bout de papier, Vol. 13, No. 1 (1996) — Spring 1996 // Printemps 1996, p. 10
Cent fois depuis que je sais que je vais vous parler, je me suis dit que mes mots doivent compter auprès de vous plus que celui qui les prononce.
Les mots de la poésie sont bien plus importants que le poète puisque la poésie lui survivra.
La grande peur que nous venons d’avoir en tant que société, les tentations démagogiques qui nous ont effleurés et les ditficultés du dialogue dans notre pays, tout cela, un poète doit en rendre compte à sa façon.
C’est aussi à un poète qu’il revient de décrire le drame que nous sommes en train de vivre, la menace qui pèse sur nos rêves, l’immensité des tâches qui attendent nos élites. Il faut donc que la parole prenne ses distances et fasse voir du point de vue du poète les vrais enjeux.
Est-ce que nous voulons que dans mille ans ceux qui liront l’histoire de notre continent et de notre siècle pleurent sur le sort du Canada, sur les chances que nous avons ratées, sur les richesses que nous avons gaspillées, sur les espoirs que nous avons assassinés, sur les poèmes que nous n’avons pas lus, sur les dangers que nous n’avons pas vu venir?
Je viens de bien loin en vous parlant ici aujourd’hui. Quand mes ancêtres sont arrivés en Amérique pour s’y installer il y a 378 ans, en 1617, ils voulaient croire que leur projet prendrait racine et que ces racines prolifèreraient. Pendant près de quatre siècles, ils ont pu croire avoir eu raison et l’Amérique a vibré en français, elle a écrit en français et elle continue d’écrire et de lire et de publier en français. Ces prix prestigieux qu’on nous remet aujourd’hui soulignent l’effervescence de nos littératures en français autant qu’en anglais.
Mais pourtant tout ne va pas si bien dans notre culture et l’usure du temps semble avoir fait son regrettable travail; la langue que nous parlons dans la rue donne souvent l’impression d’être lasse et affaiblie; bien trop de nos enfants ne restent plus à l’école parce qu’ils n’y sont plus retenus par la passion de la connaissance, nos résistances sont tombées face aux pires envahisseurs que sont le nivellement par le bas de la culture et l’absence de la curiosité.
Il faut que nous nous mobilisions. Faisons en sorte que les gens lisent plus. Faisons en sorte que les gens écrivent plus. Faisons que les éditeurs élargissent leurs collections et multiplient les traductions. Faisons que les auteurs voyagent dans les autres pays et rencontrent d’autres lecteurs, d’autres auteurs; faisons que le public canadien entende la voix de ces auteurs et accueille des écrivains étrangers.
Comment ne pas remarquer ici, dans ce contexte, l’extraordinaire prestige qui retombe sur le Canada grâce au Festival of Authors de Toronto et au Festival international de poésie de Trois-Rivières, pour ne nommer que deux des plus prestigieux?
Vous vous doutez bien que je vais me joindre à ceux qui insistent pour que ces festivals se poursuivent et qu’ils reçoivent l’assistance qui en assurera la survie et l’expansion.
L’espoir du poète que je suis est qu’avec moi et en même temps que moi tous les autres créateurs, puis les maîtres d’écoles et les professeurs d’universités, les gens d’affaires et les hommes et les femmes politiques nous nous élèverons contre une destinée qui parait inéluctable et empêcherons cet inéluctable d’arriver; nous écouterons enfin parler les poètes et les poétesses et nous ferons qu’ils soient lus et entendus, nous ouvrirons notre soif de connaître à toutes les littératures, nous redonnerons au mot juste et à la phrase bien écrite leur prestige et la joie de la surprise.
Je remercie ceux qui appuient les prix du Gouverneur général, je remercie les éditeurs qui ont la bravoure de publier de la poésie, comme les Écrits des Forges, je remercie le Conseil des arts qui, contre vents et marées, contre l’austérité et la dictature des chiffres résiste fermement et aide aujourd’ hui à planter les arbres de la littérature qui donneront une ombre généreuse et qui parleront de nous aux générations à venir.

J’espère avec vous que ces générations voudront lire en français et qu’elles auront des livres dans lesquels le faire.
So, your Excellency and dear friends, still much has to be done to ensure that the written word is read, that the spoken word is heard, that the poet is listened to, that the page can help us to dream on.
I thank the Canada Council and the sponsors of the Governor General awards for their dedication and perseverance. I thank you, your Excellency, for your presence and I wish to tell all my colleagues that I am honoured to share these awards with them.
Je vous remercie.
Les enfances brisées, Montréal,
Éditions du Jour, 1969
L’ombre et le silence, Montréal,
Éditions du Jour, 1974
Les gants jetés, Montréal,
Les Quinze, éditeur, 1977
La théorie des trois ponts, Montréal,
l’Hexagone, 1990
Ils, Amay, Belgique,
L’arbre a paroles, 1990
Vingt fois le corps des femmes,
Montréal, Éditions du silence, 1990
Le dictionnaire de cristal, Montréal,
l’Hexagone, 1993
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