bout de papier, Vol. 17, No. 4 (2000-2001) — Winter 2000/2001 // Hiver 2000/2001, pp. 5–7
A u mois de décembre 1993 survenait la mort du président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouet-Boigny. Elle a passé inaperçue dans les journaux canadiens, mais mes amies ivoiriennes pleuraient à chaudes larmes lorsqu’elles ont appris la nouvelle. Le philosophe malien Hamadou Hampathé Bâ avait coutume de dire : «En Afrique, quand un vieux meurt, c’est une bibliothèque entière qui disparaît». On m’a dit que beaucoup d’Africains croient que lorsque quelqu’un meurt, quelqu’un d’autre, généralement dans son entourage, a fait quelque chose de mal : plus le décédé est vieux, plus grande la faute commise! J’ai vécu dans ce pays d’Afrique de l’Ouest dans les années 80 et cette nouvelle a fait ressurgir toutes sortes de souvenirs où «Le Vieux» avait une large place.
La Côte d’Ivoire a été constituée en colonie française en 1893. Un siècle plus tard, mourait Félix Houphouet-Boigny, surnommé le «Père de la Patrie» à l’image d’un chef aimé et respecté. De la tribu des Baoulé, il était né à Yamoussoukro devenue la capitale du pays. C’est là que se trouvait le palais présidentiel avec le lac des caïmans où, à certaines heures, l’on pouvait voir les jardiniers nourrir les crocodiles de poulet. Le symbole du Président était le crocodile et sa devise : «Je ne dors que d’un oeil».
Toute une légende l’entoure. Il avait d’abord été médecin, avant de devenir un militant pour l’indépendance de son pays. Grâce à un héritage, il était devenu un grand propriétaire terrien et s’était alors insurgé contre les colonisateurs français qui détenaient tous les privilèges et imposaient de plus en plus de barrières aux planteurs ivoiriens. Il fut à la tête du premier syndicat agricole de son pays, alors qu’il était devenu chef du canton d’Akoué, en 1939.
Houphouet-Boigny avait toutes les qualités pour se faire accepter des siens comme des européens. Il venait d’une famille de chefs traditionnels baoulés, une ethnie qui occupe la partie centrale de la Côte d’Ivoire. Comme il avait reçu une éducation à l’européenne, il discutait d’égal à égal avec ses interlocuteurs étrangers. Lorsqu’il s’est agi d’envoyer un représentant à la première «Assemblée constituante française», le syndicat choisit Félix Houphouet-Boigny. Puis, un mouvement africain d’émancipation à caractère international fut fondé en 1946 :
12 députés élus par 12 pays formèrent le Rassemblement démocratique africain (RDA), d’envergure internationale. Dans chaque pays représenté, un parti fut fondé qui se réclamait de ce mouvement de libération. C’est alors que les leaders devinrent la cible des colonisateurs. En 1949, deux oppresseurs furent assassinés. Suite à une enquête, on emprisonna certains sympatisants du RDA Le procès fut révisé. A cet époque, Houphouet-Boigny fut élu à l’Assemblée territoriale. Il donna son nom à la loi qui abolit le travail forcé dans les colonies françaises.
En 1956, Houphouet-Boigny, devenu ministre de la France d’Outre-mer, aida à la création de la loi sur les Territoires d’Outre-mer qui fut votée cette année-là. À partir de ce jour, Houphouet-Boigny jouit d’une réputation internationale. Il avait la considération de son peuple qui l’aida à gravir tous les échelons en l’appuyant de ses votes. En 1959, il devint le Premier ministre du gouvernement de la Côte d’Ivoire et il le resta pendant 34 ans. C’était la période du démembrement des empires coloniaux. La Côte d’Ivoire proclama son indépendance le 7 août 1960 et à partir de ce jour le pays eut comme président celui qui avait été l’artisan de cette indépendance. Il administra son pays de manière démocratique en comparaison aux autres leaders des pays qui l’entouraient.
J’ai vécu en Côte d’Ivoire de 1981 à 1983. Quand je l’ai rencontré, Houphouet-Boigny portait le costume occidental, le 3-pièces. Même s’il était de petite taille, il se dégageait de sa personne un charisme qui en imposait. Dans son pays, il sut implanter un système scolaire : dans les années 80, on estimait que le taux de scolarisation était à 75%. Un centre éducatif télévisuel avait été organisé à Bouaké, qui transmettait des émissions de télévision pédagogiques afin d’aider les enseignants qui étaient pour la plupart des ivoiriens. On y enseignait le français selon une méthode canadienne «Café».
En plus, Abidjan est devenue le siège commercial par excellence, puisqu’elle est située sur le bord de la lagune. Avec le canal Vridi creusé en 1950, elle a l’allure d’une capitale. C’est le siège d’organisations internationales comme la Banque africaine de développement et on y retrouve de nombreuses ambassades et plusieurs consulats. Il y a une université qui, tout en s’inspirant des traditions européennes, est gratuite et ouverte à toute la société ivoirienne. Elle s’occupe d’enseignement dans tous les domaines, de formation d’agronomes comme d’informaticiens. Mais comme à cette époque la société vivait surtout à la campagne et se préoccupait d’agriculture, il y avait plusieurs failles dans la structure même de l’enseignement. Jusqu’aux années ’80, Félix Houphouet-Boigny, qui avait su s’entourer de conseillers et d’amis d’un peu partout dans la francophonie, croyait au miracle ivoirien. Malheureusement, la chute des prix du cacao et du café mit un frein au développement de ce pays. Cependant grâce aux ressources pétrolières, son niveau de vie était alors un des plus élevés de cette partie du monde.
Cette ville moderne avec ses gratte-ciel a deux ponts qui traversent la lagune. Dans le quartier de Cocody sont situés les bâtiments de la Radio-télévision ivoirienne ainsi que l’Université. Tout autour, il y a des maisons d’étudiants à deux ou trois niveaux, de brique rose, entourées d’un parc. Il y a aussi des maisons qui sont à l’usage des professeurs dans le quartier de Cocody. Le Plateau est le quartier des fonctionnaires.
Chaque jour, dans le haut de la première page du quotidien officiel, il y avait la «Pensée du jour» signée Houphouet-Boigny. L’influence française avait imprégné la vie journalière d’Abidjan. Mais les journaux et la télévision nous ramenaient bien vite en Afrique. À la TV, on voyait souvent des cérémonies religieuses qui s’éternisaient. Ces émissions permettaient de connaître les rites et les coutumes ivoiriennes, au son du tamtam. C’était pour le gouvernement un moyen de communiquer avec tous ses citoyens, puisque même dans les villages de la brousse, ces images étaient diffusées grâce au dépanneur où les gens se rassemblaient.
Le Président avait l’habitude d’affirmer que l’information était l’instrument du développement du pays, au même titre que l’agriculture et l’éducation : «L’information au service du développement» était la devise que devait adopter chaque journaliste, et mal lui en prenait si la critique n’était pas «constructive». C’était le Président qui en décidait : il se faisait montrer les bulletins de nouvelles avant d’autoriser leur diffusion, et il lui arriva, plus d’une fois, de faire venir un journaliste jusqu’en Suisse, où il passait ses étés, pour lui «passer un savon» au sujet d’un reportage qui ne lui avait pas plu.
L’évènement
Ce jour de février 1982 était comme les autres lorsque Eric, un ami de mes enfants me téléphona pour me demander d’aller le chercher à l’école : «C’est la révolution; les étudiants cassent les vitres. Je ne suis pas capable de rejoindre mes parents!» Les quelques jours qui ont suivi m’ont bien démontré les pouvoirs magiques de la communication.
Ce soir-là, l’heure des nouvelles était appréhendée et tous nous espérions en savoir plus long sur cette «révolution». En effet, il était question de grève générale dans les écoles et à l’université. La grève avait commencé chez les professeurs de l’université et s’était étendue à certains établissements de l’enseignement secondaire. Les étudiants emboitaient le pas, heureux de participer à des manifestations. Cette fronde s’attaquait à l’État et à ses représentants. Les fonctionnaires qui circulaient dans des voitures appartenant à l’Etat, reconnaissables à la couleur de leurs plaques, devinrent la cible des manifestants qui leur lançaient des cailloux et des noix de coco. La circulation était devenue dangereuse. Tous se demandaient si le «Vieux», que l’on accusait de tous les maux, même de se rajeunir de vingt ans, prendrait des mesures coercitives. Toutes sortes de rumeurs circulaient à savoir même qu’on avait mis des scellés sur les locaux de l’université et à certaines résidences de fonction.
La vision du Sage
Le Président Houphouet-Boigny invita alors les chefs des villages du pays, les notables, les responsables universitaires et les fonctionnaires du ministère de l’éducation à assister à une grande réunion à Abidjan. Pendant trois jours, les «états généraux du pays» débattirent les revendications des professeurs grévistes, leurs salaires, leurs conditions de travail, le manque de crédit pour les laboratoires, les bibliothèques. Certaines de ces allocutions étaient montrées aux nouvelles du soir. Au-delà des difficultés matérielles et d’organisation des institutions, on pouvait sentir en filigrane l’exaspération de toute une génération d’intellectuels brimés dans leur liberté d’expression, puisque le gouvernment ne tolérait pas la critique. Les enseignants souffraient également du divorce de beaucoup d’Africains qui souvent avaient étudié à l’étranger et qui cherchaient à échapper aux responsabilités imposées par la coutume de partager leur richesse, quelquefois toute relative, avec les parents du village. Il était en effet traditionnel d’aider par le biais de cadeaux, d’aide financière, par l’hébergement et la prise en charge des «frères et soeurs» plus jeunes, comme la génération précédente l’avait souvent fait. Ces responsabilités se trouvaient alourdies par la crise économique généralisée dans laquelle se trouvait le pays et par l’impossibilité pour le gouvernment d’augmenter les salaires ou d’améliorer locaux et installations.
La faute est à la conjoncture
Après trois jours de discussions qui constituaient en réalité la séance traditionnelle de «palabres» habituellement tenues à l’échelle du village, mais ici magnifiées aux dimensions du pays, le Président fit savoir qu’il prendrait la parole au cours de la soirée. La Côte d’Ivoire devint alors «le village global». Dès les premières phrases, il expliqua que le pays vivait une période spéciale. La récession de 1980 avait fini par toucher son pays. Houphouet demanda donc à son peuple de bien vouloir se serrer la ceinture. Il raconta comment il avait combattu pour que son pays se débarasse des colonisateurs. Puis il nous expliqua qu’il avait cependant, avec leur colloboration, une fois devenu maître chez lui, mis en place des institutions démocratiques. Il avait dû organiser un système scolaire accessible à tous gratuitement. «C’est moi, dit-il en s’adressant aux professeurs grévistes, qui vous ai sortis du trou». Il avait travaillé à l’édification des mesures qui leur avaient permis de devenir professeurs.
Les professeurs ont reçu leur part du gâteau
De plus, les professeurs avaient un bon salaire (et il donna des examples), ils étaient logés, éclairés et souvent nourris gratuitement. Il leur reprochait d’être comme des enfants ingrats. Il leur annonça qu’il était impossible d’accorder ce qu’ils désiraient. Pire encore, s’ils ne voulaient pas retourner enseigner, des Canadiens étaient prêts à venir les remplacer. Grâce à la coopération du gouvernement canadien, affirma-t-il, non seulement il y aurait des professeurs, mais on allait construire des écoles et des infrastructures pour les loger.
La réconciliation
Ce message fut transmis automatiquement dans tout le pays grâce à la télévision : souvent les villageois étaient regroupés, comme tous les soirs, autour d’un récepteur de dans une case assez grande pour y tenir des bonnes dimensions sur la place publique ou réunions. Le ton persuasif du Président eut l’effet de la foudre.
Dès le lendemain, la grève se terminait et chacun reprenait le chemin de l’école. Au village, les parents des professeurs qui avaient écouté le Président avaient été des plus choqués. D’abord, leurs fils/filles ne leur avaient jamais dit la somme d’argent incroyable qu’ils recevaient en plus de l’appartement dont ils jouissaient. De plus le manque de respect pour le «père» Houphouet- Boigny, qui leur avait permis d’accéder à ce niveau de l’échelle sociale, leur paraissait une honte pour la famille. Les communications du village à la ville fonctionnèrent pendant les semaines qui suivirent. Certains professeurs se virent obligés d’aller visiter leurs parents pour leur expliquer leur point de vue. Il semblait que le repect dû à l’âge avait empêché le fils de dire au père la réalité. Il était vrai que nos yeux d’occidentaux voyaient ce problème de façon différente.
Le lendemain du discours sur la «période spéciale», je me suis hasardée au marché où se tenaient surtout des femmes qui venaient vendre les produits qu’elles cultivaient elles-mêmes. J’ai rencontré quelques professeurs que je connaissais. Ils m’ont demandé si les propos tenus au sujet des canadiens étaient véridiques. J’ai répondu que c’étaient là des arguments de persuasion.
Le dialogue à l’africaine
La Côte d’Ivoire a gardé le français comme langue officielle. En Afrique, la langue est un moyen de mobilisation politique et d’unification. C’est aussi le véhicule de la culture. C’est la France qui a colonisé cette partie d’Afrique. Il y a en Côte d’Ivoire une soixantaine de langues vernaculaires qui sont parlées aujourd’hui, mais l’utilisation est restreinte à chaque tribu. La religion officielle de ce pays est le catholicisme, quoiqu’il y ait aussi des musulmans et des protestants. Il y a toujours des adeptes de l’animisme, qui est une religion qui se rapproche du vaudou. Il y a des sorciers et des féticheurs que l’on peut consulter au besoin. La manière de communiquer dans les villages est encore bien traditionnelle. L’âge d’une personne est important et confère une fonction aux membres du clan qui ont atteint la sagesse. Mais le fils qui est parti en ville est le riche de la famille et il est obligé de partager avec la parenté du village.
Cet épisode m’a fait comprendre qu’avec le médium de la télévision, il avait été possible pour le «vieux» de se comporter en Chef de village traditionnel, et de régler le problème auquel il était confronté en passant par dessus la tête de ceux qui l’entouraient, et d’aller chercher ses appuis dans le pays profond. Est-ce qu’il s’inspirait d’instinct des traditions africaines ou de l’exemple d’Occidentaux illustres comme le Général de Gaulle, qu’il admirait beaucoup, et qui fit la même chose en France dans les grandes crises au cours de sa présidence? Les deux explications sont valables et complémentaires.
Je veux vous dire combien je suis heureuse de partager avec vous ces moments qui me sont chers. Je ne pourrai plus m’en servir comme références puisque cela fait déjà partie de l’autre siècle. il y a des jours où je regrette de n’avoir pas pris la peine de noter les leçons de choses de cette vie en Afrique.
Voir les pages numérisées d’origine →
Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 17, No. 4 (2000-2001) — Winter 2000/2001 // Hiver 2000/2001, pp. 5–7. Lire le reste de ce numéro →




