bout de papier, Vol. 16, No. 1 (1999) — Spring 1999 // Printemps 1999, pp. 28–29

Photos : Office National Suisse du Tourisme
Photos : Office National Suisse du Tourisme
Le Forum économique de Davos

Vous avez probablement entendu parler de la Conférence économique de Davos ou regardé à la télévision une entrevue avec une personnalité qui y participe; peut-être suivez-vous tout simplement les débats des grandes conférences annuelles, ce qui bien sûr vous a amené à attacher une attention toute particulière à celle-ci. Si par contre vous n’en n’avez jamais entendu parler, ne désespérez pas; vous n’êtes pas les seuls

À vrai dire cet événement annuel, puisqu’il s’agit véritablement d’un événement, n’est pas très publicisé, malgré sa grande importance comme d’ailleurs plusieurs choses qui se passent en Suisse, et pour lesquelles la discrétion est toujours préférée à une publicité tapageuse.

Le fait que la Conférence de Davos soit connue sans vraiment l’être, ajoute probablement à son mystère et à sa fascination. Enfin, que vous ne soyez pas au fait des détails, m’apparaît comme tout à fait normal, puisqu’après tout, il s’agit d’une réunion privée pour les membres d’un club très sélect

Conçu il y a bientôt 30 ans par un professeur d’origine allemande, le Dr Klaus Schwab, le World Economic Forum, puisqu’il s’agit bien de son nom officiel, se veut essentiellement un forum de réflexion sur les grands problèmes politiques, économiques et sociaux de l’heure. Le but est de regrouper dans une association les principaux intervenants mondiaux dans ces différents domaines, de les alimenter régulièrement d’information et surtout de les réunir au moins une fois l’an pour leur permettre de dialoguer, échanger, présenter des points de vue personnels sur une foule de sujets, sans que leurs propos ne soient rapportés dans la presse ou se traduisent immédiatement en politiques nationales. Au cours des rencontres, la convivialité, le manque de formalisme et surtout la compétence personnelle doivent en effet produire un niveau de discussions pouvant déboucher sur un meilleur traitement des questions et une plus grande appréciation de leur interdépendance.

Toute l’organisation de la réunion annuelle va donc dans ce sens. On a d’abord choisi un magnifique village au centre d’une vallée des Alpes, particulièrement renommé pour sa quiétude, la beauté de ses paysages et la qualité de son accueil. On a aussi tenu compte du fait qu’il est à deux heures du premier aéroport d’importance, Zurich, qu’on y accède que par une route ou une ligne de chemin de fer. Les plus pressés, sinon les plus fortunés (ou ceux davantage préoccupés de leur sécurité) peuvent faire le trajet par hélicoptère. Comme il se doit, la vallée est bien gardée et il faut montrer patte blanche pour accéder au village. Le centre des congrès, les principaux hôtels et un certain nombre de points stratégiques de la station sont sous la haute surveillance d’officiers équipés de façon à dissuader toute tentative terroriste. Ceci n’est sans doute pas une préoccupation superflue compte tenu de la présence de plusieurs personnalités fortement contestées dans leur milieu respectif et permet à chacun de circuler en toute quiétude.

Vient ensuite la partie plus difficile, soit l’accès au centre des congrès, réservé aux détenteurs de badge c’est-à-dire chef d’État, chef de gouvernement ou ministre à vocation économique, p.-d.g d’une corporation ayant un chiffre d’affaires annuel d’au moins un milliard de dollars, professeur émérite d’une grande université, penseur reconnu ou grand journaliste. Une présence ministérielle permet généralement à son ambassadeur l’accès au centre. Tous les autres accompagnants (sauf les conjoints des participants) doivent attendre dans les hôtels et suivre les débats en circuit fermé. Donc n’entre pas qui veut. L’application de cette politique a pour effet de réduire l’accès à environ 1 000 personnes et à forcer celles-ci à se débrouiller seules une fois à l’intérieur, situation avec laquelle certains ne semblent pas trop familiers. Il y a pour les aider dans le centre des congrès, à part un grand nombre de gentilles hôtesses, une multitude de terminaux électroniques permettant de prendre contact avec toute personne inscrite, simplement en y scannant son badge et en laissant un message; j’ai connu des gens qui se sont parlés pendant deux ou trois jours sans jamais d’ailleurs se rencontrer. Le centre lui-même est particulièrement déroutant; accroché à flanc de pente, il est construit sur plusieurs niveaux interconnectés les uns aux autres mais dans lesquels il est particulièrement facile de se perdre; les gens arrivent peut-être en retard à leurs rendez-vous mais ils ont eu l’occasion de demander leur chemin à plusieurs personnes en cours de route.

La journée commence tôt, avec une première série de conférences à 8 h 30. Le participant se voit offrir cinq ou six thèmes de discussions simultanément environ toutes les heures, auxquels il faut s’inscrire au moins la veille. Chaque salle recevant généralement 75 à 100 personnes à part la plénière qui peut tenir 1 200 personnes), les débats sont limités à des groupes assez restreints. Les conférences sont d’ailleurs toujours présentées de la même façon, soit un panel de trois ou quatre interventions de sept minutes chacune permettant par la suite d’ouvrir le débat. À la fin des sessions, chacun se dirige rapidement vers une autre salle de son choix ou en profite pour avoir une rencontre sur place ou à l’un des vingt-cinq hôtels du village. Les repas du midi offerts dans les différents hôtels de la station, ainsi que ceux du soir sont toujours à thème et encore là il faut s’inscrire la veille si l’on veut y participer. Ceci fait appel à un sens d’organisation et de prévision. Le samedi soir, un élégant dîner dansant, cravate noire et robe longue, est offert, suivi d’un spectacle musicale toujours très apprécié. Le dimanche, ceux qui ne peuvent résister au ski ont la possibilité de se rendre sur les pentes, puisque les sessions ne recommencent qu’à 16 h.

Il y a bien sûr toutes ces discussions informelles dans les corridors, les petites salles qu’on peut retenir à volonté, dans les bars et les suites des différents hôtels; il y en a des centaines chaque jour, et c’est sans doute le point le plus fort du forum. Combien de partenaires, d’adversaires ou même de belligérants se sont rencontrés ici, loin des regards indiscrets ou hostiles. Nous assistons ici à de la haute diplomatie politique ou économique qui ne pourrait sans doute pas avoir lieu dans un autre genre d enceinte. Vous pouvez facilement imaginer ce qui peut se passer si vous réunissez une demi-douzaine de chefs d’État, davantage de chefs de gouvernement, quelques douzaines de ministres, le patron des Nations unies et ceux de la Banque mondiale, du FMI, de l’OCDE, de banques centrales, de Boeing, Siemens, Microsoft, Intel et AFL-CIO, des prix Nobel, etc.

La conférence commence toujours le dernier jeudi de janvier, pour se terminer le mardi soir suivant. Bien sûr, les personnes les plus occupées ne peuvent pas y demeurer pour toute la durée, mais la plupart y sont au moins jusqu’au dimanche après-midi; la seconde partie du forum est davantage consacrée aux grandes préoccupations industrielles ou de gestion, généralement très suivie des grands chefs d’entre-prises. Certains réussissent à y ajouter quelques jours d’excellent ski dans l’une des meilleures stations du monde

Les thèmes sont toujours d’actualité. Par exemple cette année, après avoir constaté que ce qui était apparu l’an dernier comme une crise dans les pays de l’Asie du Sud- Est pouvant être soignée par quelques remèdes du Fonds monétaire et une stricte conformité aux rigueurs d’une discipline du capitalisme global, l’on s’est rendu compte qu’il s’agissait plutôt d’une crise systémique de l’économie mondiale, faisant apparaître les faiblesses et vulnérabilités du système financier international. On a également dû constater que les espoirs exprimés l’an dernier de voir la Russie entrer dans une phase de stabilité financière et économique s’étaient plutôt changés en déconfiture totale au cours des mois d’été. On a également noté que la libéralisation des marchés financiers et la grande mobilité du capital, qui avaient été tant vantées, avaient plutôt donné naissance à une extrême volatilité dans les flux de capitaux à court terme et que de telles activités, si elles n’étaient pas contrôlées, pouvaient devenir particulièrement dangereuses pour l’économie globale. L’on est maintenant arrivé à la conclusion qu’il était nécessaire d’assurer le contrôle du processus de globalisation qui avait son existence en soi et à la constatation que nous avions été tellement absorbés par le processus que nous n’avions pas porté suffisamment attention aux directions vers lesquelles il nous amenait et le genre de structures devenues nécessaires pour gérer cette nouvelle globalité. Les principales zones géographiques du monde ont été étudiées avec soin, une attention particulière étant portée à ce qui se passe aux Etats-Unis, en Europe et en Asie, notamment la Chine et le Japon. Tous les sujets traités ne touchent pas nécessairement les grands enjeux géopolitiques ou la crise financière mondiale puisque tous les aspects de la vie personnelle ou en société y ont été traités. Par exemple une série de panels ont été présentés sur les dernières découvertes en sciences et en médecine, d’autres avaient des préoccupations beaucoup plus culturelles ou artistiques, certains décrivaient les dernières mises au point dans les techniques de geston, enfin d’autres traitaient de priorités régionales ou nationales. J’ai compté 182 panels au total. Les Canadiens sont toujours bien présents à ce forum, une soixantaine de personnes à chaque fois: Cette année notre premier ministre y a assisté, mais c’était une première depuis Trudeau qui s’y rendait régulièrement. Il en a profité pour participer à certains panels et surtout pour offrir une magnifique réception à laquelle plus de 400 personnes sont venues. Les ministres Marchi et Manley l’accompagnaient. Le vice-premier ministre du Québec, Bernard Landry, y vient régulièrement et en profite pour monter une vigoureuse campagne de promotion des investissements pour sa province. Le premier ministre Filmon y est allé dix ans de suite. Nos grandes banques et principaux groupes industriels y sont également bien représentés ce qui leur permet de rester «bien branchés» aux grandes questions et décideurs de ce monde.

J’ai eu la chance de participer à quatre forums et j’ai toujours dit que chacun d’eux valait la moitié de mon année en poste. Nulle part ailleurs, ai-je trouvé une aussi grande concentration de talents, puissance et convivialité rassemblés autour d’enjeux aussi cruciaux. C’est sans doute la raison pour laquelle autant de gens influents acceptent de s’isoler quelques jours tous les hivers pour réfléchir sur ceux-ci.

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Publié à l’origine dans bout de papier, Vol. 16, No. 1 (1999) — Spring 1999 // Printemps 1999, pp. 28–29. Lire le reste de ce numéro →

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