bout de papier, Vol. 27, No. 4 (2013) — Winter 2013–14 // Hiver 2013-2014, pp. 21–23

En collaboration avec la Fondation René Dumont, les Éditions du Seuil viennent de lancer une réédition de L’Afrique noire est mal partie, 50 ans tout juste après sa première parution et 11 ans après la mort de son auteur.
On se souvient du livre, qui fit scandale au moment de sa parution, comme un véritable défi lancé aux agriculteurs africains.
On se souvient de l’auteur comme d’un visionnaire et d’un prophète. C’est du moins ce qu’en dit Jean Ziegler, Rapporteur spécial de ONU pour le droit à l’alimentation de 2001 à 2008, dans la préface de la réédition du livre. René Dumont était un combattant et un travailleur infatigable, avide et incorrigible lecteur, auditeur de tout ce qui se disait et s’écrivait sur la condition humaine et sur l’avenir de notre planète, complété par le talent d’un écrivain discipliné et rigoureux. C’était aussi mon beau-frère.
Né en France, fils d’un conseiller agricole qui fut à l’origine du premier Larousse agricole, René Dumont a choisi les études agronomiques. Mais comme il voulait « voir, connaitre et comprendre le monde, et essayer d’agir pour changer le cours des choses », il a donc opté pour une carrière coloniale en Indochine. Il en est ressorti le premier de la trentaine de livres qu’il aura écrits : La Culture du riz dans le Delta du Tonkin, en 1935, réédité et commenté par Igor Besson, en 1995.
De retour en France, René Dumont a enseigné à l’Institut national agronomique Paris Grignon qu’il appelait « sa Maison ». Il y est resté 41 ans. Pédagogue hors du commun, nombreux sont ses anciens Charlotte Paquet-Dumont et René Dumont élèves qui ont été marqués par son enseignement. Il a aussi donné des cours à l’Université d’Ottawa et a reçu un doctorat honorifique de l’Université Laval et de l’Université McGill.

Avant de devenir un tiers-mondialiste renommé, René Dumont a d’abord étudié l’état du système agricole français. Après avoir visité de très nombreux villages et mené plusieurs études sur l’agriculture française, il a publié Misère ou prospérité paysanne, et Voyage en France d’un agronome. Le développement de ces connaissances et de cette expertise lui ont donné l’occasion de participer directement à la mise en place du Plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. Par la suite, il s’est résolument tourné vers la paysannerie des pays en voie de développement.
Sa rencontre en 1972 avec René Dubos et Barbara Ward, qui publiaient Nous n’avons qu’une terre l’a confirmé dans sa conviction qu’il fallait s’engager. Il publia L’utopie ou la mort. Ce bouquin devait à l’origine s’intituler Pour une autre civilisation. Mais lorsque son directeur de collection, Jean Lacouture, lui dit : « En somme c’est l’utopie que vous prônez? » René Dumont lui aurait répondu : « C’est cela ou la mort ». Ce fut l’ouvrage le plus percutant de son combat contre la destruction insensée de notre milieu de vie.
C’est d’ailleurs ce livre qui a incité les mouvements de protection de la nature et les écologistes à lui demander d’être leur candidat aux élections présidentielles de 1974. Il s’y est engagé avec toute sa fougue et son désir de convaincre que seuls des changements dans leurs modes de vie, de production et de consommation pourraient amener les Français vers de meilleurs lendemains. C’est dans ce contexte que René Dumont fut l’un des premiers à mettre en garde l’opinion publique contre le gaspillage des ressources naturelles, l’érosion inconsidérée des sols, la raréfaction des eaux disponibles, les conséquences du « tout automobile » et l’effet de serre. Ce discours, très avant-gardiste pour l’époque, n’a su rallier la population mais a permis de donner une tribune et une voie politique à la cause. Militant infatigable, il n’a plus cessé d’encourager et d’accompagner les écologistes dans leur combat pour un monde plus respectueux de l’environnement.
Avec ma sœur Charlotte, qui fût plus tard son épouse, René Dumont, ayant terminé sa carrière universitaire, a poursuivi son parcours du monde, approfondissant sa connaissance des particularités de chaque pays et de chaque région, prodiguant ses remarques et ses conseils aux plus humbles comme aux plus puissants. De la Chine au Guatemala, du Bangladesh au Burkina Faso, de Cuba à l’Arménie, il a patiemment étudié les conditions des sols, les méthodes d’exploitation aussi bien que les politiques nationales d’éducation, de même que les perspectives d’avenir des jeunes populations, autant en terme d’autosuffisance alimentaire que de développement économique et social.
Au début des années 1980, René Dumont, invité à participer à des colloques au siège de l’Agence canadienne de développement international, a provoqué d’importants débats et forcé les gestionnaires à revoir l’implication du Canada dans le projet de barrage sur le fleuve Sénégal. Il s’agissait du grand barrage de Manatali. De l’avis de Dumont, ce projet allait avoir des impacts sociaux et environnementaux néfastes, affectant en premier les agriculteurs et la paysannerie.
« Continuons le combat… » Inlassablement, René Dumont a repris cette formule, encourageant chacun de ses élèves, de ses collègues, de ses amis, des responsables politiques jusqu’aux humbles agriculteurs à travailler pour un monde meilleur. Il n’y a pas de mission plus noble et essentielle, disait-il, que celle de chercher à nourrir tous nos semblables. Lui, l’agronome de la faim, pacifiste et écologique, a lancé avec lucidité et rigueur des avertissements que tous les observateurs sérieux ne pouvaient ignorer ni contredire.
Ce combat a toujours eu deux objectifs complémentaires. D’abord, permettre, avec une aide appropriée, à tous les citoyens, surtout ceux des pays en voie de développement, de se nourrir convenablement. Il plaçait le développement d’une agriculture à dimension humaine comme fondement du développement économique et social des pays du Sud. René Dumont ne pouvait pas parler de son premier objectif sans insister avec toute la force de ses convictions sur la nécessité absolue de prévenir et de stopper la dégradation de notre environnement.
Ce qui rend universel le message de René Dumont c’est aussi le grand nombre de pays qui ont fait appel à ses analyses et à ses conseils. Car René Dumont était avant tout un scientifique. Il tenait à partager ce qu’il découvrait dans ses missions d’études. Et ses recommandations étaient sérieusement étudiées et appliquées. On savait que lorsqu’il parlait de respecter la terre, ce n’était pas qu’un voeu pieu, mais c’était fondé sur des analyses scientifiques et sur sa préoccupation permanente de contribuer à ce qu’un jour tout le monde puisse se nourrir convenablement.
Il a vu bien avant d’autres que la croissance démographique des pays africains, notamment, étaient une source d’appauvrissement et de conditions de vie difficiles. Il a patiemment soutenu que l’éducation de filles devait être une priorité pour tous les pays, mais surtout pour les pays en voie de développement, où la condition féminine a tant de place à gagner. Il a conséquemment demandé et appuyé les efforts pour un meilleur contrôle des naissances, ainsi que pour de meilleures conditions sanitaires et une éducation de base généralisée.
J’ai appris de René Dumont que les fondements essentiels de notre humanité reposent sur le respect de la vie et de la vérité. Il trouvait profondément injuste que des milliers de nos concitoyens, partageant notre petite planète, meurent de faim dans un monde tout à fait capable de les nourrir. Son instinct, ses connaissances scientifiques et ses observations sur le terrain l’ont constamment soutenu dans le combat vigoureux qu’il a mené pour changer ce monde parfois si injuste. Il a mené une carrière universitaire durant laquelle il a formé et influencé des générations d’agronomes passionnés par leur métier mais surtout conscients avec lui et après lui que ce combat contre les insoutenables famines Aux côtés de Charlotte, dont Jean Ziegler dit qu’elle a exercé sur lui une influence décisive, René Dumont a mené tambour battant les 20 dernières années de sa vie. René et Charlotte ont parcouru le monde, que ce soit à l’invitation de chefs d’État ou d’associations de paysans, afin d’étudier les conditions locales et de fournir aux uns et aux autres analyses et recommandations pertinentes, ce qui a donné lieu à la publication de plus de 45 livres dont plusieurs ont été traduit en cing langues. Jean Ziegler a aussi souligné qu’en 1994, Charlotte et René, alors âge de 90 ans, ont cosigné un de leurs plus beaux livres Misère et chômage. Libéralisme ou démocratie.
Aux derniers jours de sa vie, René Dumont résumait son action en disant qu’il avait simplement « fait son boulot ». Charlotte l’a rassuré en lui répliquant que ce fut « un énorme et indispensable boulot ».
Le privilège que nous avons eu de côtoyer René Dumont, de partager ses espoirs et ses ambitions, de nous nourrir à ses écrits et de ses paroles, nous donne l’impression de faire un peu partie de l’histoire.
Le 8 janvier 2013, Charlotte s’est éteinte à son tour. Il serait trop long d’énumérer les moments où le hasard a joué un rôle déterminant dans la vie de ma sœur. Le principal tournant aura sans doute été sa rencontre avec René Dumont à l’Université d’Ottawa, en 1969.
Georges Paquet est un ancien diplomate canadien, récipiendaire du Prix de l’APASE 1990. Il s’est joint au Ministère des Affaires étrangères en 1967. Il a travaillé dans les directions des Nations Unies, des Affaires économiques, de l’Afrique de l’Ouest, et de l’Europe de l’Ouest. Il a été en poste au Nigéria, en France, à Bruxelles à la Mission du sy 7 x 7 Torr.
L’Afrique noire est mal partie
En 1962, convaincu que pour sauver des vies et pour conserver une bonne partie la qualité de notre environnement, toute vérité était bonne à dire, René Dumont n’a pas résisté à la nécessité d’écrire, deux ans seulement après ce qu’on a appelé les indépendances africaines, que l’Afrique noire était « mal partie ». Parlant des pays qu’il connaissait le mieux, le sien, la France, et des pays francophones d’Afrique, René Dumont voulait dire tout haut que les dirigeants africains et leur entourage, qu’on disait officiellement autonomes, demeuraient toujours fermement attachés, de gré ou de force, aux capitales européennes. Il observait aussi que ces dernières trouvaient bénéfique de continuer à exporter vers l’Afrique, bien souvent sous couvert d’un budget d’aide au développement, toute une variété de produits alimentaires, souvent des surplus, que les Africains, auraient pu et auraient dû produire eux-mêmes avec un peu d’encouragement.
René Dumont n’a pas douté un instant qu’il était absolument essentiel que les Africains reprennent en main les leviers de leur alimentation, de leur éducation et de leur économie. L’agriculture devait, en pays industrialisés comme partout ailleurs, être source de vie, fondement de l’économie et moteur d’un développement durable. Ce qu’il constatait, c’étaient les régimes politiques forts, peu démocratiques et souvent dictatoriaux, de même que la présence de bases militaires dans les anciennes colonies, sans compter les EST MAL PARTIE châteaux et autres résidences de luxe que possédaient ces leaders africains en Europe. Ajoutant à cela l’absence de vision de ces régimes, c’en était trop pour empêcher le professeur rigoureux de décrier tout haut ce qui était partout visible.
Ce livre est un appel à une véritable « révolution agricole » qui passe par l’écoute des paysans, l’adaptation de l’école à leurs besoins, et qui propose comme point de départ les réalités africaines plutôt que d’essayer de copier des recettes étrangères et de trop compter sur l’aide extérieure.
La réédition du livre de René Dumont est précédée d’un avertissement signé par Charlotte Paquet-Dumont et par deux préfaces. L’une d’Abdou Diouf, ancien président du Sénégal et Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, et l’autre de Jean Ziegler, auteur prolifique, professeur émérite Le sociologie et Rapporteur spécial de de 2001 à 2008.
René Dumont. L’Afrique noire est mal partie. Éditions du Seuil. Octobre 1962 pour l’édition originale et octobre 2012 pour la réédition.
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 27, No. 4 (2013) — Winter 2013–14 // Hiver 2013-2014, pp. 21–23. Lire le reste de ce numéro →




