,40 36,20 26,70 17,80 27,20 18,60 1,00 2,10 22,30 15,80 16,70 9,70 100,00 100,00 100,00 l’institution.

Il n’est donc pas étonnant que cette décision, associée étroitement à l’obtention en 1984 de la cote trois “A” décernée par la “Moody’s Investor Service” pour l’émission de ses obligations, ait permis Ala BAD de se hisser au tout premier rang en ce qui concerne le crédit, à l’instar des autres banques multilatérales de développement.

Outre les ressources financières qu’elle fournit, la BAD joue le rôle de catalyseur en attirant, avec des activités de cofinancement, des fonds additionnels provenant de sources multilatérales et bilatérales. Pour répondre aux besoins en développement du continent, des co-financements ont contribué à la réalisation de 20 projets s’élevant à plus d’un milliard EU pour l’année 1985. Au cours de son programme quinquennal, la BAD intensifiera son effort tendant à attirer des ressources supplémentaires sous forme de co-financement avec d’autres Organismes privés et publics.

Succès et avenir

Après vingt années d’exercice, peut-on aujourd’hui qualifier la BAD de succès? La Banque s’est affirmée comme un outil fiable et crédible. Plusieurs indicateurs illustrent ces caractéristiques. Le nombre de ses membres est passé de moins de la moitié des pays africains en 1963-64 aux 50 Etats indépendants d’Afrique avec en plus 23 Etats non-africains. Le personnel qui en 1965 a démarré avec une vingtaine de personnes compte aujourd’hui environ 850 employés dont plus de 350 cadres africains hautement qualifiés dans divers domaines. Du point de vue opérationnel, c’est d’abord sa capacité d’intervention en tant que banque de développement et en tant que groupe s’exprimant par sa capacité d’emprunt sur le marché financier qui n’a cessé de se consolider. C’est aussi le total cumulé des financements effectués se chiffrant actuellement à près de 800 projets.

D’un point de vue strictement financier, la BAD est sans aucun doute un succès, surtout en raison des normes et procédures commerciales et bancaires très strictes qu’elle s’est imposées (i.e. non rééchelonnement des prêts). etc. C’est au nom de cette même rigueur de gestion que certains membres régionaux reprochent à la Banque de ne pas tenir compte de la spécificité du continent africain en utilisant trop strictement les règles et procédures bancaires. A titre d’exemple, certains Etats emprunteurs sont en faveur d’une plus grande souplesse quant aux coûts locaux des projets qui leur sont imputés alors que d’autres désirent un affinage des politiques, méthodes et procédures de l’organisme vis-à-vis la classification des secteurs de priorité des Etats bénéficiaires ainsi que des définitions mieux adaptées au cas par cas. Dans cet ordre d’idées, la Banque se propose d’approuver de plus en plus de prêts “hors projets” pour permettre de venir en aide à un ou des secteurs en difficulté (ie. projets d’entretien, lignes de crédit, etc.) ou encore, pour aider les pays les plus démunis à identifier de bons projets, ce que ces derniers n’ont parfois pas les moyens de faire. À cet égard, depuis 1981, un prélèvement de 5% sur les resources du Fonds (FAD) est spécialement destiné a l’orientation d’opérations de préinvestissements (études..

Le Canada et la BAD

Les vingt années d’existence de la Banque (1964-1984) ont permis au Canada de fêter pour sa part le deuxième anniversaire de son adhésion à la BAD en tant que membre non-régional. Le Canada peut d’ores et déjà se féliciter d’avoir joué un rôle de tout premier plan parmi les pays instigateurs pour assurer le plein succès de cette institution multilatérale de développement.

Le Canada contribue déjà au Fonds africain de développement (FAD) depuis 1972. Sa contribution totale dépasse aujourd’hui les $200 millions EU, soit 9,5% de l’ensemble du Fonds et 4,88 % des voix attribuées. Notre pays se situe donc au troisième rang des pays souscripteurs après le Japon et les Etats-Unis. Grâce à sa participation en tant que membre de la BAD, le Canada est le quatrième actionnaire non-régional en importance au Conseil d’administration ex-aequo avec la France, après les Etats-Unis, le Japon et la République fédérale d’Allemagne. Avec 16,800 actions ($12,000 EU par action), soit 9,6% du capital non-régional, le Canada, tel que prévu par l’accord d’adhésion, devra verser 25% de la somme au cours des prochaines années, c’est-à-dire $50,5 millions EU; l’autre 75% ($150 millions EU) demeurant exigible sert de caution lors des emprunts de la Banque sur les marchés internationaux.

Participation canadienne

Les raisons de la participation canadienne à la BAD sont nombreuses. En termes humains et politiques, l’adhésion à cette institution panafricaine solidifie les liens du Canada avec les pays de la francophonie et du Commonwealth. Elle permet à notre pays de participer à la coopération multilatérale complétant ainsi ses relations bilatérales. Cette participation du Canada lui permet de contribuer au développement des pays où sa présence bilatérale est peu importante ou inexistante. Plus globalement, la participation canadienne, avec celle d’autres pays non-régionaux, contribue à renforcer la réputation de la BAD et à lui donner l’envergure et l’appui nécessaire pour négocier des emprunts sur les marchés financiers internationaux. Ces prêts serviront à financer des projets dans des pays du continent qui normalement ne pourraient eux-mêmes emprunter. Donc, la participation du Canada à la Banque renforcit le mandat de catalyseur de développement africain que la BAD s’est octroyée à sa création. quant au niveau commercial et économique, les projets de la BAD présentent un marché substantiel pour la vente des biens et services de notre pays. Les marchés offerts sont en pleine croissance, le potentiel est intéressant et parmi nos 200 sociétés officiellement enregistrées auprès du Groupe de la Banque, seules les sociétés expérimentées et agressives pourront à long terme se tailler une place parmi les autres concurrents internationaux.

Coopération bilatérale

Le Canada contribue à l’efficacité de la BAD par un apport financier supplémentaire de $7 millions, échelonné sur la période 1984-1988. Cette aide liée, appelée le Fonds canadien d’assistance technique bilatérale (FCAT), vient en aide aux pays emprunteurs notamment par l’attribution de financements à la préparation de projets viables d’une part, et, d’autre part, pour contribuer à la formation du personnel technique de la Banque.

En effet, ce fonds peut aider les pays membres du continent africain à effectuer des études de préinvestissement, compte tenu de leur capacité relativement limitée à présenter des projets économiquement et techniquement viables; à financer des consultants canadiens sollicités pour se joindre aux équipes d’experts de la Banque principalement dans l’élaboration de termes de références et pour l’évaluation des projets; au financement d’experts pour renforcer l’efficacité opérationnelle de la BAD (le Canada comptait deux de ces experts on 1984) et pour subventionner des programmes de formation et améliorer les méthodes de gestion de la Banque.

Conclusion

D’ici l’an 2000, on estime que les prêts du Groupe de la Banque pourraient atteindre en termes réels un montant de l’ordre de $3 à $5 milliards EU. Le défi que posera l’avenir à la BAD n’est pas tant la distribution des ressources financières que l’adéquation des ces ressources aux besoins les plus essentiels du continent.

Dans la très difficile conjoncture économique que traversent actuellement la plupart des Etats africains, les vingt années de la BAD apparaissent donc comme une lueur d’espoir pour le développement futur du continent africain car la BAD est parvenue à faire l’unanimité autour d’elle. Pour les élites africaines, elle demeure un véritable modèle, une preuve tangible de l’unité et de la fraternité africaine.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 4, No. 4 (1986) — Winter 1986 // Hiver 1986, pp. 32–34. Lire le reste de ce numéro →

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