bout de papier, Vol. 10, No. 2 (1993) — Spring 1993 // Printemps 1993, p. 29
Fleurs ou cochons (d’Inde, bien sûr), à vous de choisir. Ou plutôt non, ne choisissez pas, puisque pendant un peu plus de trois mois, nous, les trente cinq « cobayes » de l’Institut canadien du service extérieur, avons été à la fois l’un et l’autre.
Des fleurs, pour reprendre l’expression de Claude Laverdure, que l’on a nourri, dorloté, paradé et dont on a mesuré les réactions et les impressions de manière si systématique que, s’il est une chose à laquelle nous sommes devenus experts, c’est bien l’évaluation de cours. L’institut ce fut beaucoup de cours intenses où on a réussi à nous faire faire le tour, en quelques jours, d’une ou l’autre des grandes questions de politique étrangère ou d’économie. Ce fut gagner, en quelques heures à peine, une toute nouvelle compréhension du fonctionnement des médias, tant et si bien que je ne peux plus écouter une entrevue de la même manière qu’avant. Ce fut aussi apprendre notre métier avec des gens d’expérience, souvent même de très vaste expérience, qui acceptaient de délaisser toutes leurs autres activités pendant quelques heures, quelques jours, pour se consacrer exclusivement à nous. C’est certes une des choses qui m’a frappé, tout ce temps, ces connaissances, que tant de gens ont mis à notre disposition, de l’ambassadeur de France ou d’Australie au contre-amiral Murray en passant par les greffiers du Parlement et du Sénat, pour n’en nommer que quelques uns. Et puis, surtout, surtout, les gens du ministère eux-mêmes, agents de pupitre, sous-ministres adjoints, chefs de mission à la retraite, ou autres. Je ne sais s’il est une tour, un étage, dans l’édifice Pearson, où il n’y ait quelqu’un à qui nous devons d’être un peu plus prêts à faire notre métier.
Bien sûr, tout ne fut pas parfait. Personne ne s’attendait à ce que ce le soit. L’Institut, ne vous méprenez pas, ce fut aussi Asticoula-Sibérie, ou Asticou-la-Kafkaienne (j’exagère, je le sais, mais c’est pour la couleur locale), endroit recommandé pour ceux qui veulent développer la saine habitude d’apporter leur lunch (hum!). Ce fut, parfois, des consultants qui ne semblaient pas totalement au fait de ce qu’est le travail d’un agent du service extérieur, ou dont les cours étaient pour le moins simplistes (comme ce cours où on nous a gentiment expliqué qu’il fallait manger nos légumes!). Quelques jeux de rôles qui n’étaient guère plus que des jeux drôles, à notre grand plaisir d’ailleurs, il faut bien le confesser. Ce fut un horaire parfois trop strict, où tout était compté (y compris les présences!) et qui ne laissait guère de temps pour lire les nombreux journaux, revues, mis à notre disposition ou pour vaquer à des obligations personnelles (banque, médecin), ou professionnelles (téléphoner à son ancienne division pour régler quelque question, assister à une conférence reliée à notre prochaine affectation, etc.). Il y eut d’inévitables répétitions d’un cours à l’autre, et il est arrivé qu’on ait plusieurs « survols» de la même question, dans plusieurs cours différents avant, enfin, de pouvoir aborder le sujet en profondeur.
Mais la seule chose qui m’ait presque fait faire des cauchemars, c’est, j’ose à peine utiliser le mot … les « binders »! Si vous entendez un ancien stagiaire, quelque part, crier d’une voix désespérée ’non, non, pitié, je n’en peux plus, vade rétro’ c’est probablement qu’on tente de lui refiler un cahier à anneaux. Je sais, cela semble ridicule. Mais saviez-vous que la tour de Pise appartenait à l’origine à une étudiante de l’Institut italien du Service extérieur qui avait l’habitude de ranger tout ses cahiers à anneaux dans la même pièce? Il est difficile de donner une idée exacte de la ’place’ et du ’poids’ des cahiers à anneaux dans notre vie de stagiaire, sinon qu’en soulignant que le championnat dans cette catégorie va à ce cahier de quelques pouces d’épaisseur qui nous a été remis pour le cours ’s’exprimer de manière concise …’
Enfin, l’Institut c’est aussi trente cinq stagiaires qui ont passé à peu près quarante heures par semaine ensemble, entre les binders, les horaires, le travail, les visites, les cours, etc., et ce sans que le sang ne coule une seule fois. C’est des débats et des amitiés, des impatiences et des rires.
On nous a demandé vers la fin du cours « Croyez-vous que l’Institut soit plus utile à ceux qui ont passé, au préalable, quelques mois au Ministère ou qu’il soit préférable d’aller à l’Institut avant une première « vraie » affectation? ». La réponse que les stagiaires de la filière politique ont donnée à cette question constitue, en fait, la meilleure indication de ce que nous a apporté l’Institut : tout ceux qui avaient déjà passé quelques mois à Pearson ont répondu qu’il valait mieux aller à l’institut après une première affectation, les autres qu’il valait mieux y aller tout de suite en entrant au ministère. Bref, chacun est convaincu que l’expérience qu’il ou elle a eu de l’Institut est la meilleure possible. C’est tout dire.
Et pourtant tout n’est pas dit. Plusieurs de la filière immigration sont déjà partis en poste. Pour les stagiaires de la filière A.S., l’Institut n’est pas encore terminé. Quant à ceux des filières politique et commerciale, ils croyaient bien que pour eux c’était terminé, fini les fleurs, fini le rôle de cochon d’Inde. Mais voilà qu’on nous annonce que ça n’est pas fini, que nous faisons maintenant partie de ce projet pilote sur la relation de supervision. Et ça recommence! Adieu Asticou mais bienvenue Bisson (une fois par mois). Il faut dire qu’avec toutes les ressources ’investies’ en nous on ne veut pas nous perdre de vue trop vite. D’ailleurs, j’y pense, oubliez vite tout ce que je viens d’écrire sur l’Institut. Cela n’était pas vrai. En fait nous n’y avons rien appris. On a même tenté de nous déformer. Donc, tout ce que les anciens de l’Institut peuvent accomplir de bien ne doit être attribué qu’à la force de leurs qualités personnelles. De même nous ne sommes pas responsables de nos erreurs, qui sont la responsabilité exclusive de l’Institut.
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