bout de papier, Vol. 13, No. 1 (1996) — Spring 1996 // Printemps 1996, p. 11

Pendant de nombreuses années, je me suis appliqué à chercher de par le monde la graine de l’arbre autour duquel allait se construire l’univers.

Ces études ne se font pas dans les livres et j’ai dû beaucoup voyager, autant dans les îles que sur les continents, autant sous les tropiques que dans les climats où des essences plus solides pouvaient offrir des qualités que je n’avais pas trouvées ailleurs.

Trouver la semence, une seule graine, peut paraître une bien simple poursuite, une question vite résolue chez le pépiniériste du coin. Conifère ou feuillu, fruitier ou résineux, me dira-t-on. Mais non, mais non. Il y avait plus à trouver et la découverte ne pouvait pas être précoce, puisque le temps passé à chercher comptait autant que l’objet de recherche.

Pendant plusieurs années, donc, on m’a vu arriver dans des pays que peu d’étrangers visitaient et on m’a accueilli avec l’affabilité qu’ont les muets pour ceux qui viennent vers eux sans arme. J’ai touché de mes doigts des milliers de graines et quand je sentais qu’elles avaient un coeur, quand il me paraissait que l’une ou l’autre d’entre elles semblait offrir une fécondité particulière, la patience que j’attendais d’elle, je demandais à mes hôtes qu’on me suggère un lieu fertile où je puisse la planter, elle et certaines de ses soeurs. Le temps que je passais en palabres et aux hésitations propres à des choix aussi importants me paraît maintenant avoir été court, quoique j’étais déjà un adulte quand j’ai abandonné pins et baobabs pour jeter mon dévolu sur le séquoia.

Avec quelques graines de cet arbre dans ma poche, j’ai tourné ma recherche vers les terres où il était plus plausible que je puisse arriver à mes fins : entre la générosité du sol et le bienfait des vents, la modération des pluies et l’entourage naturel qu’il fallait choisir pour mon arbre, les choix étaient infinis et la moindre erreur pouvait faire échouer l’ensemble du projet.

À cela, j’ai passé quelques années, mais je ne les ai pas senties passer, tant ma conviction était grande que progressaient en moi la résolution et l’obstination de l’utilité de mon propos.

Je grisonnais déjà aux tempes quand je suis arrivé ici où vous me voyez. Après une aussi longue recherche, il n’a pas fallu grand cérémonie pour, un beau matin, ouvrir de mes doigts un humble pli dans la terre meuble de cette colline et y déposer une graine dont je me suis assuré qu’elle était bien à plat et la pointe la plus charnue tournée vers le nord. Le geste de mes mains qui refermaient cette minuscule cicatrice sur la face de la terre reste dans ma mémoire comme un des moments les plus riches de ma vie : les étapes que j’avais franchies m’avaient apporté une certaine sérénité parce que j’étais l’acteur de mon théâtre et parce que j’étais l’auteur de mes choix. Mais maintenant, je devenais spectateur et témoin; j’étais le serviteur d’une poursuite plus élevée, d’un propos mille fois plus large que mes petites enquêtes sur les saisons, les pluies, les engrais et l’ombre des branches.

Une bien grande leçon d’humilité me serait imposée et si j’ai pu cheminer véritablement vers la sagesse, c’est ce matin-là que j’ai fait les premiers pas. La route a été longue, silencieuse et remplie de sollicitude.

La première nuit a été la plus difficile. Je savais que je ne devais pas m’éloigner, mais je ne savais pas comment rester près. Allais-je empêcher la pluie d’atteindre le très humble lieu où je voyais encore, au couchant, les sillons de mes doigts et l’imperceptible mamelon? Devais-je couper le vent ou au contraire le canaliser? Quel choix faire pour la rosée, pour des brins de paille ou pour une fourmi qui, peut-être annonciatrice d’offensives destructrices, croiserait ce milieu de l’univers?

Cette nuit-là, j’ai mal et peu dormi.

Des semaines plus tard, un mince brin de verdure a percé la terre. J’avais cinquante ans et toute la raison de mon existence avait trouvé son sens. Il ne m’a pas paru miraculeux que mon éternité soit si tôt assurée. Si le doute m’avait souvent frappé jusque-là, cela avait surtout été quant à mon mérite et non face à l’inéluctable aboutissement de ma poursuite. En d’autres mots, je n’étais peut-être pas digne d’apporter de mes mains la vie, mais la vie allait sûrement faire son chemin.

Vous connaissez le reste de l’histoire : j’ai été, pendant le temps qu’il a fallu, le jardinier solitaire de cet arbre unique. Il a grandi au rythme généreux et lent de cette planète. Quand il est arrivé à maturité, quand son ombre s’est portée sur tout le pays, les gens d’ici ont averti ceux d’ailleurs que quelque chose allait leur être dit et des routes ont été tracées, comme si elles attendaient depuis longtemps juste sous la surface de la terre. Le long de ces routes, des auberges ont été construites et parfois des villages entiers. Quand il y avait des rivières ou de grandes montagnes, on inventait des ponts et on creusait des tunnels. Aussi loin que vont les routes, des sentiers allaient encore plus loin, puis des offres de quelques pas encore dans l’herbe ou des gués à travers des rivières, sans oublier les courants marins appropriés.

Le temps que se fassent ces choses, l’arbre grandissait encore et je répétais sereinement les gestes qui m’avaient mené jusque-là.

Je ne me souviens plus quand j’ai arrêté de vieillir, mais depuis très longtemps mes bras ne pouvaient plus faire le tour du séquoia.

Le moment est arrivé où le réseau de toutes les routes a paru complété, où tous les habitants de la planète ont semblé informés de l’existence de l’arbre et de la longue patience de son jardinier.

C’est alors que j’ai entrepris, avec un ciseau et un maillet de sculpteur, de tailler dans le tronc de l’arbre ce fauteuil d’où je vous parle et d’où je vous dis qu’on ne meurt que des rêves qu’on n’a pas réalisés

Ce texte est tirée de Le dictionnaire de cristal, romans, publié par les Éditions de l’Hexagone, Montréal, 1993.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 13, No. 1 (1996) — Spring 1996 // Printemps 1996, p. 11. Lire le reste de ce numéro →

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