bout de papier, Vol. 11, No. 1 (1994) — Spring 1994 // Printemps 1994, pp. 42–46
PERSISTE ET SIGNE par Edgar Pisani,
Editions Odile Jacob, Paris, 1992, 479 pp.,
$45.00 CAN.
Introduction
Edgar Pisani est un personnage hors du commun qu’il m’a été donné de rencontrer dans des fonctions officielles. Il a prononcé, à pied levé (sans doute s’y préparait-il depuis 73 ans) un discours que je n’hésite pas à qualifier de chef-d’oeuvre. Devant un aéropage de personnalités arabes, arguant de l’excuse et de la sagesse de l’âge, il a élaboré le thème de la civilisation arabe qui avait un grand passé, peut-être un brillant avenir mais pas de présent. Ce discours difficile, prononcé par un homme sûr de lui sans être hautain, dans un français élégant, donnait à tous à réfléchir sans réellement mettre les convives arabes sur la défensive.
Cet « exploit » m’a incité à en apprendre davantage sur un personnage dont la carrière fulgurante me fascinait, dont je pensais beaucoup de bien mais dont on me disait parfois du mal. C’est ainsi que je me suis attaqué à son dernier ouvrage, Persiste et signe, une autobiographie de 479 pages (une brique!), que j’ai lue avec passion et dont je retire beaucoup du point de vue de la réflexion sur la vie, sur l’action et sur les motivations humaines. J’en recommande la lecture à tous ceux qui jouent, qui ont la prétention de jouer, ou qui joueront un rôle dans la vie publique. Cette recommandation s’adresse en particulier à tous mes collègues des Affaires étrangères.
Mais qui donc?
Edgar Pisani n’a certes pas été président de la France mais laisse tout de même entendre que l’idée en serait venue à d’autres. Fait-il partie de ces esprits distingués qui ont des avis sur tout? Je ne le crois pas même s’il réclame ce titre d’intellectuel qui, dans la tradition française, prend position sur tout et n’importe quoi. Cela explique certes les nombreux déchirements idéologiques de la société française que Pisani, tout en se réclamant du socialisme, a transgressé dans son action politique puisqu’il a été ministre tant sous De Gaulle que sous Mitterand. La classe à laquelle je l’attacherais personnellement est celle des grands humanistes et des libres penseurs.
Un humaniste et gestionnaire
Edgar Pisani a émergé avec la fin de la deuxième grande guerre, a côtoyé de nombreux grands personnages et n’est plus réellement tombé dans l’ombre depuis bien qu’il se plaigne de quelques moments tranquilles dans une vie par ailleurs bien remplie. Mais comme il l’écrit en page 162, ces moments tournés vers une plus grande vie intérieure sont indispensables : « Pour des raisons intellectuelles, parce que l’intelligence se renouvelle peu lorsqu’elle est l’instrument d’une action de commandement ». Peut-être nos grands gestionnaires auraient-ils intérêt à méditer cet aphorisme.
Quant au commandement lui-même, il faut plutôt : « entraîner, donner à son équipe des raisons collectives et individuelles de travailler individuellement et en équipe » (p. 130). La décision devient alors le constat d’un accord où chacun a participé et fait sien. Qualifiant l’administration française, Pisani opine : « Notre premier travers est de croire qu’une chose est faite lorsque la décision qui l’engage a été prise et d’imaginer qu’une organisation fonctionne dès lors que l’organigramme en a été dessiné sur quelque savant tableau. Nous sommes des mécanistes, nous n’avons aucun sens de la biologie des organisations. » Voilà certes une autre réflexion sur laquelle notre propre administration des Affaires étrangères aurait avantage à se pencher.
D’autres aphorismes ont aussi retenu mon attention. Pêle-mêle, je mentionne : « le marché n’est pas une loi mais un outil »; « le mouvement des biens a pris le pas sur la quête des hommes »; « éduquer c’est renoncer à la possession »; « à ne pas prendre compte de ce qui est, nous favorisons ce que nous voulons combattre »; « une lettre appartient à son destinataire »; « on ne peut être grand politique que si l’on a été un grand professionnel ». Dans un autre style littéraire, il dira encore : « c’est un privilège que d’être né et avoir grandi dans une ville où les appartenances qualifient sans opposer », ou encore lors de son affectation comme haut commissaire en Nouvelle Calédonie : « je fuyais l’information fugace qui énerve et n’enrichit pas. Dans ma situation, la vérité devrait être en moi ». (p. 315).
Conseils à la classe politique
Pour Pisani, le domaine politique a la noble tâche d’assurer une juste répartition des biens rares : la forêt; l’eau; l’air pur; le pain qui nourrit; le savoir; le pouvoir; la santé; la liberté; le travail. Après notre récente élection fédérale, il m’importe de rapporter comme j’ai trouvé rafraîchissant de lire quelqu’un qui avait de la considération pour les fonctionnaires. Il attribue une partie de son propre succès à « ses collaborateurs » : « C’est parmi eux que j’ai le mieux mesuré l’extraordinaire qualité, l’extraordinaire vertu de la fonction publique française. Mais au moment où j’écris ces mots, ma plume hésite parce que je ressens subtilement que, notre système politique aidant, ces qualités et ces vertus s’affadissent et j’ai peur pour demain car les temps sont durs et l’Etat n’est plus servi comme il l’était » (p. 316). Cela ne s’appliquerait-il qu’à la France?
Je n’a pas pu être indifférent à ses conseils sur le choix des collaborateurs à un moment où la fonction publique canadienne a été plus que jamais assaillie par des nominations qui relevaient davantage de la partisannerie politique que du professionnalisme. Ainsi, Pisani écrit : « Je crois, plus que jamais, qu’il faut en ces matières se méfier de l’amitié : elle n’assure pas plus de dévouement, elle procure moins de compétence. Elle est une commodité parfois coûteuse. Au demeurant, l’amitié naît vite dans le travail, au sein d’une équipe dont les membres ont été choisis pour des raisons objectives. Je regrette seulement de n’avoir ni su ni pu recruter des collaborateurs dans le secteur privé. Ils m’auraient éclairé de leur regard différent » (p. 137).
Nos « maîtres » politiques pourraient tirer partie d’autres conseils d’un homme qui fut davantage un homme politique, sinon d’État, qu’un politicien. Concernant l’art de gouverner, il dira : « C’est l’administration qui doit faire, le ministre doit orienter, décider, choisir les hommes, parler à l’opinion. Le cabinet doit être entre les deux un organe discret » (p. 136).
Un peu d’histoire
Edgar Pisani a été de la discussion de tous les grands dossiers français. La question de l’armement nucléaire français n’a pas échappé à ses préoccupations. Voici comment il en résume la problématique : « Il demeure que la volonté de détenir la bombe répondait à trois préoccupations de nature bien différentes : redécouvrir, à des fins civiles et militaires, les techniques qui permettraient sa fabrication; reconstruire un système de défense significatif alors que sans arme atomique l’armée française ne retrouverait jamais l’orgueil de sa mission, tant elle avait été déchirée; mais troisièmement, sans prétendre nous hisser à la hauteur des deux grands, nous permettre de les mettre en mouvement par la seule menace de notre intervention : engager notre allié américain dans un processus atomique sans prétendre être nous-mêmes capables de menacer sérieusement notre ennemi désigné » (p. 106).
Pisani a joué un rôle personnel important dans la période précédant la guerre du Golfe. Il a servi de messager de l’administration française auprès de l’équipe de Saddam Hussein. Sa version est intéressante mais son appréciation n’est pas toujours juste (je m’arroge le droit de le dire…). Quoi qu’il en soit, je souhaite plutôt attirer l’attention sur sa perception des conséquences de la guerre du Canal de Suez. À son avis, les deux Grands d’alors, Moscou et Washington, ont discrédité par leur action politique les 2 anciennes puissances coloniales dont le retrait a donné naissance au mythe nassérien créateur du concept de la nation arabe. Trente ou 40 ans plus tard, ce concept de la nation arabe rejaillit sur Saddam. « Ainsi, la machine arabe à fabriquer des rêves collectifs avait été mise en route (p. 117)».
Quelques travers de la diplomatie française
Pisani est beaucoup plus intéressant dans ses hésitations, dans ses réflexions et ses explications que dans la description de l’action. Il est tout à fait fascinant lorsqu’il s’adonne à réfléchir à certains travers de la diplomatie française. Voici comment il dépeint quelques-unes de ses faiblesses aux pages 206 et 207. «Je dois dire ici le mal que nous fait et fait à la négociation le droit que nous nous arrogeons de juger les autres sur ce qu’ils sont et non sur ce qu’ils font; la prétention que nous avons d’être les seuls à incarner la logique universelle; notre goût maladif d’avoir le dernier mot. Nous sommes dans les couloirs internationaux parmi les plus impopulaires en dépit du fait que notre position se révèle souvent sage (sic! il est tout de même très français…). Nous manifestons plus le goût de triompher de nos partenaires que celui de faire triompher les idées auxquelles nous tenons. Ce qui, l’habileté de nos adversaires aidant, nous conduit souvent à triompher à nos dépens. Nos réticences à l’égard des grands ne nous rendent pas sympathiques aux « petits » qui pourtant cherchent un … porte-parole. Nous sommes en fait des partenaires prétentieux, dont les ambitions dépassent souvent les capacités, et, de surcroît incommodes ».
Et encore … « J’ai aussi participé à des rencontres à Rome puis, plus tard, à Madrid, et cette gêne que m’inspirait le comportement des délégations françaises à l’étranger est devenu franche irritation. Il y a chez nous un mépris profond pour les Italiens et les Espagnols. Quels que soient leur civilisation et leurs performances, leur savoir-faire aussi, nous les regardons du haut de nos illusions de grande puissance. Tout nous invitait nous invite) à pratiquer avec eux une amitié ouverte. Tout nous poussait, puisque nous avions le privilège de siéger parmi les grands, à être le porte-parole sans mandat mais sans ambiguïté d’une région, d’une civilisation, d’une sensibilité qui nous sont communes. Mais non, c’est plus fort que nous! Nous avons besoin de mépriser et de le faire savoir! Nous payons cher ce travers détestable, parce qu’il porte atteinte à notre crédit et entrave notre diplomatie ».
Voilà sans doute ce que je méditerai lorsque je me retrouverai à nouveau avec des collègues français à la table des négociations. La superbe ne remplace pas l’efficacité. La diplomatie canadienne, qui n’est certes pas sans défaut (elle ne fait pas l’objet de ces notes…), a davantage à coeur l’objectif à atteindre que le panache avec lequel les positions sont présentées.
Un petit coup pour la coopération
Sa description des discussions internationales tombe à pic. Au cours du printemps 1986, Edgar Pisani se retrouvait à la tête de la délégation française lors de la session spéciale des Nations Unies sur l’Afrique. Voici ce qu’il retient de cette expérience et de « …l’abominable fadeur de la rhétorique onusienne »; « La première journée, chacun lit son discours, par ailleurs assez bien construit. La deuxième journée devient plus ennuyante et la densité des notes a tendance à diminuer. Bientôt, la présence des experts et des praticiens gâte la sauce. Ils imposent les règles et les subtilités. Bientôt, on ne parle plus du problème mais des mérites des différentes agences ». Le travers existe certes; il importe donc de rappeler que seule l’histoire dira la permanence des actions des différentes agences.
Conclusion
Je l’ai écrit au début de ces notes : j’ai lu avec passion cette somme d’une vie et des leçons qu’Edgar Pisani tire des nombreuses expériences administratives et politiques qu’il a vécues. Il est particulièrement éloquent et percutant lorsqu’il tire les enseignements de son action, moins lorsqu’il décrit l’action elle-même. Chacun trouvera son compte dans les réflexions que la lecture de cette brique ne manquera pas de susciter.
Je pourrais certes m’arrêter sur de nombreux autres aspects des leçons de Pisani. Ses considérations sur l’art oratoire sont tout à fait judicieuses et susceptibles d’apporter beaucoup à ceux qui sont amenés à prendre la parole en public; je ne m’y arrêterai pas (p. 105 et 106). Je terminerai plutôt sur une note qui s’adresse aux nostalgiques du stylo-plume, certes nombreux dans un ministère dont la vocation est à consonance analytique : « … et je me prends à regretter que tant d’hommes et de femmes de qualité ne sachent plus que taper à la machine ou dicter. J’aime l’aspect artisanal, presque besogneux, de l’écriture manuscrite : la pensée y est l’aboutissement d’un processus biologique » (p. 314). Tous ceux et celles qui auront eu le courage de me suivre jusque là devraient aussi savoir que ces éléments de réflexions n’auraient pas vu le jour si je n’étais un lettré de l’informatique … M. Pisani est là-dessus en retard d’une révolution!
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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 11, No. 1 (1994) — Spring 1994 // Printemps 1994, pp. 42–46. Lire le reste de ce numéro →




