bout de papier, Vol. 12, No. 2 (1995) — Summer 1995 // Été 1995, pp. 3–4

Le référendum est un événement historique pour le Québec et le Canada, qui ne sera pas sans déchirements ou douleur soit au Québec, soit dans le Canada entier. Le vote sera pour les Québécois(es), et pour le Canada, le plus important de ce siècle et peut-être au delà. Le vote appèlera à chaque Québécois(e) de pénétrer son âme. Il est donc important que les Québécois(es) considèrent, débattent et délibèrent calmement leur avenir avec toute la gravité qui s’impose. Il est aussi essentiel pour tous au Canada que la décision des Québécois(es) de voter oui ou non à l’indépendance et la séparation du Québec soit bien avertie.

Légalité constitutionnelle à part, la question posée touche profondément le nationalisme des Québécois(es), surtout francophone, et porte à l’émotion; et on s’interroge si le vote pour ou contre la séparation sera en fin de compte pour la plupart des Québécois(es) le résultat d’un bilan raisonné. Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas sage a priori de revoir les facteurs fondamentaux qui chauffent les esprits et conduisent les sentiments vers la souveraineté, l’indépendance et la séparation? Toute révolution, tranquille ou sanglante, est provoquée par l’inégalité ou l’oppression sociale, économique, religieuse ou raciale, par l’injustice ou la discrimination ou par un écart intolérable entre les riches et les pauvres. Et elle se déclenche quand le climat politique a atteint un stade où au moins un parti décide que la discussion ou la négociation n’est plus capable de déboucher vers une solution acceptable. Le rétérendum québécois revête ainsi le processus d’une révolution «démocratique». Cela dit, ne faut-il pas, avant de prendre le pas définitif, de revoir et tester les griefs qui animent cette révolution pour la séparation du Québec à la lumière froide des réalités?

Est-ce le besoin d’être «maîtres chez nous», d’affirmer l’identité québécoise/ française, de protéger et d’assurer la survie et l’épanouissement de sa langue, sa culture et ses traditions et de recevoir le respect d’autrui comme tels en dedans et en dehors du Canada? Y a-t-il encore des blessures incicatrisables ou des griefs si profonds qu’ils rejettent ou excluent toute résolution mutuellement acceptable? Il est pourtant légitime de se demander si les Québécois(es) ne sont pas aujourd’hui «maîtres chez eux». Quelle entité politique au monde, qui pourrait légitimement démontrer l’oppression de son peuple par un gouvernement fédéral, la discrimination, l’inégalité et l’injustice qui menacent sa langue, sa culture et ses traditions, aurait élu un gouvernement séparatiste et serait aussi représentée au parlement fédéral au titre de l’opposition officielle? Pourrait-on pardonner ceux qui s’hasardent la pensée que la situation actuelle au Canada est une espèce particulièrement canadienne de démocratie outrée, ou que la démocratie au Canada, poussée à sa conclusion logique, est devenue absurde? Pour ne pas aller plus loin, est-ce qu’un Québec indépendant pourrait envisager qu’un parti autochtone ou anglophone, voué à une séparation territoriale du Québec, forme l’opposition officielle à l’Assemblée nationale, et en plus accepter que le premier ministre et les ministres des finances, des affaires internationales, de la Fonction publique et de la Culture ainsi que le Président de la Cour suprême soient autochtones et/ou anglophones? Vu le nombre actuel de ces minorités, ceci ne peut être qu’une hypothèse fantaisiste. Mais peut-être pas tout à fait; après tout, le Québec ne compte que vingt-trois pour cent de la population du Canada mais le pouvoir et poids politique Québécois (French power) à Ottawa depuis plus de trente ans n’a pas été négligeable. Il n’est donc pas a priori exclu qu’au fil des années ces minorités pourraient aussi assumer un poids politique important, à moins qu’un Québec indépendant se transforme en société exclusivement «pur sang et pure laine». Les Québécois(es) devraient aller au fond de leur âme et de leur coeur et se demander s’ils pourraient accepter une séparation territorielle autochtone ou anglophone du Québec pour des raisons comparables à celles qui suscitent le séparatisme du Québec? Et que cette séparation autochtone ou anglophone soit accompagnée par l’affirmation de participer aux Nations Unies, au GATT, à l’ALENA, etc. et de retenir la monnaie québécoise ainsi que le passeport québécois?

D’après le projet de loi sur le référendum le Québec veut légiférer ses propres lois, imposer ses propres impôts, signer ses propres traités et négocier une association économique avec le «Canada». Mais est-ce que le Québec ne légifère pas ses lois et n’impose-t-il pas ses impôts? N’a-t-il pas son propre budget? Il est vrai qu’il ne signe pas tous les traités internationaux. Mais quel serait le poids international de sa signature? Elle refléterait son pouvoir de négociation. Est-ce que ce pouvoir pourrait assurer la protection et l’avancement des intérêts québécois dans le contexte international ou bilatéral mieux que le gouvernement du Canada? Y a-t-il des cas où, dans le contexte international ou bilatéral, les intérêts publics du Québec auraient pu être mieux défendus ou avancés par un gouvernement québécois? Caressons-nous des illusions de grandeur au dépens des réalités pratiques? Et est-ce que le Québec ne jouit pas aujourd’hui d’une association économique au sein de la fédération canadienne? Et comment peut-on assurer qu’une telle association économique serait possible après la séparation de Québec?

Les conséquences de la destruction de la Confédération canadienne par la séparation du Québec sont incalculables. Elles ne manqueront pas de susciter l’incertitude et l’instabilité constitutionnelle, politique, économique et monétaire en dedans et en dehors du Québec. Elles seront aussi accompagnées de déchirements sociaux et personnels : les ouis et les nons ne se pardonneront pas. Le chômage, le déficit budgétaire et l’endettement international exigent déjà l’attention prioritaire des gouvernements du Québec et du Canada. Il est donc essentiel que les Québécois(es) s’assurent que tous les coûts d’une séparation, qu’eux et les générations suivantes vont subir, seront moins pénibles que l’appartenance à la Confédération canadienne. Pour avoir confiance dans l’avenir du Québec, l’avenir doit avoir confiance au Québec.

Faut-il se rappeler que le nationalisme n’a pas fait la paix et la prospérité dans l’histoire des états? Depuis la dernière guerre mondiale les pays avancés se sont rendus compte que dans le monde occidental tel qu’il évolue aujourd’hui l’indépendance et la souveraineté nationale ne garantient plus la survie du pays (voire l’Union Européenne). Par rapport aux démocraties industrialisées les aspirations nationalistes séparatistes québécoises semblent un anachronisme qui va à l’encontre de l’évolution des pays qui ont participé à la civilisation occidentale, d’où le noble héritage du Québec. L’épanouissement du Canada ne peut s’accomplir sans le Québec. Qu’est-ce qui assure l’épanouissement du Québec hors du Canada?

Donc, les Québécois(es) ont le devoir de peser dans leur coeur, leur esprit et leur âme si la réalisation de la séparation du Québec vaut le rejet du Canada, de leur histoire et de leur fierté d’être «les Canadiens» ainsi que Québécois dans le cadre d’une confédération imparfaite mais qui forcément est toujours en pleine évolution? Georges-Étienne Cartier avait dit en son temps : «Nous Franco-Canadiens, nous sommes l’une des branches de la Confédération. À nous de la comprendre et de travailler au bien le résonnance

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 12, No. 2 (1995) — Summer 1995 // Été 1995, pp. 3–4. Lire le reste de ce numéro →

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