bout de papier, Vol. 32, No. 3 (2023), pp. 28–29

JACQUES, DÉCÉDÉ D’UN CANCER À L’ÂGE DE 78 ANS le 11 mars 2022, était un diplomate canadien très respecté et extrêmement sympathique. Il a laissé dans le deuil sa compagne, Jacqueline Lessard, quatre enfants et douze petits-enfants. Entré au Service extérieur au cours de l’année du centenaire du Canada, Jacques a été ambassadeur au Sénégal, puis en Belgique et haut-commissaire adjoint à Londres. Il a également été Sherpa de la Francophonie à deux reprises et conseiller spécial de Michaëlle Jean pendant son mandat de secrétaire général de l’Organisation de la Francophonie. Une cinquantaine d’années au total, dont 40 au service des affaires étrangères et 10 à la Francophonie. Il a mené une carrière axée en grande partie sur les relations bilatérales, puis une seconde sur les 88 États membres de la Francophonie, qui se consacre depuis 1970 à la promotion de la langue française et à la coopération politique, éducative, économique et culturelle entre ses membres. Jacques était d’une patience et d’une gentillesse incroyables à l’égard des membres les plus jeunes du Service extérieur, tant ceux qui travaillaient avec et pour lui que ceux qu’il connaissait plus accessoirement par l’intermédiaire du service. Et tout cela sans aucun ego visible. Nous reproduisons ci-dessous l’homélie que son ami et collègue, Émile Martel, lauréat en 1995 du Prix du Gouverneur général pour la poésie de langue française, a prononcée lors de ses funérailles. Elle évoque l’amitié dans le Service extérieur malgré la distance et le temps, ainsi que les qualités humaines extraordinaires de Jacques.
Homélie pour Jacques Bilodeau — Émile Martel, O.C., 28 mai 2022
Yo quiero ser Ilorando El hortelano de la Tierra que ocupas y estiercolas, companero del Alma, tan temprano.
En larmes, je veux être le jardinier de la terre où tu gis et tu pourris, compagnon de mon âme, si tôt.
C’EST MIGUEL HERNANDEZ QUI COMMENTAIT ainsi la mort qu’il venait d’apprendre, d’un très grand ami à lui, en janvier 1936.
Vous comprendrez que ce soit le premier cri qui m’ait échappé quand Jacqueline m’a averti de la mort de Jacques.
Puis elle m’a demandé de vous parler ici de l’ami et du diplomate.
Je me suis demandé comment raconter un ami, comment rendre justice à des anecdotes et des conversations, des silences et des complicités, des fou-rires et des grandes bouffes partagées, des promenades place du Tertre à Paris ou vers le lac ici à Saint-Jean-Port-Joli, au cours des 55 dernières années dont l’une des caractéristiques est que nous n’avons à peu près jamais vécu dans le même pays en même temps. C’est tout dernièrement, et encore seulement pendant les mois d’été, que nous avons vécu dans le même village.
La distance entre les diplomates est une délicatesse de la profession car on sait toujours où sont tous nos amis et collègues et il y a sur la carte du monde, quand on rentre à la maison, une petite lumière dans des villes lointaines qui clignote et nous réconforte.
Quant à Jacques et Jacqueline et à leurs enfants, malgré nos dépaysements forcés notre amitié n’a jamais fait défaut, elle s’est déroulée dans la confiance, dans une espèce de promesse de se revoir bientôt, une certaine manière de terminer aujourd’hui la phrase commencée il y a des années.
Est-ce trop dire que d’affirmer que c’est une amitié qui clignote, qui réconforte, qui rassure, qui rassérène encore?
Et parler du diplomate. Jacques était un homme debout, à l’écoute, patient, souriant. Il observait, il réfléchissait. On parle d’une intelligence vive qui accompagne une personnalité chaleureuse et bienveillante. À La Havane ou à Accra ou à Athènes, à Dakar ou à Rome, à Bruxelles ou à Paris, à Londres ou à Ottawa il distinguait les enjeux, il y inscrivait les intérêts du Canada et il rendait compte de ses conclusions.
Est-ce que je ferai le décompte de ses diplomaties, est-ce que je dessinerai sur la mappemonde les points de ses ambassades et les chantiers de tous ces sommets qu’il a organisés et encadrés, en même temps que l’humanité des causes qu’il a défendues?
Est-ce que j’allais donner ici le spectacle de mes larmes, les preuves de ma colère contre la maladie, et aller chercher Jacques et le revenir et qu’il nous fasse un sourire et une moue, un geste de la main, comme un adieu ou comme une retrouvaille?
Est-ce que j’allais vous mentir et vous dire qu’il est mort pour le vrai? Ou est-ce que j’allais le revivre et le ramener, l’empêcher de se taire pour qu’il fasse écho dans ce lieu de tous les échos?
Est-ce que je vous amènerai à l’entendre encore puisque d’après moi il est à portée de voix?
Fermons les yeux et voyons-le descendre l’allée de cette église. Je l’entends qui se moque gentiment de ma grandiloquence; il dit qu’il n’est pas si mort
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