bout de papier, Vol. 10, No. 3 (1993) — Summer 1993 // Été 1993, p. 39
L’Empire et les nouveaux barbares par
Jean-Christophe Rupin, Éditions Jean-
Christophe Lattès, 1991, 00 pp., $00.00.
par Anne Leahy
Depuis Rome, le monde a toujours eu besoin de barbares. Depuis la chute du mur de Berlin, il nous faut en trouver de nouveaux. C’est ainsi que dans nos grands pays, certains considèrent qu’à la menace idéologique soviétique s’est substituée celle que semble constituer la puissance économique du Japon.
Dans son ensemble, le monde dit civilisé est aujourd’hui fortement préoccupé par son propre bien-être et n’a que peu de patience pour ce qui se passe ailleurs, à moins que ce ne soit pour régler un problème ponctuel. Cet ’ailleurs’ est délimité par le “limes’, tel que désignaient ainsi les Romains la limite qui séparait leur empire du reste du monde. Le ’Nord’ a développé une idéologie du “limes’ pour se préserver : tel est le propos de L’Empire et les nouveaux barbares de Jean-Christophe Rupin.
Le monde civilisé y verrait son intérêt de tenir séparés les deux mondes « de peur que la barbarie de l’un ne compromette la civilisation de l’autre. » Les réactions différenciées des pays civilisés devant les tragédies qui se déroulent sur divers continents (Guerre au Libéria, massacre dans le Timor oriental, guerres ethniques dans le Caucase et les Balkans), semble accréditer la thèse de l’auteur selon laquelle, pour se prémunir des menaces du monde sous-développé, le Nord entretient une morale de l’inégalité et que la démocratie, le développement et le Droit s’arrêtent au limes. Au-delà, le monde se divise en : états-tampons dont il est important d’assurer la stabilité (p.e. le Mexique, la Turquie, la Chine); les comptoirs, qui ont un intérêt stratégique ou commercial (p.e. Afrique du nord ou Singapour); et la « terra incongita » sans intérêt (p.e. Libéria et Somalie).
Selon l’auteur, la stabilité du limes dépend du maintien de l’équilibre militaire le long du limes, de la nécessité de se garantir des dangers lointains et de la conduite d’une diplomatie de l’inégalité. La guerre du Golfe serait une illustration de ce besoin de construire une zone de stabilité entre le Sud et le Nord. La thèse développée dans le livre nous fait réfléchir sur le principe un peu fané d’inter-dépendance. Est-il vrai que la sécurité de nos pays passe à tout prix par l’abandon de nos principes hors les murs? La force de l’opinion publique attachée à des valeurs humanitaires combinée au pouvoir des média et qui a accrédité la notion du devoir d’ingérence, et ce dans un pays de la « terra incognita » — la Somalie —, sont des facteurs d’influence que nos gouvernants ne peuvent ignorer. Pourtant l’heure des bilans viendra et tout compte fait, il se pourrait que le principe qui veut que ’charité bien ordonnée commence par soi’ l’emporte. Toutefois, la rapidité des transformations politiques de ces pays lointains est un autre facteur qui fait que les schémas si attrayants soient-ils, ont plutôt la vie courte de nos jours.
Les observateurs français sont généralement plus sensibles que les nord-américains à l’évolution des pays en développement. Ayant encore à subir les conséquences de leur présence coloniale en Afrique, ils sont plus avertis aux sentiments de frustration (déjà récupérés à profit par certains intégristes) ressentis par plusieurs pays qui se sentent marginalisés des systèmes internationaux. Le regard cynique que pose Rupin sur le ’Nord’ et les États-Unis en particulier, se rapproche de la vision de ceux, tel Alain Joxe qui souhaitent que l’Europe puisse se distinguer des États-Unis dans son regard sur le monde.
L’approche analytique de ce livre est forcément Euro-centrique et le discours sur les barbares ferait probablement sourire les Chinois. Il serait intéressant de connaître la réaction d’observateurs africains sur le sort qui est dévolu à leurs pays. Daniel Etounga- Manguelle (L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel?) et Axelle Chabot (Et si l’Afrique refusait le développement?) deux auteurs qui appellent les Africains à faire leur propre transformation y verraient peut-être de l’espoir là où nous voyons le cynisme.
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