bout de papier, Vol. 29, No. 4 (2016), p. 40

J’ai rencontré Jacques Noiseux pour la première fois il y a quarante ans. Il était alors le directeur du Bureau de Presse sous Allan J McEachan, secrétaire d’État aux Affaires extérieures. Le ministre prenait part à un de ces forums Nord-Sud, la Conférence de Paris sur la coopération économique internationale, dans lesquels le Canada au temps de Pierre Elliott Trudeau jouait un rôle de premier plan. En contemplant le parcours de Jacques, je revoyais quelques grands moments de la diplomatie canadienne. Jacques était un produit de son époque. Diplômé en droit de l’université de Montréal après avoir fait son cours classique au Collège Jean-de- Brébeuf, il avait le profil traditionnel d’un futur diplomate.

À sa première affectation à Londres en 1966, Jacques Noiseux eut la chance d’avoir Charles Ritchie comme chef de mission, qui le prit sous son aile. À l’époque, un diplomate provenant de certains pays du Commonwealth était désigné comme adjoint à l’Écuyer de la reine. Jacques remplit ce rôle pendant un an. Il en garda une admiration pour l’humour britannique. Il aimait cette anecdote se rapportant à la future reine Élisabeth : à sa première rencontre avec l’imposant Général de Gaulle, celui-ci crut approprié de lui faire un compliment sur la qualité de son français. Elle l’en remercia tout en remarquant qu’elle avait eu une gouvernante belge.

Jacques était un conteur né. On n’aurait pas dit qu’il était doué pour le sport ou la technologie. Il était par contre féru d’histoire des civilisations, il lisait énormément et aimait discuter de politique. Il appréciait les arts, la musique et l’opéra.

Il était divertissant autant dans les salons à Londres, Paris ou New York qu’auprès de rares visiteurs reçus à Alger, son dernier poste d’ambassadeur au milieu des années 1990. Même les gens qu’il ne rencontrait qu’occasionnellement se souvenaient de lui beaucoup plus tard à cause d’un bon mot tiré de son vaste répertoire alimenté de nombreuses affectations y compris auprès des gouverneurs généraux Jeanne Sauvé et Ed Schreyer.

Il y a cinquante ans, les diplomates ’canadiens-français’ se retrouvaient souvent dans les pays francophones ou latino-américains et dans le secteur de la culture. Il n’est donc pas surprenant que Jacques se soit retrouvé à Kinshasa et à Paris mais aussi à Dakar comme ’conseiller régional’. Ottawa avait créé ce poste diplomatique d’un nouveau genre au moment des péripéties entourant l’institution de la Francophonie dans les années 1960.

Jacques Noiseux se sentait toutefois à l’aise dans les deux mondes – plus tout à fait des solitudes – qui ont longtemps subsisté au ministère. Il attribuait en souriant cette facilité à son ascendance écossaise. C’est ainsi qu’il a navigué dans les eaux du Commonwealth, de la Francophonie et qu’il s’est retrouvé à Nairobi comme à Alger.

Son aisance dans la société mondaine était un atout à l’époque précédant la ’diplomatie publique’. Renseignement et réseautage rimaient avec diplomatie et se pratiquaient surtout dans les chancelleries et les résidences. Cela lui a bien servi lorsqu’il fut affecté au Consulat-Général à New York. Il y a retrouvé Ken Taylor qu’il avait connu peu de temps auparavant à Paris où ce dernier s’était replié de Téhéran. Il partageait avec ce dernier une fascination pour le Moyen-Orient qu’il a mise à profit après sa retraite en 1998.

Les événements qui ont le plus marqué Jacques ont trait à la crise du Liban. Après l’invasion par Israël en 1982, la sécurité ne fit que se détériorer à Beyrouth. Le ministre Joe Clark prit finalement la décision en 1985 de fermer notre ambassade où Jacques était arrivé comme ambassadeur en août 1984. Nos diplomates se replièrent en convoi par la route à Amman pour quelques mois, le temps de mettre sur pied l’ambassade que Jacques dirigera à Damas.

Tel qu’il le décrit plus tard, cette expérience laissa un goût amer chez Jacques puisque la décision d’évacuer fut prise à Ottawa sans consultation avec la mission et avec instruction de ne pas en informer par avance les employés locaux. Une des caractéristiques du style de Jacques était justement l’attention qu’il portait à ses collaborateurs et en particulier aux employés recrutés sur place. Je l’avais constaté lors d’un court séjour à Alger, juste avant le meurtre des moines de Tibhirine, à un moment de grande tension sécuritaire.

Jacques avait aussi la grande qualité d’être fidèle en amitié. Cela s’est avéré lorsqu’il nous a quittés de façon inopinée en février dernier après une courte maladie. J’ai été touché par le témoignage de son collègue australien à Damas qui notait la générosité avec laquelle Jacques partageait sa compréhension des subtilités de la région. La présence à la chapelle Notre-Dame des Neiges de membres de la communauté libanaise de Montréal en plus de collègues et amis de toutes les époques de sa vie était tout aussi éloquente en cette journée d’adieu ensoleillée de mars qui anticipait le printemps.

Anne Leahy donne le cours ’Catholicism and Public Policy’ à l’université McGill. Pendant ses 40 années aux Affaires etrangeres, elle a été en poste auprès de la Communauté européenne, l’OCDE, en URSS et ambassadeur au Cameroun, en Pologne, en Russie, auprès des Grands Lacs d’Afrique et au Saint-Siège. Elle a fut aussi été la coordonnatrice du gouvernement pour la Journée mondiale de la jeunesse à Toronto en 2002 et la première directrice de l’Institut d’études internationales de Montréal à l’UQAM.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 29, No. 4 (2016), p. 40. Lire le reste de ce numéro →

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