bout de papier, Vol. 18, No. 2 (2001) — Summer 2001 // Été 2001, pp. 41–42

L’EMPIRE DÉSORIENTÉ, par Catherine
Bergman, Québec : Flammarion Québec,
2001, 309 pp.

Pourquoi le Japon est-il un pays qui, toujours, surprend? Comment explique-t-on que le site Web de la FNAC offre 395 volumes sur le Japon, tandis qu’à peine 25 livres apparaissent à son répertoire à propos, par exemple, de la Bulgarie? Pourquoi cette fascination à l’égard du Japon aux Etats-Unis, où les deux derniers Pulitzer de l’histoire ont été décernés à des livres sur le Japon?

Certes, dans cette réalité fantasmagorique qu’est la vie d’aujourd’hui, peu de sujets sont sans amateur. Il va de soi que dans l’édition, le public a droit à tout. Dans la variété mirobolante des librairies réelles et virtuelles d’aujourd’hui, le Japon — qu’il s’agisse de son côté historique, contemporain, artistique ou encore économique — a son auditoire.

Pour qu’il y ait des livres, il doit aussi y avoir des écrivains. Et sur le Japon, cela n’a jamais manqué. Depuis l’arrivée des Européens sur les îles japonaises au 16ème siècle, un nombre surprenant de visiteurs s’est évertué à expliquer ces îles lointaines, bien au-delà de la Chine. Qu’il s’agisse des rapports des Jésuites à leur arrivée en terre nippone, des explorateurs sociaux au 19ème, des historiens d’avant-guerre, tous découvraient au Japon un pays fort différent de ceux qu’ils connaissaient en Europe, un pays aux mœurs fondées non sur la religion ou la philosophie mais sur des principes d’éthique, avec une histoire isolée du reste du continent asiatique, doté d’une esthétique originale et raffinée. C’était le Japon de la différence, le Japon éternel et unique.

C’est la défaite de 1945 qui a transformé le Japon. Le Japon choisit alors de changer d’orientation, de passer sans difficulté existentielle apparente d’un fascisme nationaliste à une démocratie à l’américaine, et vers une stabilité sociale fondée sur le développement économique et le commerce international.

Sa réussite a retenti aux quatre coins de la planète. Le Japon d’antan, le Japon impérial, le Japon des petits temples charmants, des jardins zen et des geishas s’était soudainement revêtu d’un nouveau costume. Propulsé avec grand bruit par un plan d’accroissement industriel et commercial qui allait désormais doubler ses revenus à tous les dix ans, le Japon s’est transformé, en moins de 25 ans, en colosse économique. Dès 1962, lorsque la revue britannique The Economist a publié son étude on ne plus percutante intitulée « Consider Japan », le Wall Street Journal et la presse internationale ont choisi de juger le Japon selon les critères occidentaux, du moins ceux associés au succès commercial et ceux des marchés. Les consommateurs étrangers n’avaient aucune peine à le reconnaître : les autos, les chaînes stéréo, les appareils électroménagers que produisait le Japon emplissaient nos garages et nos salons. Vraisemblablement, les Japonais se réinventaient, se transformaient en citoyens du monde. Ils exportaient non seulement des produits manufacturés : ils s’exportaient eux-mêmes. Les avions atterris à Paris, Londres, New York, Vancouver ou Hawaï déversaient des dizaines de millions de Japonais. Mitsui et Mitsubishi atteignaient une renommée internationale. On pouvait magasiner chez Mitsukoshi ou Seibu ou Hankyu aussi bien à Rome qu’à Singapour. Le sushi passait d’un menu réservé au gourmet à celui populaire du « take out ».

Vraisemblablement, les Japonais avaient réussi leur pari de transformation, et cela selon des critères occidentaux. Déjà participant aux G-7 et G-8, on proposait leur admission au Conseil de sécurité des Nations Unies.

À cet amalgame de culture américano-mondial dans lequel beigne une part de plus en plus importante du monde économiquement développé de la planète, il ne restait plus que d’accorder formellement au Japon la citoyenneté!

Une bonne part des écrivains et rapporteurs s’intéressant au Japon n’ont pas ignoré cette transformation. La presse économique et commerciale surtout, et cela pendant les décennies de succès économique les plus marqués, à savoir de 1965 à 1995, s’évertuait à rapprocher le Japon de l’Occident, à l’intégrer sur le plan conceptuel, pour faire correspondre les manifestations du succès japonais — surtout sa richesse matérielle — à son « occidentalisation ». Ils s’attendaient à ce que les Japonais, repus de McDonald, de rock’n’roll, de chauffage en hiver et de matérialisme déchaîné, aillent, en pleine connaissance de cause, plonger dans l’homogénéisation culturelle mondiale et perdre progressivement leur originalité humaine et ethnique. Ils ont pensé que l’équilibre entre matérialisme et valeur traditionnelle que pourraient tenter certains Japonais serait sans issu. Ils ont cru inévitable l’arrivée du Godot de l’occidentalisation.

Peine perdue, selon d’autres. Les Japonais se vête visiblement à l’occidentale, bourrent leur maison et appartement de télé et autres gadgets, et cherchent à s’intégrer à une soit-disant communauté internationale, mais au-delà des apparences, ils restent indubitablement les fils de leurs ancêtres. L’école académique soit-disant « révisioniste » aux États-Unis a tenté de démontrer que le Japon reste fort différent, pour ne pas dire impénétrable, « inscrutable » pour employé l’expression américaine, mot jadis réservé pour décrire le peuple chinois!

Comment faire de l’ordre parmi ces tendances diverses? Où trouver le véritable Japon d’aujourd’hui et surtout, celui de demain? Est-ce que le Japon d’antan est en voie de disparition, absorbé par une occidentalisation sans borne, ou bien est-ce qu’une nouvelle dialectique hégélienne va créer un Japon inspiré autant par le penseur Ogyu Sorai et les lettrés Tokugawa que l’économiste Omae Kenichi et les apôtres de la mondialisation?

Tenter une réponse cohérente est une tâche que s’est imposée Catherine Bergman, journaliste, écrivain, et pendant cinq années, résidente au Japon. L’originalité de son œuvre tient du fait qu’elle a reconnu que si d’une part, l’avenir du Japon sera tracé et par les forces libéralisantes d’une économie mondiale et par les valeurs individualistes d’un monde « Webisé », il le sera aussi et autant par l’adaptation et l’imagination de ce qu’on pourrait décrire comme les forces de préservation et de conservation de la société japonaise.

Il n’est pas question d’une transformation à l’américaine, laisse entendre Bergman, mais il ne s’agira pas non plus d’un Japon immobile. C’est une analyse rafraîchissante qu’elle nous offre, et en cela, son livre doit intéresser non seulement les nippophiles, mais aussi tous ceux qui s’intéressent aux questions d’évolution sociale au moment même où l’impact « de l’autre », de l’étranger est sans précédent dans la force de sa persuasion.

Madame Bergman décortique toute cette problématique de façon géniale dans l’introduction et dans le dernier chapitre de son volume.

Au début, elle nous parle de ces fameux « clous qui dépassent », ces personnages qu’on retrouve tout le long de l’histoire du Japon, les rebelles, les originaux, les marginaux, ceux qui ont remis en question les fondements sociaux, politiques et religieux du Japon. « Le clou qui dépasse », poursuit le plus célèbre des dictons japonais, « se fait taper dessus ». Et c’est effectivement ce que la société réservait et prévoit toujours pour ces malencontreux : on leur tape dessus, mais aussi on les enrichit, on les rend célèbres, vedette de la télé et des magazines hebdomadaires. Parmi les 24 chapitres du bouquin, plusieurs décrivent des personnages —tous fort bien connus — qui ont tout sacrifié pour un principe qui leur semblait important. Il y a la « O.L. » — Office Lady — Kikuchi Kiyomi, une des premières femmes à intenter une poursuite judiciaire contre un patron pour lequel le harcèlement sexuel faisait tout bonnement partie des bénéfices habituels du boulot. Il y a le célèbre historien Ienaga Saburo qui, depuis 40 ans, combat les « partisans de l’oubli » au ministère de l’Éducation, ceux qui cherchent à obscurcir les actes et responsabilités des forces militaires et civiles japonaises durant la Deuxième Guerre. Il y a Yamanaka Akiko et Kato Shizue, deux femmes qui se sont dévouées éperdument pour démocratiser le monde politique, de tendance féodale même dans ses meilleurs jours. Il y a même un étranger, Philippe Troussier, le Sorcier blanc, qui fut embauché par les Japonais pour moderniser le monde du soccer.

Mais il vaut la peine de passer directement au dernier chapitre, celui qui explique le principe de « keredomo », l’expression de tous les jours qui dénote l’ambiguïté, l’incertitude, qui laisse la place à maintes interprétations. Car c’est ce « keredomo » — entre autres — qui mitige les plus nobles efforts des réformateurs.

Car Bergman nous présente également les porteurs de valeurs traditionnelles : l’Empereur, il va de soi, le shintoïsme, les geishas, le système judiciaire comme bras droit de l’administration de l’État, la télévision des samouraïs. Bien sûr, Sa Majesté parle bien anglais, les shintoïstes font leurs courses en Mercedes, les geishas étudient à l’aide des DVDs. La société japonaise n’est pas statique, loin de là. Les « porteurs de tradition » eux aussi se modernisent. Mais comme dit le Grand Guji, « Archevêque » sinon Pape du shintoïsme contemporain : « Pas de doctrine : tout est dans les rites ». Et voilà où nous trouverons le secret de l’énorme flexibilité de la société, voire même du psychisme japonais. Car l’important, c’est d’accepter en temps et lieu de modifier « les rites », les formules acceptées. C’est la doctrine qu’il faut préserver. Le grand mystère pour l’étranger, c’est de cerner cette doctrine, ce « Nihonjin Ron », car elle consiste ni plus ni moins en la croyance de l’originalité d’être Japonais!

Madame Bergman nous présente toute cette problématique en 24 chapitres fort brillants par leur perspicacité, leur recherche et leur humour, et qui recèlent en plus de véritables bijoux de découvertes : les « Japan Hands » autant que les amateurs de passage y trouveront une richesse de perspective et de nuances rare dans un livre destiné au grand public.

Car Bergman reconnaît d’emblée que la tâche pour les Japonais, c’est de faire la part des choses, la part des influences, tout en préservant leur équilibre psychologique, social et politique. Les Japonais, s’étant fixé l’objectif de soutenir un standard de vie occidental, ne peuvent faire autrement que de s’intégrer dans l’économie de marché, un système qui définit les valeurs en termes monétaires et, dans sa forme extrême, élimine ce qui n’est pas rentable. Pour les Japonais, cette forme de capitalisme sans borne est inacceptable. Ils cherchent à trouver les formules qui leur permettront de préserver l’essentiel de la société, la façon de faire, d’être Japonais — la doctrine quoi — tout en acceptant l’inévitable : ajuster les formes et les rites extérieurs nécessaires à la vie moderne.

Madame Bergman évite donc le piège de bien d’autres écrivains sur le Japon : elle n’attend pas ce Godot Américain qui va tout transformer. Si critique il y a à faire, c’est de nous laisser un peu sur notre faim, car cette « Japonaiseté », cette essence d’être Japonais, reste obscure. Madame Bergman pourrait répliquer, et avec raison, que tout cela reste à définir, et que c’est une tâche non pour les observateurs étrangers, mais bien pour les Japonais eux-mêmes.

Pour commander: Librairie du soleil — courriel: soleil@librairiedusoleil.ça

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 18, No. 2 (2001) — Summer 2001 // Été 2001, pp. 41–42. Lire le reste de ce numéro →

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