bout de papier, Vol. 11, No. 1 (1994) — Spring 1994 // Printemps 1994, pp. 50–52

LES HOMMES D’INFLUENCE OU
VERBATIM par Jacques Attali, Fayard,
1993, 958 pp., 8,95 §.

J’ai toujours prisé la lecture des journaux des conseillers des dirigeants politiques surtout depuis la parution aux États-Unis, il y a plusieurs années, des chroniques de Kissinger sous Nixon et Ford — The White House — The Years of Upheaval, suivies de celles de Brezinsky sous Carter — Power and Principle — depuis ceux de Haig sous Reagan — Caveat. Ils ont la capacité de rappeler, surtout aux témoins privilégiés que nous sommes de la scène internationale, l’écart entre la grandeur et la misère qui entoure bon nombre de prise des décisions que l’on voudrait bien croire mûries, décisives et exemptes des tergiversations toutes politiciennes.

Dans ce genre littéraire, les européens ont toujours semblé préférer le regard professionnel bien que tardif des historiens ou des biographes peut-être par pudeur à T’égard de l’Histoire ou par simple réticence académique ou scientifique. Nos voisins du Sud ne semblent pas obsédés par tant de modestie. Les acteurs eux-mêmes n’hésitent pas, leurs premières loges encore toutes chaudes, à dévoiler les petits secrets des coulisses, tout ce va-et-vient entre les enjeux du monde et les mesquineries, souvent sous le couvert de la politique, colportés par des egos encore écorchés ou meurtris par une longue lutte pour l’accès à une place au soleil.

Je dois avouer que le récent livre de Jacques Attali, VERBATIM, sur les six premières années de la présidence de François Mitterand, est une agréable exception. Comme on pouvait s’y attendre, Attali a été contesté avec acharnement pour avoir divulgué dans ce livre, en tant que proche conseiller du Président, des secrets d’État mais aussi pour avoir puisé dans des propos du Président qui auraient été destinés à un autre écrivain, Elie Wiesel.

On a fait aussi beaucoup de cas du fait qu’au moment de la parution, Attali subissait des critiques et des attaques au sujet de sa gestion, en tant que Président de la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD). Mais la réussite de ce journal va au delà de ces controverses et tient au fait qu’il rappelle justement l’idée que nous nous faisons de ces importantes décisions, de ces contacts à haut niveau, des conférences, des sommets où se confrontent des idéologies, des personnalités et des ambitions fort différentes.

Le document de Jacques Attali pourrait paraître un livre polémique pour certains, mais pour d’autres motifs, surtout, par exemple, quand l’ancien conseiller décrit le comportement de l’ancien Premier ministre Beregovoy, qui devait se suicider quelque temps après, comme un homme ambitieux et sans principe. Il a suscité une vive réaction et une certaine désillusion de la part de certains dirigeants socialistes comme Badinter, Fabius, Mauroy et Lang qui vont jusqu’à mettre en doute la validité historique de ce travail. Ici au Portugal, le journal en a attristé certains par le traitement peu obligeant (cinq mentions en tout) qu’il a donné aux relations de Soares et de « son ami » Mitterand, les décrivant comme étant un peu trop protocolaires ou mondaines. Que faudra-t-il penser du passage au sujet de l’un des anciens Sous-secrétaires d’État aux Affaires extérieures du Canada, alors qu’il était Sherpa du Premier ministre Trudeau, dont la mention retient uniquement « son prénom étrange ».

Manipulation de l’Histoire ou pas, Jacques Attali a présenté VERBATIM en mai dernier comme un document rigoureux sur la période de 1981 à 1986.

« … j’ai consigné quotidiennement, écrit-il, aussi honnêtement mais aussi crûment que possible, les faits, les impressions, les dialogues … J’ai aussi utilisé ici mille et une notes — manuscrites pour la plupart — rédigées à l’intention du seul président, en particulier les très nombreux verbatim rendant compte des tête-à-tête entre les chefs d’État. Enfin j’ai puisé dans ma mémoire qui, comme toute faculté humaine, est imparfaite ».

Attali évoque à plusieurs occasions dans le livre les relations entre les chefs d’État canadiens et le président Mitterand ou entre leurs représentants. Qu’il s’agisse de la période de Trudeau ou de Mulroney, les comptes rendus des personnalités comme des enjeux sont plutôt flatteurs et témoignent encore une fois de la nature toute privilégiée de la présence canadienne dans les hautes instances internationales et de son rôle inestimable de courtier : celui dont on peut se méfier mais en qui on a assez confiance pour demander son avis et en faire un témoin et un confident parce qu’on le sait attentif et respectueux de l’autre. On y traite ainsi tout aussi bien de la Francophonie que de la défense stratégique ou du terrorisme que du GATT.

Monsieur Attali, malgré tout son bagage intellectuel et sa capacité d’adaptation de la culture outre-atlantique, laisse bien percevoir dans ses notes sur les relations avec les américains et les rencontres avec Reagan en particulier, que les relations franco-américaines, serait-ce depuis le pied-de-nez de De Gaulle à l’Alliance Atlantique ou faut-il remonter jusqu’à la Révolution et LaFayette?, évoluent comme en porte-à-faux et accumulent les malentendus. Personne n’aime danser sur la musique de l’autre et chacun fait son bruit. Faut dire que l’image qu’Attali nous laisse de Reagan et ses proches a de quoi laisser songeur même ses fans les plus déterminés.

Quoi qu’il en soit, VERBATIM est un livre heureux, comme une aventure. C’est le témoignage « d’un observateur de la comédie humaine » qui devrait ramener certains d’entre nous plus près des hommes même s’ils ont de l’influence. « On y trouvera le récit de réussites et d’erreurs, de mesquineries et de grandeurs ». Un livre d’histoires et de l’Histoire. Un livre de 958 pages,

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 11, No. 1 (1994) — Spring 1994 // Printemps 1994, pp. 50–52. Lire le reste de ce numéro →

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