bout de papier, Vol. 30, No. 4 (2019), pp. 36–37
Critique de livre par Frank Asi Talatini
SOUS LA DIRECTION
DE SÉMIR AL WARDI,
JEAN-MARC REGNAULT ET
JEAN-FRANÇOIS SABOURET
CNRS ÉDITIONS, 2017.
634 pp, 53,75 $

ISSU DE DEUX COLLOQUES SUR le thème de l’Océanie convoitée tenus à Paris en 2015 et à Tahiti en 2016, cet ouvrage réunit une quarantaine de spécialistes et propose une analyse des enjeux actuels de la région, sous l’angle historique, politique, économique et culturel. Longtemps isolée, délaissée et considérée comme la chasse gardée de l’Australie, de la Nouvelle- Zélande — et dans une moindre mesure des Etats-Unis et de la France — cette immense « mer d’iles » fait aujourd’hui l’objet de convoitises nouvelles de la part d’acteurs à la fois inattendus et ambitieux.
L’Océanie, un carrefour stratégique d’influences
La première partie de l’ouvrage, « Une histoire des convoitises », revient sur différents événements qui ont marqué l’histoire récente de la région, de l’arrivée des missionnaires à la décolonisation en passant par la Guerre du Pacifique, les rivalités de la Guerre froide et la fin des essais nucléaires. Pour les lecteurs moins familiers avec la région, il s’agit d’une excellente introduction aux enjeux géopolitiques et géostratégiques discutés en deuxième partie : « Asie, Europe, Amérique : des regards sur l’Océanie ». En effet, on peut voir à travers le prisme de l’histoire de ces petites îles lointaines et peu peuplées, la lutte d’influence qui s’exerce entre les grandes puissances de ce monde.
La Chine occupe une place particulièrement importante, avec plus de huit chapitres qui lui sont consacrés dans cette partie. Pour les auteurs, c’est le chef de file d’une Asie montante qui vient défier les États-Unis et ses alliés traditionnels sur leur propre terrain de jeu, via son ambitieux projet de nouvelles routes de la soie. Comme ailleurs, la présence chinoise se fait sentir en Océanie par une politique conciliante d’aide au développement et d’investissement massif dans les infrastructures-clés de ces états insulaires du Pacifique. À l’image de la Chineafrique, une Chineocéanie serait sur le point de se constituer avec les avantages et inconvénients qui en découlent.
À l’autre bout du monde, quel rôle peut encore jouer l’Union Européenne et notamment la France, dans un contexte d’autonomisation politique de ses territoires du Pacifique et de multipolarisation économique de la région ? Au-delà des partenaires traditionnels de l’Océanie, tels que l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan, d’autres pays ont récemment manifesté leur intérêt grandissant pour les micro-états océaniens, dans le cadre de leurs ambitions diplomatiques (Maroc, Émirats arabes unis, Cuba), stratégiques (Inde, Russie, Indonésie) ou commerciales (Vietnam, Turquie, Italie), Ces « convoitises inattendues », présentées dans la troisième partie de l’ouvrage, portent, entre autres, sur des ressources halieutiques, minières et sous-marines largement sous-exploitées, des zones économiques exclusives peu surveillées et le soutien non négligeable de 12 micro-états membres votants de l’ONU.
Au cœur de ces rivalités internationales qui les affectent, la quatrième partie appelle à « ne pas oublier les Océaniens : entre convoitise, séduction, réticences et résistances » et s’efforce tant bien que mal de discuter des perspectives d’avenir qui s’offrent à eux.
Un appel à découvrir davantage l’Océanie
Pour toute personne qui souhaite en savoir plus sur cette vaste région méconnue, « l’Océanie convoitée » est un livre de référence à recommander. Au-delà de la carte postale, la région est en proie à une formidable effervescence liée à sa position géographique, géopolitique et géostratégique. Les auteurs réussissent à offrir une analyse multidisciplinaire et détaillée des enjeux politiques, diplomatiques, socioéconomiques et environnementaux qui bouleversent les îles du Pacifique.
Si cette approche éditoriale fait la force et l’originalité de cet ouvrage, elle est également à la source de certaines lacunes observées au cours de la lecture de ses quelques 634 pages. Certains chapitres tels que celui sur les premières missionnaires anglo-saxonnes, l’histoire de la politique maritime du Japon dans le Pacifique ou encore l’étude anthropologique des chants et danses d’une île polynésienne auraient eu leur place dans une autre pu faire l’objet d’un ouvrage à part.
En voulant couvrir une multitude de thèmes liés de près ou de loin à l’Océanie, le livre peut paraître hétéroclite par moment. Coordonnée par le Centre national de la recherche scientifique et l’Université de la Polynésie française et financée par le Secrétariat permanent de la France pour le Pacifique, la publication a cependant le mérite d’offrir aux lecteurs des perspectives variées en anglais et en français. Avec la participation d’auteurs européens, australiens, néo-zélandais, asiatiques et océaniens, elle favorise, de fait, une approche régionale et collaborative de l’Océanie contemporaine.
Le Canada, le grand absent
Il est cependant regrettable qu’il n’y ait pas eu de participation canadienne ni de chapitre évoquant les relations entre le Canada et les pays océaniens, sans doute faute de référence ou d’intérêt. Malgré l’existence de liens historiques, culturels, politiques et économiques avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande et une participation en tant que Partenaire du Dialogue du Forum des îles du Pacifique, l’engagement du Canada se fait encore bien timide en Océanie, une zone située en dehors de sa sphère d’influence traditionnelle.
Pourtant, notre nation, bilingue et multiculturelle, pourrait jouer un rôle de partenaire idéal dans une région majoritairement anglophone avec une minorité francophone, offrant ainsi de nouvelles alternatives aux forces en présence. C’est le message qui émane d’une présentation de la géostratégiste Cleo Paskal de l’Université de Montréal, livrée en mars 2017 à Ottawa, dans le cadre de la série de discussions Au pied du Banyan, organisées par le bureau Asie-Pacifique du ministère des Affaires mondiales Canada.
Au-delà des intérêts politiques, économiques et stratégiques, notre pays pourrait apporter sa contribution dans cette zone en proie aux effets du changement climatique. Enfin pour mieux comprendre l’Asie-Pacifique et tirer profit du nouveau Partenariat transpacifique global et progressiste, le Canada gagne à s’intéresser davantage au vaste océan qui le borde à l’ouest. A mari usque ad mare.
Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 30, No. 4 (2019), pp. 36–37. Lire le reste de ce numéro →