bout de papier, Vol. 28, No. 2 (2014) — Summer 2014 // Été 2014, pp. 4–6
Au moment d’atterrir à Sao Paulo, sous un ciel maussade, je me demande ce que nous venons chercher dans ce pays de la démesure étalé sur presque la moitié du continent. Un territoire d’abord occupé par des peuples indigènes. Développé par la volonté des Portugais et autres Européens. Et le labeur d’esclaves noirs amenés d’Afrique. Des Japonais sont du nombre des migrants venus, au siècle dernier, relever encore davantage la diversité culturelle sur cette terre de métissage, où les Blancs comptent pour moins de la moitié de la population. Une population jeune dominée par les moins de 30 ans.
J’essaie de me préparer mentalement au choc du premier contact avec une mégalopole de plus de vingt millions d’habitants. J’anticipe des problèmes de congestion routière autrement plus sérieux que ceux de Montréal ou Toronto. Et ça ne manquera pas. Via autoroutes et voies rapides, nous mettrons plus d’une heure et demie à parcourir une trentaine de kilomètres jusqu’à l’hôtel.
Traversons des quartiers aux constructions négligées, aux murs couverts de graffitis. À l’écart des tours d’habitation. Partageons le macadam avec des camions, des autobus et, hantise des automobilistes, des motos et mobylettes pétaradantes qui se faufilent dangereusement entre les véhicules. Aucun accrochage. Aucun accident. Du bruit, de la poussière. Beaucoup de tension et d’inconfort. Notre hôte nous rassure, mon mari et moi. Les conditions sont normales aujourd’hui.
Nous voici enfin sur la prestigieuse Avenida Paulista, épine dorsale de la ville. Avenue résidentielle de prestige à l’ère des barons du café. Maintenant bordée de gratte-ciel où logent les grandes entreprises du pays. Le cœur du Brésil prospère que je devrais appeler « Brasil ». Un nom associé au bois local « pau-brasil », objet d’un commerce important au début du XVI siècle. La teinture pourpre qu’on en tirait, alors fort appréciée en Europe, contribua à la prospérité initiale du pays. Et inspira le titre du roman de Jean-Cristophe Rufin, prix Goncourt 2001, Rouge Brésil.
À mon retour au pays, le guide touristique Lonely Planet, m’apprendra un autre aspect de la démesure de Sao Paulo. On n’arrive pas à pied à l’emporium le plus huppé. Le taxi est une option, mais il est beaucoup plus chic de se faire déposer en hélicoptère sur l’héliport du toit du Daslu, bâtiment blanc qui ressemble à une énorme villa romaine de trois étages et accueille tous les créateurs de la mode. Aujourd’hui Sao Paulo détiendrait le record du trafic d’hélicoptères à l’échelle mondiale, avec quelque 300 héliports contre à peine 60 à New York.
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Je me sens mal à l’aise en lisant ces lignes. Et je l’ai été à plusieurs reprises pendant notre séjour chez les « Paulistanos ». Bien que membre du quatuor des pays émergents les plus florissants, le Brésil se caractérise aussi par la disparité des revenus entre les strates de sa population. Plus de 20 pour cent des gens vivent en deçà du seuil de la pauvreté. Difficile à croire lorsque nous allons dans un centre commercial huppé pour y casser la croûte en milieu de journée. Dans ce temple de la consommation, décoré et aseptisé, les étalages offrent des marchandises de luxe, hors de prix. Qui donc sont les clients?
Probablement les habitants des quartiers résidentiels les plus exclusifs où nous circulerons. Enfilades de vastes terrains fleuris et ombragés. Hauts murs d’enceinte derrière lesquels se dissimulent des résidences que je devine imposantes. Entrées bloquées par des grilles de métal. Souvent surveillées par un gardien posté dans une guérite. Qui est l’ennemi à craindre?
En plein quartier New Murumbi, foisonnement de tours d’habitation de luxe, quelle n’est pas ma surprise de voir un panneau de signalisation marqué « Favela Paraisopolis ». Ce que je n’aurais pu imaginer est là sous mes yeux. Derrière une rue aux façades de bon ton, une dénivellation de terrain importante et un autre monde. Celui de l’une des dizaines, ou des centaines de favélas typiques des grandes villes du pays. Poches de pauvreté, de promiscuité et de violence. Où les conditions de vie se sont améliorées avec l’installation de l’électricité, de l’eau courante, des égouts, et l’organisation de patrouilles de police à l’affut des trafiquants de drogue. Au dire de notre ami, cette favela en est la preuve. Je regarde le panneau indicateur si propre, si officiel. Et je retiens mon souffle. Limpression de me tenir au bord d’un gouffre. Tout en bas, les petites maisons semblent solides. Sans plus. Une favela d’exception?
On dit des favélas qu’elles sont autant de villes dans la ville. Et, sans m’être renseignée, je supposais que le mot portugais « favela » signifiait l’équivalent de bidonville en français. La vérité est tout autre et nous ramène à une page d’histoire de la fin du XIX° siècle.
Une armée de 8 000 soldats, dont plusieurs originaires de Rio de Janeiro, la capitale du temps, sont alors envoyés à Canudos, dans la région du Nordeste, pour défendre les intérêts du gouvernement contre la population locale rebelle. De retour à Rio, victorieux, après avoir mis Canudos à feu et à sang, ils n’obtiennent pas les terres qu’on leur avait promises en échange de leurs services. Ils finissent par installer des abris de fortune pour eux et leurs familles sur la colline voisine du Morro da Providencia. La, ils retrouvent le même arbrisseau que sur les terres de leur campement de Canudos. Une plante appelée « favela ». Ils baptisent leur nouveau lieu de résidence Morro da Favela. Très vite le mot favela en vient à désigner les communautés informelles qui apparaissent autour de Rio. Des regroupements créés par d’anciens esclaves et habitants de l’arrière-pays fuyant la misère et cherchant une vie meilleure en ville. Une triste réalité qui a cours encore aujourd’hui.
Observer des serpents. Ce n’est pas ce qui m’a amenée à Sao Paulo. Et pourtant je ne détache pas les yeux de ces créatures exotiques. Admirative des coloris gris, bruns, noirs de leur peau. Des motifs bleus, corail, jaunes, qui en démarquent certains, comme autant de tatouages.
Nous visitons l’Instituto Butantan, centre de recherches biomédicales de réputation internationale. Depuis plus de cent ans, l’Institut produit des vaccins et sérums antivenimeux à partir du venin de serpents, de scorpions et d’araignées. Ses précieux pensionnaires sont assurés de manger à leur faim et selon leurs goûts chaque jour. D’être à l’abri de leurs prédateurs. Des reptiles mieux traités que les déshérités de la ville. Certes, sous ces latitudes tropicales les antidotes fabriqués ici guérissent des malades, sauvent des vies. Un besoin sous-estimé par les nordiques que nous sommes.
Dans « Centro Velho », le quartier historique de Sao Paulo, j’ai impression de toucher à l’histoire en admirant des fonts baptismaux de pierre datant de 1650, et de nombreuses cartes de la ville ancienne. Nous sommes au « Patio do Colégio », emplacement du collège et de l’église des missionnaires jésuites fondateurs de la ville. Padre José Anchieta et ses collègues y célébraient la messe marquant l’événement le 25 janvier 1554, jour de la fête de Saint-Paul. D’où le nom Sao Paulo.
Convertie en musée, une humble construction de style colonial en stuc blanc évoque le couvent d’origine. Pendant quelques minutes je suis retrempée dans une époque héroïque et lointaine. Il suffit que je m’approche d’une fenêtre pour que s’efface la magie. À l’extérieur, la mégalopole me toise de ses hauteurs.
Quelques minutes plus tard, je verrai à nouveau le panorama des forêts grises ou blanches des tours d’habitation agglutinées les unes aux autres, sillonnées de larges voies de circulation. Dans toutes les directions. Jusqu’au bout de l’horizon.
Au Musée d’art contemporain de Montréal, en 2006, j’avais été emballée par l’exposition du peintre allemand Anselm Kiefer. Dans son œuvre, il s’est attaché à retracer de grands moments de l’histoire afin de comprendre son pays et le monde. Son tableau Pope Alexander VI: The Golden Bull, dont j’ai retrouvé la référence, évoque le sceau en or d’un décret papal. Une pyramide colossale mange l’espace de la toile. Sur sa surface pierreuse et grisâtre coule un filet d’or.
Kiefer se serait inspiré de la pyramide de la Lune vue à Teotihuacan lors de son passage au Mexique. Site présumé de sacrifices humains offerts aux dieux, et entaché du sang de victimes innocentes. À son avis, le pape cachait son appétit de pouvoir et son avidité pour l’or en professant l’évangélisation du Nouveau-Monde. Aussi, du point de vue de Kiefer, l’or et le sang tracent un lien entre le ciel et la terre. Je résume de mon mieux. Le tableau de Kiefer, riche de signification, mériterait plus de précisions.
Au regard de la colonisation de l’Amérique, Kiefer a raison. Alexandre VI est nul autre que Rodrigo Borgia, de l’influente famille Borgia. Un nom devenu symbole de la décadence de l’Église catholique à la fin de la Renaissance. Selon un ecclésiastique de ses contemporains, Rome, sous Alexandre VI, ne connait ni loi, ni divinité; (mais) l’or, la violence et l’empire de Vénus.
En fait, il y aurait eu quatre bulles successives, en 1493, par lesquelles Alexandre VI divisait le Nouveau- Monde connu entre l’Espagne et le Portugal. Et, l’année suivante, suite à des négociations entre les deux puissances, un traité signé à Tordesillas. À partir d’un méridien nord-sud, localisé à l’ouest des Îles du Cap-Vert, presque toutes les Amériques revenaient à l’Espagne, privilégiée par Alexandre VI aux origines aragonaises. Le Portugal recevait toutes les terres situées à l’est du delta de l’Amazone, soit la totalité de ce qui devint le Brésil, puis au-delà de l’Atlantique, l’Afrique et l’Asie, sauf exceptions. D’autres traités ont par la suite modifié la répartition des territoires et brisé ce monopole hispano-portugais.
Le partage défini en 1494 m’apparaît fondamental pour comprendre l’histoire de la colonisation par les puissances européennes. Ces faits que j’apprends aujourd’hui expliquent l’omniprésence de l’Espagne en Amérique, l’Amérique latine.
À l’été 2014, le Brésil aura tenu les médias internationaux en haleine à l’occasion de la Coupe du monde de soccer. Une occasion de réjouissances populaires au pays des Auriverde. Mais aussi de contestations. Cette Coupe du monde n’est pas pour nous…Le gouvernement a mis tout l’argent (plus de 11 milliards de dollars) dans les stades et des infrastructures, se plaignent les protestataires. Ainsi, dans le quartier modeste d’Itaquerao, à Sao Paulo, la construction d’un nouveau stade aurait entrainé la hausse du prix des appartements forçant l’exode de familles qui ne pouvaient plus payer les mensualités ou les obligeant à s’entasser à plus d’une famille dans le même logis. Dans les douze villes hôtes des matchs au programme, quelque 250 000 Brésiliens auraient été expropriés.
Combien de temps soutiendrons-nous à ce prix l’idéal olympique et les exploits sportifs internationaux? Combien de fois encore assisterons-nous, choqués et impuissants, à ces mascarades de prospérité aux dépens de populations démunies et sans défense?
Des chercheurs universitaires se sont penchés sur les rapports entre soccer et politique. À leur avis, les systèmes démocratiques et autoritaires ont utilisé les Coupes du monde comme un dispositif pour construire des légitimités nationales et internationales. Ainsi, ils soutiennent que les militaires argentins au pouvoir dans les années 1970 ont pu garder le pouvoir quelques années de plus quand l’Argentine a remporté la Coupe du monde chez elle en 1978. Je suis dépassée par la portée de ces propos et les questions qui s’ensuivent.
Je repartirai en n’emportant qu’une esquisse sommaire de Sao Paulo, la singulière. Je me souviendrai de l’abondance des fruits exotiques dont je me suis gavée chaque matin, au petit déjeuner. Des viandes savoureuses goûtées dans un « churrascaria ». De l’oasis de fraicheur du Parc Trianon et de sa végétation tropicale. Des transats, à la façade d’une librairie, où nous avons fait une pause lecture au milieu d’un centre commercial. De la profusion étourdissante et colorée d’une exposition d’artisans d’art populaire. De la barrière linguistique qui nous a empêchés de communiquer avec un jeune Brésilien curieux de nous connaître. Le drapeau des Auriverde s’est enrichi pour moi de bien des nuances nouvelles.
Maintenant à la retraite, Suzanne Beaulieu-Gingras a occupé des postes de cadre supérieur au sein de la fonction publique fédérale, notamment. Elle a accompagné son mari, Gilles Gingras, à Abidjan, Paris, Washington et Oslo.
Le théologien de la libération
Le Brésil, longtemps considéré la première nation catholique du monde, est pour moi indissociable de l’œuvre du Brésilien Hélder Camara, archevêque de Recife dans le Nordeste. Une des régions les plus pauvres du pays. Promoteur de la théologie de la libération, qui fait appel aux sciences sociales pour déceler les mécanismes sociaux facteurs de pauvreté, il prenait la défense de ses concitoyens. À distance, je ne pouvais comprendre ni la teneur ni l’ampleur de son action et de sa pensée.
Au moment où je rédige ces notes, le missionnaire québécois Claude Lacaille publie En mission dans la tourmente des dictatures 1965-1986, récit de son expérience en Amérique latine. Il accorde une large place à la théologie de la libération. Et affirme : L’Histoire de l’Église retiendra du pape Jean-Paul II et de son préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, plus tard devenu Benoit XVI, qu’ils ont été un obstacle redoutable à l’évangélisation dans le continent. Il explique : …notre théologie traditionnelle (propose) une aide charitable aux pauvres plutôt que de travailler à l’éradication de la pauvreté. Pour sa part, celui que l’on appelait simplement Dom Hélder, disait : Quand j’aide les pauvres on dit que je suis un saint. Lorsque je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste.
Après la démission de Dom Hélder, à l’âge de 75 ans, son remplaçant se chargera de faire table rase de toutes les entreprises apostolique de son prédécesseur. Dom Hélder restera fidèle à l’Église jusqu’à sa mort en 1999. Puis, un dénouement inattendu. En juillet 2013, s’est ouvert à Recife, dans l’Église désormais gouvernée par le pape François, le procès de béatification de Dom Hélder.
Que peut-on attendre du pape François qui, lui, met de l’avant la théologie du peuple? Au Brésil il sera confronté à un réel défi. Des sectes évangéliques se disputent maintenant la ferveur des croyants. Et l’Église de Rome perd
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 28, No. 2 (2014) — Summer 2014 // Été 2014, pp. 4–6. Lire le reste de ce numéro →




