bout de papier, Vol. 10, No. 3 (1993) — Summer 1993 // Été 1993, p. 10
par Bernard Dussault et Marc Cousineau
Dire de l’environnement international qu’il est de plus en plus difficile pour ceux qui oeuvrent dans le milieu diplomatique, ce n’est qu’exprimer un lieu commun. Il n’en demeure pas moins que la vie dans les zones troublées n’est guère commune! Nous le savons à Port-au-Prince où notre vie n’est plus normale depuis le coup du 30 septembre 1991. Bien peu de Canadiens ont eu le privilège de se retrouver avec des collègues de travail pendant près de cinq mois, sept jours par semaine, vingt-quatre heures par jour dans une résidence devenue lieu de travail, maison privée et unique lieu de rencontre! Cinq d’entre nous avons pourtant eu ce privilège suite à l’occupation de notre Ambassade en novembre 1991.
Il y a certainement lieu de s’interroger sur les raisons qui font que des fonctionnaires qui pourraient mener une vie semblable à celle de leurs collègues d’Ottawa-Hull choisissent de vivre et travailler dans un pays tel Haïti. S’agirait-il du désir d’accumuler les anecdotes à raconter plus tard? Y-aurait-il quelque chose d’autre de plus profond?
Les anecdotes sont certes nombreuses à Port-au-Prince. Il y a celle de la surprise causée par les plombs d’une arme de calibre 12 manifestement pointée sur la résidence et s’écrasant à deux pas de la table où nous étions tous réunis pour le réveillon de Noël. Il y a celle de la colère montante des militaires canadiens avant qu’ils ne comprennent que la remontrance faite par l’ambassadeur, en soirée du premier avril, sur leur comportement hors des heures de travail, n’était qu’un poisson d’avril. Il y en aurait plein d’autres qui feraient sourire mais qui seraient loin de témoigner de notre quotidien depuis plus d’un an, en particulier celui du groupe des cinq à la résidence de novembre 91 à avril 92.
Vivre dans les conditions d’un pays comme Haïti veut dire renoncer aux habitudes de vie familiale et personnelle normales. Cela signifie également se mettre à l’écart des courants culturels canadiens et occidentaux qui nous sont familiers. Cela implique qu’inévitablement les maladies tropicales, le stress et l’épuisement frapperont tôt ou tard. Pourtant, la majorité d’entre nous avons choisi de venir en Haïti, d’y vivre en tirant le maximum de l’expérience voir même de prolonger notre séjour au-delà des deux ans de la durée d’affectation. Pourquoi?
La réponse la plus simple est que nous aimons notre métier; et il n’a rien à voir avec les clichés sur la vie diplomatique. Le monde a changé et, aujourd’hui, la sécurité coopérative, la prospérité et le développement ainsi que le renforcement de la démocratie et du respect des droits humains sont devenus les grands axes de la politique étrangère canadienne. Cette orientation s’inspire de valeurs hélas bafouées dans de nombreux pays, dont Haïti. Nous sommes fiers à Port-au-Prince de contribuer aux efforts du gouvernement canadien et de notre ministre d’alors, Madame Barbara McDougall, en vue de permettre un retour à la démocratie, à une vie saine, pacifique et productive pour tout le peuple haïtien.
Faire fonctionner une ambassade dans des conditions de crise n’est guère banal! Il faut assurer la sécurité de tout le personnel; il faut prendre les mesures nécessaires pour disposer de l’eau, de l’essence et de l’électricité sans quoi rien n’est possible; il faut établir un système de communication efficace; il faut sang-froid, sens de l’humour et un bon sens commun pour garder le moral, élevé Dieu merci, et le sourire.
C’est en période de crise que l’on saisit l’importance de faire équipe tant sur le terrain qu’avec l’administration centrale. Nous avons appris que dans une telle période non seulement le ministère mais également l’ACDI et le Ministère de l’Emploi et de l’Immigration étaient capables de mobiliser toutes leurs ressources pour nous offrir le maximum d’appui. Nous avons aussi appris que notre ministère est véritablement bilingue; même dans une situation de crise extrêmement complexe, chacun pouvait travailler avec toute la précision et le professionnalisme requis dans la langue officielle de son choix.
La crise haïtienne nous a enfin fait découvrir le rôle précieux joué par les militaires canadiens et les agents de la Gendarmerie Royale du Canada. Nous aurions vécu sans eux des moments bien angoissants. Un grand coup de chapeau aux représentants des deux corps qui nous ont fait comprendre que chaque instant peut-être un instant déterminant. Une question de vie ou de mort!
Au moment où les vieux mythes sur le Ministère des Affaires extérieures chancellent, nous sommes fiers de participer activement à l’effort canadien en vue de créer un monde plus paisible et plus juste. C’est ainsi qu’avec tous nos collègues à Ottawa, à notre mission près l’OEA ou ailleurs nous contribuons à l’émergence de nouveaux mythes à la mesure des défis affrontés par tous les fonctionnaires au service de la diplomatie canadienne.
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