bout de papier, Vol. 29, No. 4 (2016), pp. 20–23
« Monsieur l’Ambassadeur. Les manifestations, c’est nous qui les organisons et tout opposant est un homme mort ».
Ce fut la réponse donnée par un haut responsable du gouvernement syrien à mon patron, qui le questionnait sur la situation intérieure, alors que la Syrie avait décidé en 1990 de se joindre à la coalition contre Saddam Hussein.
Le calme a en effet régné. Mais il ne fallait pas jouer avec le feu. Quelques semaines plus tard, un groupe de collègues faisant du vélo de montagne s’est retrouvé par accident en plein milieu d’une base militaire syrienne. Profitant de l’effet de surprise des soldats, et d’un vigoureux coup de pédale, ils ont rapidement quitté les lieux. Ils furent chanceux.
De retour chez eux, ils purent se remettre de leurs émotions en enfilant de la Veuve Cliquot à 10$ la bouteille. C’est que l’on trouvait d’excellents crus, pas cher, chez notre « dépanneur », le supermarché des frères Ghazalé de Chtaura au Liban, pas loin de la frontière.
En échange d’un chèque canadien à leur banque du deuxième étage (en fait, un gros coffre-fort sur laquelle s’appuyait une Kalachnikov), on obtenait une énorme pile de livres syriennes ou libanaises, entourée d’un élastique, puis on faisait nos courses. Il n’v avait pas de svstème de Le chèque était rapidement encaissé à la succursale de L.B Pearson. Je n’ai jamais compris comment ils le faisaient si vite. Mais les Libanais sont plein de ressources…
En ce qui concerne les vins, il fallait cependant se méfier. Souvent, de fausses étiquettes étaient apposées sur les bouteilles. Ainsi, un Kefraya 1989 se retrouvait travesti en Château Margaux 1956! Je soupçonne que la résidence officielle du Canada s’était d’ailleurs fait prendre. En effet, il arrivait que le vin indiqué sur le menu avait un goût différent une fois dans nos verres. (À mon dépanneur à Montréal, des Libanais chiites originaires de la Bekaa, me disent que les Ghazalé sont toujours en affaires et qu’elles sont prospères).
Pendant la guerre du Golfe, nous n’avions pas vraiment accès à la presse internationale et les médias locaux ne servaient qu’à la propagande. Notre principale source d’information était la BBC sur ondes courtes.
Des images de la guerre? De temps en temps CNN à l’hôtel Hilton et la flamme qui s’échappait des missiles SCUDS de Saddam que l’on voyait passer au-dessus du Golan le soir. Parents et amis au Canada qui eux, regardaient le conflit en direct, s’inquiétaient davantage que nous.
Pour le reste, la vie suivait son cours. On savait que nos téléphones étaient sur écoute et nos mouvements observés. Mais ce n’est pas la subtilité qui caractérisait les services de sécurité. On reconnaissait leurs agents rapidement. Air patibulaire, barbe de deux jours, blouson de cuir noir, jeans et, surtout, élégantes chaussettes blanches.
Dans la même veine, un jour où je parlais en français avec des collègues de l’ambassade à Amman, une troisième voix nous a interrompus poliment « Can you speak in English please? ». Alors que j’effectuais une visite « secrète » auprès du grand-rabbin de Damas, mon départ de sa résidence fut salué par des coups de sifflets de mes « suiveurs ». Pas très subtile, je vous disais.
Mais quand on voit tout ce qui se passe en Syrie maintenant, carnages, attentats terroristes, destruction sans fin et ces millions de réfugiés, je ne peux qu’être nostalgique de cette époque.
Me reviennent en mémoire nos weekends à Lattaquié et ce petit resto en bord de mer entouré de pins, d’où on pouvait voir la résidence d’été du président Assad-père. Nous y allions après nos baignades manger des mezzés et du poisson frais, le tout arrosé d’Arak glacé. Bien sûr, parfois le vent ramenait des bouffées blanchâtres de la cimenterie construite pas loin, mais bon….
Les visites à Alep étaient elles aussi des moments forts, notamment les promenades dans le souk couvert. On en profitait pour diner à notre restaurant arménien préféré.
Comme je m’intéressais à l’archéologie, la Syrie était extraordinaire d’autant plus que dépourvue de touristes. Palmyre, bien sûr, mais aussi le Krak des Chevaliers, Apamée, Mari, de même qu’un séjour avec la famille d’un archéologue de l’Université Laval qui faisait des fouilles dans le nord du pays.
Les Syriens étaient relativement ouverts et sympathiques, mais à part quelques individus qui avaient l’autorisation de « frayer » avec les Occidentaux (des gens d’affaires et quelques universitaires et diplomates), il était clair que la répression et « l’espionnite » de l’époque limitaient les approches.
Pour maintenir la paix sociale, le régime s’assurait que la population ait accès, à peu de frais, à des services et produits de base. Si on comparait avec l’Égypte par exemple, où j’avais été en poste auparavant, le niveau de vie était « potable ». Les enfants allaient à l’école, les villages étaient électrifiés, les paysans s’en tiraient relativement bien, il n’avait pas de chômage, etc. Bref, tout se passait bien pour le citoyen moyen à condition de se taire. L’omniprésence du président sous la forme d’images ou de statues le leur rappelait.
La minorité alaouite contrôlait le pays et avait établi une connivence certaine avec les autres minorités, en particulier les chrétiens qui n’avaient rien à craindre et vivaient en général fort bien (médecins, avocats, dentistes, gens d’affaires). La liberté de culte était totale et les nombreuses dénominations chrétiennes avaient toutes leurs églises. Évidemment, pas question de contester le pouvoir. Tout le monde y trouvait son compte, sauf les populations kurdes et la communauté juive.
Ceci dit, le Canada fut très impliqué dans le dossier des juifs syriens qui voulaient quitter le pays, principalement pour Israël. Nous les avons aidés à le faire, et quand on voit la situation actuelle en Syrie, on peut se féliciter de l’avoir fait.
La petite communauté diplomatique canadienne se débrouillait fort bien. Nous étions à peu près tous dans le même quartier, pas très loin de l’ambassade. Nous habitions dans un édifice (le Habbal Building) de trois ou quatre étages, occupé seulement par des diplomates canadiens. Un peu trop de promiscuité à mon goût mais c’était grand, moderne et nous avions une grande terrasse.
À côté s’y trouvait aussi le club canadien (le Chimo Club), où les compatriotes et des invités venaient prendre un verre et s’exercer aux fléchettes. Un beau matin, nous avons retrouvé notre club sans toit. tôle en avait été tout simplement arrachée par des voisins peu aimables.
Il y avait aussi les aléas liés au métier. Dans mon cas, la première soirée à Damas avait été, disons, particulière. Mon épouse et moi étions arrivés le jour même d’Alep, en voiture. En effet, nous en avions pris livraison en Allemagne (ce n’était pas une Mercedes, rassurez-vous!) puis l’avions conduite jusqu’à Venise, avant de prendre le traversier pour la Turquie puis la route jusqu’en Syrie. Mon prédécesseur avait organisé sa réception de départ et nous présentait par la même occasion. Fatigués par le voyage et sous le choc culturel, cette première immersion dans la vie diplomatique locale fut nécessaire mais peu probante. Par la suite je dus m’excuser de ne pas reconnaître ceux qui y étaient!
Il y eu aussi la fausse évacuation du personnel canadien « non essentiel » et de leurs familles. Alors que l’on croyait avoir reçu l’approbation de la centrale et dit au revoir à ceux et celles qui partaient, quelle ne fut pas notre surprise de voir leur autobus de retour de l’aéroport avec tous ses passagers quelques heures plus tard. Car entretemps, Ottawa avait changé d’idée et annulé leur départ. Ils partirent finalement, mais seulement après l’autorisation officielle!
De petits évènements ponctuaient la vie parfois monotone de l’ambassade. Ainsi, une collègue m’arriva un jour dévastée. Le pot de fromage « Cheez Wiz » reçu de ses parents par valise diplomatique n’avait pas résisté au transport!
Une autre collègue se montait quant à elle une collection de portes antiques. Son appartement avait été vidé des meubles fournis par la Couronne pour faire place à des portes et autres boiseries découpées dans de vieilles résidences damascènes puis revendues aux étrangers de passage. Ses fêtes étaient mémorables et attiraient même quelques « Excellences » lassées des fêtes nationales.
Outre les conducteurs de Damas, certains risques venaient avec la fonction. Mais étrangement, ils étaient parfois causés par notre employeur. Ainsi, pour aller en fonction officielle au Liban, nous devions prendre un véhicule blindé. À l’époque, la construction de ce type d’automobiles n’était pas très au point. Par exemple, le moteur de l’un d’entre eux avait la mauvaise habitude de s’arrêter alors que nous roulions, ce qui avait pour conséquence fâcheuse de bloquer la direction et la transmission… et ainsi de nous précipiter dans le fossé!
Plus récente, une énorme Chevrolet blanche nous était arrivée avec des options « James Bond », mais peu d’instructions pour les utiliser. Nous nous retrouvions souvent dans l’impossibilité de reprendre la route, car elle se verrouillait toute seule et le pauvre chauffeur ne pouvait ouvrir les portes avec ses clés. Stationnée devant la mission, il lui arrivait aussi sans raison apparente de se mettre toutes sirènes hurlantes, ce qui indisposait les gardes de sécurité car cela les réveillait et les mettait dans un état d’énervement inquiétant.
Nos jeunes enfants avaient la chance d’évoluer dans un quartier particulièrement stimulant. En effet, on y trouvait les résidences des leaders palestiniens les plus en vue du régime. Elles étaient protégées par des gardes armés jusqu’aux dents mais qui, le cœur tendre, se laissaient apprivoiser par les risettes de nos charmantes têtes blondes et leur distribuaient même des bonbons.
Le soir de l’attentat du vol PANAM 103 au-dessus de Lockerbie, la section palestinienne de notre voisinage fêta très tard dans la nuit en tirant dans les airs à la mitraillette à balles réelles. Une tradition locale dangereuse et ma foi un peu stressante.
Le travail diplomatique sous la dictature « correctionniste » d’Assad-père n’était pas facile. Pas de médias libres, difficulté de rencontrer des contacts, etc. Comme la plupart de nos collègues étaient dans la même situation, nous passions beaucoup de temps à essayer (sans succès) de confirmer des rumeurs. La principale portait sur l’état de santé du président. On le disait malade et toujours à l’article de la mort (mais il a pourtant survécu à mon affectation et n’a rendu l’âme qu’en 2000).
Les réceptions diplomatiques servaient donc à vérifier ces informations. On en ressortait avec d’autres rumeurs. J’en ai moi-même fait le test. Ayant transmis un (faux) « scoop» à un autre diplomate au début d’une fête nationale, ma « nouvelle » fit le tour de la salle et me fut répétée, dans le plus grand secret, entre deux bouchées de dessert. Je n’ose imaginer le contenu des télégrammes (eh oui!) que les diverses capitales reçurent les jours suivants…
Les rapports avec les responsables syriens étaient tout à fait « langue de bois ». Nous avions toujours le même interlocuteur qui, se sachant écouté par ses autorités dans son bureau, se limitait au strict minimum mais dans la plus grande civilité. Mes rapports pour Ottawa étaient donc souvent préparés avant nos rencontres car je savais déjà ce qu’il allait nous dire.
Nous couvrions aussi le Liban. Là, c’était une toute autre affaire. Beaucoup de contacts et autant de demandes de visa. Comme j’étais responsable pour ce pays, j’y allais assez souvent et je m’y plaisais. D’abord, le français y était encore très pratiqué. On y mangeait par ailleurs beaucoup mieux qu’à Damas. Il y avait aussi un superbe petit musée phénicien sur le campus de l’Université américaine de Beyrouth.
Ce qui ajoutait du piquant à mes visites, c’est que nous pouvions parler au Hezbollah. Nous rencontrions leurs dirigeants. Un jour, avec un collègue de notre ancienne section du renseignement au ministère, nous nous étions rendus, pour rencontrer un porte-parole du mouvement, dans un bâtiment difficile à trouver dans le quartier chiite de Beyrouth, où nous soupçonnions que des otages avaient été détenus. L’entretien dans une salle sans fenêtre au sous-sol avait certes été fort instructif et courtois, mais nous n’étions pas trop fâchés de quitter…
Ce qui était très bon pour mon ego de premier secrétaire étaient mes accès privilégiés au président de la République libanaise. Il s’était pris d’affection pour moi. Le fait qu’une de ses filles vivait à Montréal y contribuait sûrement. Il faut dire aussi que la présence étrangère juste après la guerre civile était limitée. Le chef de l’État devait se sentir bien seul dans ses appartements. Je le voyais donc assez souvent et cela facilitait notre travail.
Depuis mon départ de Syrie, un autre Assad a été mis au pouvoir. Il a mené son pays à la ruine et la désolation. Pour toute la région, c’est une irrémédiable descente aux enfers.
Ce ne sont que pertes en vies humaines et images de destruction. Le souk d’Alep a été ravagé et sa forteresse, en partie détruite ainsi que la Grande Mosquée. Des temples et autres vestiges ont été dynamités à Palmyre. La folie djihadiste est passée par là.
De voir ces millions de pauvres gens qui trouvent refuge où ils peuvent et risquent leur vie pour tenter de survivre me bouleverse. Il est réconfortant de voir que le Canada fait sa part pour alléger leurs souffrances et leur procurer un avenir. Notre fille est née alors que nous étions en poste en Syrie. Elle fut baptisée grecque-catholique dans une église du 4ème siècle à Maaloula, ce petit village où l’on parlait encore araméen. Elle ne s’en souvient pas mais nous, oui. J’espère qu’un jour nous pourrons retourner ensemble revoir les lieux de ses premières années, s’ils existent encore.
François LaRochelle a pris sa retraite en 2014. Arabisant, il a été en poste au Caire, à Vienne (OSCE) et à Bruxelles. À la centrale, il a surtout travaillé sur les enjeux liés au Moyen-Orient et a été directeur des relations avec le Cabinet. Sa dernière affectation était au Secrétariat de la politique étrangère et de la défense au Bureau du Conseil prive. Il réside maintenant à Montréal où il fait du bénévolat auprès des immigrants et du vélo. Il écrit à l’occasion dans les journaux à propos du Moyen-Orient et est président de la section montréalaise de l’Association canadienne pour les Nations Unies.
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