bout de papier, Vol. 12, No. 2 (1995) — Summer 1995 // Été 1995, p. 46

SHADOWS OF FORGOTTEN ANCESTORS
A SEARCH FOR WHO WE ARE de Carl
Sagan et Ann Druyan, Random House,
New York, 1992, 510 pages.
Notes de lectures de Gabriel-M. Lessard

Dans le livre qu’il publiait en 1989, Les vrais penseurs de notre temps, Guy Sorman qui plaçait Carl Sagan au nombre des 28 personnalités qui méritaient cette appellation, se demandait si la célébrité médiatique de Sagan lui laissait encore le temps de penser; Sorman craignait qu’il n’ait été phagocyté par son succès. Or, Sagan n’avait pas encore publié en collaboration avec son épouse Ann Druyan un livre qui s’avère l’une des réflexions les plus sérieuses sur l’histoire de la vie et sa bifurcation vers l’hominidé. Car la vie, c’est finalement une molécule hélicoïdale arrangée de façons différentes: comme les auteurs le souligneront en fin de cette somme des connaissances, les chimpanzés partagent 99,6 % de gênes de l’espèce humaine qui elle-même a 99,9 % des séquences d’ADN en commun. Est-il alors étonnant que le cerveau d’un foetus de cinq mois ressemble à s’y méprendre à celui d’un macaque et qu’à 8 mois il ressemble à celui d’un chimpanzé?

Pour bien situer le débat, Sagan et sa compagne comparent l’humanité à un nouveau-né qui a été abandonné sur un perron sans note explicative et qui arrive avec un bagage héréditaire doté de qualités et de déficiences. Il nous faut donc retracer le dossier de l’orphelin «humanité» (p.5). Après avoir dressé un savant tableau de l’histoire du cosmos, ou du moins ce que nous croyons en savoir, nos chercheurs en arrivent à la terre et à la vie qui se caractérise par des mesures et des contre-mesures pour l’adaptation. La cellule a une incroyable mémoire génétique qui vise essentiellement la survie. C’est la course aux armements entre le prédateur et sa victimes. Le mâle, peu sûr de l’hérédité qu’il laisse en partage, opte pour la diversité des partenaires et utilise, à l’exemple de ce type de vipères qui pose un bouchon vginal pour être certain qu’un concurrent ne viendra pas le détrôner, toutes les stratégies pour assurer sa pérennité; en contrepartie, la femelle qui n’a souvent qu’un oeuf choisit le mâle. Ainsi, l’instinct sexuel devient l’option optimale qui permet la régénération de l’ADN. Dans ce contexte, seul un tout petit nombre des immenses possibilités de la vie se réalise. S’en suivent toute une série de réflexions philosophiques.

La vie animale

Les animaux sont-ils des automates? Peut-on, par exemple, attribuer le qualificatif d’intelligente à l’abeille qui revient à la ruche et danse pour expliquer où se trouve le nouveau champ de fleurs?

L’araignée qui construit sa toile près d’une ampoule électrique, une invention récente, agit-elle par instinct ou par une forme supérieure de perspicacité qui n’est qu’une autre dénomination pour identifier la faculté d’appréhension. Ce ne sont là que deux des nombreux exemples avancés par Sagan et son épouse pour démontrer que le monde animal est doué de formes de perception bien supérieures à celles de l’homme.

L’agressivité

Quel est le rôle de l’agressivité dans le comportement? Les animaux ne sont pas agressifs parce qu’ils sont sauvages ou bestiaux ou mauvais – de toute façon, ces mots ont peu de pouvoir explicatif — mais parce que ce comportement permet d’acquérir la nourriture, de se défendre contre les prédateurs, de créer l’espace, parce qu’en un mot, l’agressivité a une fonction adaptative. A côte de cela existe aussi chez les primates, la compassion, l’héroïsme, la tendresse, l’amour sacrifice pour le rejeton. Tous ces comportements se confondent toutefois dans la notion de stratégie de la survie. Ainsi, pour les auteurs : «Eliminating aggression would be a foolish as well as an unachievable goal — it’s built too deeply into us. The evolutionary process has worked to achieve the right level of aggression — not too much, not too Little — and right inhibitors and disinhibitors. We émerge out of a turbulent mix of contradictory inclinations. It should be no surprise that in our psychology and our politics a similar tension of opposites should prevail.» (pp. 199-200).

L’homme

L’homme Que l’on soit rassuré, Sagan et Druyan n’en profitent pas pour justifier tous les comportements; bien au contraire, les humains ne sont ni hamsters ni babouins. Pour nos auteurs, l’un des résultats les plus positifs de notre temps est d’avoir développé des consensus globaux à l’effet d’abandonner certains comportements vestiges de nos origines. Plusieurs tendances se combattent en nous mais l’humanité se montre heureusement capable d’abandonner des comportements qui ne servent plus ses meilleurs intérêts et d’en cultiver d’autres qui correspondent davantage à l’esprit de notre temps. Cependant, il faut bien reconnaitre que la dominance du mâle alpha sur ses congénères oméga demeure une réalité quotidienne. Ainsi, nos cerveaux contiennent toujours des réminiscences de notre passé infra-humain qui transgressent souvent le seuil de notre comportement rationnel

L’homme moderne a d’ailleurs abandonné le mythe de la victoire de la raison pure (le siècle des lumières). Les philosophes et les scientifiques ont constamment identifié des caractéristiques uniquement humaines qui plaçaient l’homme au pinacle de la vie, le faisant aristocrate des êtres vivants sur terre. Ce que nous apprenons sur nos cousins simieszues recule constamment ces prétentions. Nous ne nous comportons d’ailleurs pas comme des aristocrates de la vie mais plutôt comme des nouveaux-riches mal adaptés à notre rôle de nouveaux conquérants, hésitant et mettant le plus de distance possible entre nous et nos modestes origines. Peut-être, après tout, ne sommes-nous qu’un singe «de luxe». Ainsi, ce qui nous en sépare est davantage une question de degré que de nature.

Conclusion

Ramenées au comportement social, les réflexions de Sagan et Druyan nous incitent à plus de tolérance mais aussi à plus d’humilité. Nous savons en effet bien peu de notre hérédité en tant qu’espèce. Le pire et le mieux se côtoient sans pouvoir espérer dans l’immédiat des changements majeurs qui puissent nous faire croire à une évolution linéaire de l’humanité. Tant que nous saurons si peu sur nous-mêmes, nous en serons réduits à devoir conclure à une évolution cyclique de l’histoire. La mémoire humaine et historique semble dangereusement courte: la dernière guerre n’est pourtant pas si loin que déjà les sirènes de la xénophobie et du racisme se font entendre et que les syndromes d’un nouveau génocide sont apparus dans l’actualité rwandaise. Reste alors la mémoire génétique qui nous ramène à nos origines, encore si proches à l’échelle du cosmos.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 12, No. 2 (1995) — Summer 1995 // Été 1995, p. 46. Lire le reste de ce numéro →

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