bout de papier, Vol. 14, No. 1 (1997) — Spring 1997 // Printemps 1997, pp. 3–4
Après quatorze heures de trajet en véhicule «quatre-quatre» sur des routes de latérite, les premières concessions qui annoncent Berbérati nous sont enfin apparues, en même temps que le soleil de fin d’après-midi.
La seconde ville de ce pays d’Afrique est l’hôte d’un rare événement : le parti unique tient un congrès. Pendant trois jours, la petite bourgade de quelques milliers de paysans et petits commerçants normalement indifférents aux affaires de l’état, sera envahie de visiteurs. Le clou de la fête sera le Défilé. Tous ses habitants et ceux des villages avoisinants, les soi-disant groupes de base du parti, les écoliers, les travailleurs, paraderont devant les élites gouvernementales et les dignes invités de marque.
La route de Berbérati est bordée de superbes acacias. Ils émergent de la forêt en nuages de jaune intense sous le ciel lourd de la saison des pluies. Nous roulons sur le grand axe qui traverse une des rares parties intactes de la forêt tropicale vierge d’Afrique centrale et qui mène au port d’exportation ses arbres centenaires aux noms exotiques. Sur notre chemin, des cabris et autres animaux surgissent de temps en temps. Nous rencontrons surtout ces énormes grumiers chargés de trois ou quatre troncs d’arbre larges comme une maison. Ils prennent les virages à toute allure, ignorant les roches, les ornières de boue et les nids de poule sans fond. Il y a en a un qui s’est renversé et qui bloque le passage avec quelques branches de palmier à même le sol comme seul avertissement du danger à venir.
Le passage à la frontière a eu ses moments. Un no-man’s-land d’une dizaine de kilomètres sépare le poste de contrôle de sortie des deux postes de contrôle d’entrée du pays du congrès. La frontière était fermée, bien entendu, pour raison de sécurité puisque le Président devait se déplacer (ce qu’il ne put faire à cause de troubles dans sa capitale). À notre arrivée, nous sommes tombés sur de jeunes voyageurs anglais qui avaient entrepris la grande traversée de l’Afrique. Ils étaient en pourparlers avec les agents. Malgré leur compréhension plutôt limitée du français, ils commençaient à saisir qu’ils s’apprêtaient à passer trois jours dans ce coin perdu puisque l’entrée au pays leur serait interdite pendant la durée du congrès.
Nous avons eu la permission de passer le premier contrôle. Après tout, les autorités étaient sensées avoir fait le nécessaire pour nous, «distingués invités», qui méritions tout de même certains égards. Malheureusement, les agents du deuxième contrôle se sentaient peu concernés. Après avoir constaté qu’ils lisaient nos documents à l’envers et qu’ils étaient sur le point de commettre un impair diplomatique, mon collègue vint au secours de notre chauffeur. À son approche, les pauvres agents, visiblement imbibés de vin de palme depuis le matin, se ressaisirent. D’instinct, il leur apparut que leur interlocuteur n’était pas tellement diplomate que colonel d’armée d’un pays frère. De plus, il avait eu l’heureuse fortune d’avoir fait ses études militaires avec le président du pays dont l’accès nous échappait momentanément. Tout s’arrangea.
Nous n’avons aucune difficulté à trouver le centre de la ville et la villa modeste qui sert d’édifice administratif. Il a des gens, des motos et des voitures partout qui circulent dans tous les sens. Vient enfin le moment de trouver les logements qui nous ont été assignés. Grâce à l’intervention du colonel, nous mettons la main sur la grande villa, celle qui appartient aux intérêts étrangers. Elle est mise à la disposition des autorités pour les invités de marque qui ne souhaitent pas nécessairement loger chez l’habitant.

Nos hôtes, les ’grands’ venus de la capitale, sont on ne peut plus hospitaliers. Ce n’est pas de leur faute si la chasse d’eau est reliée à nulle part et si le frigo à pétrole a des fuites. D’ailleurs, l’odeur d’essence se marie assez bien à celle du Phytox, arme chimique de première catégorie, essentielle au confort de l’homme qui veut se mêler au monde des insectes et dont mon colonel fait un usage abondant. La villa est accueillante, les chèvres circulent librement sur la véranda. Les gardiens restent discrets, le sympathique «Alors, ma chérie, ça va?» est lancé avec un sourire. La lumière s’éteint, il est 21 heures. La première nuit se passe bien.
Le lendemain, le grand moment est arrivé Grâce aux pluies encore fréquentes, les rues de terre battue ne sont pas trop poussiéreuses et c’est heureux car nous sommes aux premières loges. Tous les fauteuils élégants de la ville ont été réquisitionnés pour l’occasion. Nous sommes perchés sur des gradins échafaudés au rond-point central où nous écouterons les discours politiques, verrons défiler toute la ville et ses taxis et participerons même à la remise d’enveloppes bourrées de billets de dix mille aux chefs de régions ayant fait les meilleures récoltes agricoles.
Le maître de cérémonies est sorti tout droit de la meilleure tradition de Hollywood telle qu’on se l’imagine là où la télé américaine n’est pas encore accessible. Il porte le complet à gros carreaux à la jaquette très longue (il n’est pas très grand) et au pantalon à patte d’éléphant (le style n’était pas encore revenu à la mode) et de très gros verres fumés arrondis avec monture en or. Il regarde constamment autour de lui et jongle tant bien que mal avec un énorme micro plus long que son avant-bras.
La première épreuve consiste à subir les discours de circonstances. Le ministre d’État qui représente le Président malencontreusement absent, le chef de la section locale du parti, le maire de la ville y vont de leurs professions de foi politique et font étalage de leurs réalisations pour le peuple, qui ne sont pas forcément évidentes et méritent donc qu’on s’y attarde en détails. Le pays vit une période difficile de son histoire comme d’ailleurs d’autres pays d’Afrique. Celui-ci s’attache toutefois très fermement au parti unique et entend résister au vent d’Est. Après tout, prend soin de rappeler un orateur, «Le pays était au bord du précipice et grâce au parti, il a pu faire un grand bond en avant.» Dans la foulée, les dignes représentants des démocraties occidentales s’entendent dire qu’il n’est pas question de retourner à «l’odieuse et misérable période du multipartisme» et qu’il faut «se méfier des éléments tendancieux de l’étranger».
Après cette entrée en matière, le défilé proprement dit se met en branle. Les premiers groupes à saluer l’estrade sont les bataillons de jeunes, de femmes et autres militants des multiples sections du parti. Ils agitent fièrement des slogans du genre «NON au Multipartisme» et «MERCI à l’autorité restaurée». Ils sont suivis de nuées de militaires, gendarmes et autres gens en uniforme dont la cohérence dans les rangs est aléatoire. Les mieux disciplinés sont les tout petits, entourés de leurs maîtresses d’école, qui balancent bien haut les bras. Les plus grands se dandinent selon leur gré au rythme de la musique des différentes fanfares rangées sur la place.
Toutes aussi intéressées au spectacle sont les jeunes filles qui nous sont attachées pendant notre séjour. Elles sont assises sur les bancs alignés devant l’estrade et leurs têtes superbes ondulent dans tous les sens lorsqu’elles rigolent. Leurs coiffures sont de véritables sculptures. Plusieurs mains ont passé des heures à lisser, tirer et tresser leurs cheveux et créer des motifs très sophistiqués.
Aux écoliers succèdent les membres des coopératives agricoles, les agricultrices et leurs chèvres, des groupes compacts de danseurs pleins d’énergie. Ces derniers, en particulier, soulèvent des nuages de fine poussière de latérite rougeâtre qui gagnent progressivement en opacité. Bientôt, nous ne verrons plus leurs jambes. La foule, massée de l’autre côté de la place, apprécie surtout les comédiens, grimés de blanc et costumés de vêtements bariolés qui se frayent leur propre chemin.
Le haut point du défilé est sans contredit l’apparition des légions de fidèles des églises du pays — plus d’une cinquantaine. Leurs pancartes proclament: «l’église prophétique en Afrique», «l’église apostolique», «l’église baptiste»— leurs adeptes sont de vrais militants, ils portent des fusils de bois sur l’épaule — l’église du christianisme prophétique en Afrique», la «fédération des églises évangéliques des frères», «l’église de la coopération évangélique».
Après cette démonstration impressionnante, viennent encore quelques groupes culturels. L’honneur de clôturer le défilé revient aux vingt-huit taxis de Berbérati, les omniprésentes Toyota jaunes du continent. Déjà la place est envahie par les spectateurs qui attendent derrière le service d’ordre que les dignitaires sortent des tribunes. Pour les habitants et les invités étrangers, le moment fort de ce congrès est terminé.
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