bout de papier, Vol. 2, No. 2 (1984) — June 1984 // Juin 1984, p. 14
L’année 1971 a produit une récolte d’une cinquantaine de jeunes diplomates canadiens d’un cru plutôt exceptionnel, si vous me le permettez, mûri dans le riche ferment des années soixante, vivifié par les tourmentes de 1968 — les barricades à Paris, les universités en émoi de Montréal à Monrovia.
Ces premières recrues des années soixante-dix (il y avait eu l’année précédente un gel d’emploi occasionné par une de ces récessions qui sont désormais devenues cycliques) incarnaient les idéaux et les aspirations qui avaient si justement enorgueilli les Canadiens de l’époque: quatre ans après le Centennaire et l’Expo (où plusieurs de ces bizuths avaient reconnu leur vocation d’internationalistes), trois ans après la vague exaltante de “trudeaumanie” qui avait déferlé sur le pays.
Il était déjà banal de parler d’esprit de corps en se référant à la carrière diplomatique. Et pourtant, comment expliquer autrement l’attachement spontané qui lia dès les premiers jours ces farouches individualistes, qui avait si bien résisté aux collectivismes de toutes couleurs et aux mouvements de foule? Tel anglophone francophile recruté à Paris, tel francophone arraché à ses études languissantes à Londres; ces Québécois, dont plusieurs ne parlaient qu’un anglais approximatif, prêts à tenter le défi fédéraliste que leur lançait Pierre Trudeau; cette britannico-colombienne de Victoria qui entremêlait si aisément Molière et Shakespeare; ces nouveaux Canadiens avec leur précieux bagage de langues et de cultures pour servir de catalyseur à une chimie déjà bien avancée: je m’en souviens bien.
Et ce jour où la classe de recrues de 1971 s’est trouvée confrontée à un haut fonctionnaire d’une toute autre école, qui refusa de permettre qu’on le questionne en français. Je me souviens d’un mouvement symphonique de déploiement de journaux devant des visages résolus et convaincus de leur cause: les “Devoir” d’abord, bientôt suivis d’un déferlement sympathique de “Globe” ’, laissant notre pauvre conférencier isolé et ahuri devant un mur de manchettes. Esprit de corps? Et comment!

Je me souviens encore de ces mêmes recrues, ne pouvant accepter les règles établies arbitrairement et sans logique, prêtant un serment de lutte fraternelle contre le principe des “quatre années en grade” avant de pouvoir devenir éligible à la promotion. Une action de groupe portée devant la Fonction publique avait peu de chance de réussir, mais servit un coup de semonce contre les arbitraires de tout genre.
Cette action de défense des libertés des diplomates (action que plusieurs diplomates eux-mêmes considéraient indigne, tant l’habitude des servitudes séduit l’élite) me poussa vers l’APASE, que j’ai présidée plus tard à une époque de “fin de siècle”,, quand les grands problèmes étaient liés aux compensations financières. Bien sûr, il y avait l’inflation, et l’APASE s’était taillée une réputation enviable de négociateur chevronné: il suffisait de s’asseoir en face de l’Administration pour obtenir gain de cause, et des augmentations de salaires qui dépassaient souvent les espoirs — et les talents — des négociateurs.
Je sens aujourd’hui que cette vue matérielle de l’action syndicale était étriquée, qu’il aurait fallu prévoir et aborder les problèmes plus complexes et pernicieux auxquels font face les jeunes diplomates des années quatre-vingt. Non seulement le rôle des conjoints, qui déjà était à l’ordre du jour, mais tout l’échéancier d’une agence centrale en gestation. Le petit est né sans qu’on s’aperçoive que la mère était enceinte.
Une douzaine d’années ont grisonné nos recrues de 1971. En 1984, année orwellienne ad nauseam, le Ministère est plus grand et plus fort que jamais, dit-on. Mais qu’en est-il de la Carrière?
J’ai l’occasion, dans mes fonctions actuelles, de me déplacer à travers le Tiers monde et de rencontrer sur place mes collègues en mission dans les capitales moins connues. Je dis bien “collègues”, puisque l’action diplomatique, à mes yeux, n’est pas l’apanage d’un ministère ou agence, mais comprend tous ceux qui oeuvrent pour la réalisation des objectifs de politique étrangère du Canada. Parmi tous ces collègues, ces camarades à nous, les anciens syndicalistes en pantalons rayés, je revois et je me souviens surtout de l’agent en poste, de l’authentique agent du service étranger, ce Canadien errant et sa petite famille à la merci des directives de l’Administration et des soucis des agences centrales, trop souvent dirigés ailleurs. L’APASE s’est toujours préoccupé d’abord et avant tout de ses problèmes et de son sort, sachant bien que le moral des fantassins aux premières lignes de l’action détermine, et déterminera toujours, le sort de l’armée. Il n’y a pas de diplomatie sans les diplomates, de même qu’il ne saurait y avoir une politique étrangère sans la contribution des agents politiques à l’étranger. Le capital humain est la seule véritable richesse de l’Edifice Pearson, et son placement à l’étranger le meilleur moyen d’en garantir les intérêts.
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