bout de papier, Vol. 26, No. 2 (2011) — Fall/Winter 2011 // Automne/Hiver 2011, p. 3

Mes parents étaient en affectation à Rome lorsque je me suis transformé en petite peste (ou, si vous préférez : préado). J’étais élève erratique au Lycée Chateaubriand, mais scout énergique dans la première troupe Saint-Louis-de-France, fier de mon foulard bleu et blanc. Beaucoup de choses me rendaient perplexe à cette époque (comme aujourd’hui, d’ailleurs), mais j’avais au moins une certitude : j’adorais les avions.

Enfant, j’avais une passion — je collectionnais tous les Dinky Toys sur lesquels je pouvais mettre la main. Mes parents, parfois exaspérés par mon sens idiosyncratique de l’émerveillement, me promettaient un Dinky Toy pour chaque « A »…secret répréhensible n° 1 de l’éducation des enfants : les pots-de-vin fonctionnent. Un jour, à bord d’un appareil de CP Air survolant Lisbonne, j’ai, à ma grande surprise, constaté qu’il y avait des tonnes de Dinky Toys tout là-bas en dessous de nous. Le copilote m’avait invité dans le poste de pilotage pour jouir de la vue panoramique. Je n’en revenais pas! Les jeux étaient faits : j’aimais encore les Dinky Toys, mais les avions, c’était autre chose!

Plus tard en Italie avec ma famille, je collectionnais le fanion de toutes les lignes aériennes à Rome — de Lufthansa à Panair do Brasil. « Mon père travaille à l’ambassade du Canada, et j’aimerais… » — inutile d’en dire davantage. Mes parents avaient, semble-t-il, compris qu’il valait mieux ne pas me demander d’où provenaient les petits fanions et leurs bases — ils auraient sans doute été plus horrifiés qu’étonnés!

Chose étrange, je ne ressentais pas le besoin de piloter un avion, mais, oh combien la vie d’un agent de bord me paraissait aventureuse! Australie et Nouvelle-Zélande, safaris en Afrique, lamas au Pérou — je n’aurais plus rien à envier à Tintin. Encore plus tard, alors que mon père était en mission au Caire, il lui est arrivé de commander des saucisses anglaises du Kenya. L’espèce de gruau bavant de graisse et agrémenté d’un soupçon de matière rose ne m’a fait ni chaud ni froid, mais — si je me rappelle bien — les saucisses sont arrivées sur un VC-10 d’East African Airways à quadrimoteur vrombissant — ça, c’était cool!

Des années plus tard et sur le point de terminer mes études, je me suis présenté à l’examen FS. J’avais l’œil sur ’ACDI — fasciné par les sociétés non occidentales — mais j’ai reçu des Affaires extérieures une offre aussi inattendue qu’intéressante. Ma carrière désormais derrière moi, mais surtout depuis 9/11, ma fascination pour les voyages aériens est tempérée par une profonde méfiance à l’égard des aéroports, de leurs dirigeants et de l’industrie elle-même. Je reste un voyageur incorrigible, mais j’ai appris à m’attendre au pire — c’est du moins ce que je croyais.

Aujourd’hui à la retraite, je me rends au Pakistan, dont l’hospitalité est reconnue (et où j’avais récemment servi), pour compléter la biographie d’un général à la retraite et éminent défenseur de la paix. La visite ira bien, mais je suis paradoxalement lent à déceler des indices de situation problématique. Il faut plus de temps qu’auparavant pour traiter mon visa de touriste, mais, peu importe, il est habituellement valable pour un mois lorsque j’en fais la demande. Mes billets sont déjà réservés parce que les prix grimpent sans cesse, mais le visa que j’obtiens ne vaut que pour trois semaines. Je devrai le faire prolonger à Islamabad, mais on me dit qu’il n’y a pas lieu de m’inquiéter car il y a une période de grâce d’une semaine.

Quelques jours mouvementés se passent. Les visas sont désormais approuvés par le renseignement militaire; je constitue peut-être une menace — aucune période de grâce ne m’est accordée. Un collègue m’offre ses bons offices. Un courriel est adressé à un agent bien placé dans la hiérarchie. Les journées passent, silence, aucun retour d’appel. Toujours optimiste, on me conseille la patience. La date limite approche et, après des heures avec « Lady Octel », je réserve de nouveau mes billets sur un vol deux jours avant que je devienne officiellement un problème consulaire. Il y a de nouveaux frais considérables. Je dois les régler à l’aéroport.

Il est un peu plus de 3 h du matin. Un moustachu me crée de nouveaux ennuis de sécurité, mais je suis tout de même l’un des tout premiers à m’inscrire. L’internet est en panne, la filée derrière moi s’allonge; par chance, on trouve ma réservation. Excellent, mais il faut régler les frais à un bureau situé à l’extérieur du périmètre de sécurité. L’inquiétude me gagne. Je trouve le bureau. Un agent, l’air perplexe, se bat contre son ordinateur de bureau. Carte de crédit en main, j’apprends que ces connexions sont elles aussi en panne — « pour plusieurs jours ». Le directeur local de la « meilleure ligne aérienne de l’Europe » convainc la centrale d’accepter un paiement comptant (qui sera confié à l’équipage); sinon, mon billet est purement et simplement annulé. J’ai des devises américaines pour mon visa et une escale, mais pas pour ces frais-là. Je navigue dans les vagues et remous de la foule à l’aéroport pour atteindre les trois ATM/GAB du terminal (chacun loin de l’autre), mais aucun n’est connecté au monde extérieur. Le bureau de change n’accepte pas de carte de crédit.

Le directeur sait que je suis piégé. Les portes de l’avion sont sur le point de se fermer. Il décide de payer les frais lui-même et de faire confiance que mes amis à Islamabad les lui rembourseront le lendemain matin. Un agent me gronde gentiment de mon « arrivée tardive ». Je monte à bord. Les joies du transport aérien sont peut-être vraiment choses du passé et j’en retire de nouvelles leçons, mais j’ai aussi grandement renforcé ma foi dans le savoir-vivre des gens au moment où on pourrait s’y attendre le moins. J’aperçois les montagnes du Caucase, au lever du soleil, dans la splendeur majestueuse de leurs pics enneigés. Je m’émerveille devant elles, comme l’enfant d’antan survolant Lisbonne.

— Stuart Hughes

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 26, No. 2 (2011) — Fall/Winter 2011 // Automne/Hiver 2011, p. 3. Lire le reste de ce numéro →

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